1672.--Etant arivé au pays, je fus ataqué d'une rude maladie causée par

les fatigues que j'avoie souffertes, et pandant l'été je me rétabli la

santé, et il se fit l'armement d'une flûte nomée _le Chasseur_, de douze

canons, commandée par le sieur Jacques Sansson mon proche parent[42].

Nous fusmes au Sénégal charger 150 nègres et autres effects de la

compagnie, et fusmes à l'ille Cayenne débarquer nos neigres et y

chargeasmes quelques caisses de sucre, un peu de l'indigot et du rocou

et ensuite nous fusmes à l'isle de St Cristofle où nous fusmes frapés

d'une branche de houracan quoyque au quatreiesme d'octobre, ce qui fut

tout extraordinaire. Nous étions sept bastiments à la rade de la Basse

Terre, tous furent péris, échoués à la coste, et bien des hommes noyez

excepté nous qui résistèrent sur nos câbles, mais ayant coupé

généralement tous nos mâts, et étions tous disposés à revevoir le sort

des autres, et après que la tempeste eut cessé nous nous réquipasmes du

mieux possible avec les débris des mâts de ceux qui avoient péry et

aussy des autres. Il revint d'autres navires dans cette rade, et nous

achevasmes nostre chargement de sucre et indigot, et sur la my-novembre

nous partismes de cette ille avec six autres navires tous marchands et

de peu de force pour un temps de guerre, et étant au débouquement un

flûton de la Tremblade, capitaine Chevalier, qui étoit grand voilier

prit congé de nous, disant avoir très peu de vivre et qu'il espéroit

étant seul de se rendre en France avant 15 jours, et en moins de trois

heures il gagna plus de cinq lieues de l'avant de nous, mais tout à coup

il fut surpris d'une grande voye d'eau qui combla son navire, et n'ayant

aucun canon il fit plusieurs fusées de poudre et serra toutes ses

voilles, demandant d'estre promptement secouru. Nous y fusmes et à paine

nous n'eusmes loisir que de sauver l'équipage, et le navire coula au

fond en très peu de temps. Nous continuasmes nostre route pendant 15

jours et un coup de vent nous sépara, qu'une flûte de la Rochelle de 18

canons, capitaine Merot, qui resta avec nous jusqu'à la sonde de OEssant

désirant aler à Brest; mais nous fusmes rencontrés d'un corssaire de

Flessingue de 28 canons, lequel nous ataqua, où le capitaine Merot fut

tüé et plusieurs de son équipage, et nous n'ayant que douze canons nous

eusmes un de nos passagers nommé Mr Leblanc, de Diepe. Cette frégate

ayant esté maltraitée par nous se retira, mais ayant fait rencontre d'un

de ses camarades, qui avait 36 canons, le landemain étant proche

l'Iroise, à l'entrée de Brest, il nous ratrapèrent et nous prirent sans

beaucoup de résistance, et à peine il nous eurent enlevé notre capitaine

et les officiers qu'il s'éleva une tempeste qui les sépara d'avec nous

et il n'eurent loisir que de nous mettre vingt hommes des leurs pour

nous amariner et leur officier qui comandoit étoit très peu au fait de

la navigation, et n'avoient presque rien pillé de nostre bord n'ayant eu

le loisir. Nous entrasmes dans nostre Manche où cet officier se trouvoit

fort embarassé, mais comme il y aloit de la vie, je le radressois sur

les sondes qu'il ne connoissoit pas, et à un soir, nous nous trouvasmes

proche de Portland en Angleterre. Il aspiroit de relascher à l'ille de

Wic, je l'en détourna dans la vüe de nous soulever et de les enlever eux

mesmes au Havre; à cet effect je communiquay le dessain à plusieurs de

notre équipage dont nous étions restés encore vingt deux, contre 21

holandois dont la moitié faisoit le cart, j'avois caché six sabres et

quatre pistolets et les espontons étoient libres, le tout bien prémédité

la chose étoit facille, et les aurions enlevés au Havre en moins de 18

heures. Mais un coquin nomé Nicolas Laloet, de Diepe, qui parloit

holandois et de notre équipage nous trahit et fut la cauze que je futs

fort mal traitté, ainsy que trois de mes gens auxquels on trouva les

armes cachées, et sans que je leur étois utille pour la navigation, ils

m'ont juré depuis qu'ils m'auroient jetté dans la mer. Enfin conduisant

la route pour Zélande, en passant au Pas de Calais, nous trouvasmes un

moyen corssaire qui venoit de sortir du mesme port, il s'aprocha de nous

à la voye et il n'oza nous ataquer et il nous auroit enlevées sans coup

férir et auroit gagné plus de trois cents mil livres. Le landemain au

matin, étant au travers de Dunkerque, deux frégates d'Angleterre de

chacque 24 canons ne nous marchandèrent pas, étant d'union avec la

France, nous prirent et nous conduirent aux Dunes et nous creusmes en

estre beaucoup mieux et soulagées, et ce fut tout le contraire, ils nous

redépouillèrent mieux que les Flessinguais et nous enfermèrent dans leur

fond de câbles, ne pouvant ou coucher que sur des câbles mouillées et

pleins de vaze pendant six jours pour nous oster la connoissance des

effects qu'ils enlevoient, se doutant qu'il faudroit rendre notre prise

par l'union entre les deux couronnes; mais ils ne se doutoient pas que

j'avois dans les poches d'une vieille culote une copie du contenu de

tout notre chargement. Ils avoient renvoyé les Holendois le lendemain

que nous fusmes pris, et nous ils ne nous débarquèrent aux Dunes que la

7e journée et dans un pauvre état, et nous fismes trois lieux à pied

pour gagner à Douvres, où nous arrivasmes sur les trois heures du soir.

Nous fusmes sur le port pour nous informer à trouver un passage pour

Calais et aussy chercher où pouvoir gister. Il survint un gros Seigneur

se promener sur le quay, et sans m'informer qui c'étoit je futs le

supplier de me faire charité et à mes camarades de nous donner de quoy

souper, et de nous procurer le passage pour retourner en France, et sans

me questionner, il dit à un de ses gens de nous conduire au palais et

qu'on nous fits manger et boire, et qu'à la sortie de la comédie, il

nous parleroit. M. Maret étoit notre chirurgien et François de Ville

canonier et un nommé Fauché, de Pontlevesque, étoient de ma cabale, et

contents de ma hardiesse. Lorqu'on nous régala au palais, nous y

aprismes que c'étoit à M. le Duc d'Yorc[43] que je m'étois adressé, et

sur les 8 heures qu'il revint de la comédie, il dit: «Qu'on me fasse

venir ces 4 françois». Et commença: «D'où estes-vous et d'où venez-vous?

et pourquoy n'estes-vous pas retournés chez vous? c'est qu'aparament

vous faites les gueux».--Je luy dits sans m'intimider: «Non,

Monseigneur, je suis de bonne famille et proche parent du capitaine avec

lequel j'ay esté pris; j'étois l'écrivain du bord et 2e pilotte; voilà

notre Me chirurgien et le premier et segond cannonier, et il n'y avoit

quatre heures que nous étions débarqués aux Dunes quant j'ay eu

l'honneur de parler à votre Royalle Altesse. L'on nous a détenus sept

jours, couchant dans la fosse aux câbles pour nous oster la connoissance

du grand pillage qu'on a fait dans notre bord, et l'on a débarqué les

Holandois deux jours après notre prise, et on nous a dépouillées ce que

les holandois nous avoient laissé sur nous». Il se tourna: «Ho, ho! je

n'ay pas seu cela. Et de quoy étoit chargé votre navire?» Je tira de ma

vieille poche l'état du chargement et il le donna à lire à un officier

ou secrétaire, luy disant: «Lisez haut et puis dites comment l'on ne m'a

dit, qu'il n'y avoit que du sucre et du coton. Alées vous reposer, mes

enfants, et soupez bien et vous aurez un lit à deux et puis dites qu'on

serve à souper.» L'on nous conduit en notre premier lieu et bien

chaufées et bien traitées, M. Maret et les deux autres étoient tristes

et abattus et me disoient: «Ah! mon cher, cets à un seigneur anglois que

vous en avez trop dit. Je ne scay comme nous passerons la nuit ou

demain.» Cela ne m'étonna pas, je jasois comme un peroquet, tantôt avec

un page et tantôts avec le laquais. Et quant ce vint pour nous coucher

je dits: «Il n'y a pas d'aparance que comme nous sommes que nous

gastions de sy beaux lits, nous nous tiendrons devant le feu». On le dit

à son Altesse et il dit: «Ce jeune homme raisonne bien, qu'on leur donne

à chacun une de vos chemises, et vous en aurez d'autres». Ce qui fut

fait et mismes nos garnisons en paquet dans un coin, et je dormis très

bien pendant que le pauvre M. Maret faisoit des lamentations. Dès le

lendemain matin entre dans notre chambre un tailleur qui prit ma mesure;

seul, on m'aporta une robe de chambre, et l'on osta mon régiment et sur

les six heures du soir je fus rabillé avec de bonne frize, des bas,

souliers et un chapeau, et sur les 8 heures son altesse me fit venir

seul et me dits: «Mais les Holandois lorsqu'ils vous prirent pillèrent

tout ce qu'il y avoit de bon, et le portèrent à leur bord». Je dits:

«Pardonnez-moy, monseigneur, leurs chaloupes n'ont fait que deux voyages

à notre bord, pour enlever notre monde et enfournir à paine dès leur et

la tempeste survint, qui nous sépara, et depuis n'y est entré d'autres

que vos gens,--Alés, cets assés, et demain je vous feray passer en

France sur un yac du Roy qui porte des chevaux pour M. le Dauphin». Et

j'appris que les deux capitaines anglois, furent emprisonnez et cassées.

Le lendemain le yac étant prêt à partir l'on nous vint advertir de nous

embarquer, mais je voulus pousser la civilité à bout. Je demanda la

permission de pouvoir remercier son altesse. Il le permit et on

l'habilloit; il me fit donner six écus de France et m'ordonna, d'aler

faire ses compliments à M. le marquis de Courtebon[44], gouverneur à

Calais, à quoy à mon arivée. Je ne manquay pas et m'en trouvay très

bien, et sur ma route il se passa quelques particularités qui

ennuyeroyent trop. Notre capitaine M. Sansson, qui fut conduit en

Holande, eut ordre d'aler reprendre son navire aux Dunes et le ramena à

Honfleur avec une partye du chargement. Je me suis pas informé comme

l'on a traité pour ce qui fut volé.

(1673). Etant de retour à Honfleur que le sieur Sansson eut ramené son

navire on luy fit offre du commandement d'un navire de 30 canons nomé le

_Florissant_ pour la compagnie de la Mérique, il commença à l'équiper et

m'engagea pour retourner avec luy, et son navire le _Chasseur_ fut donné

en commandement au capitaine Berengier dit Vert galant[45]. Le

_Florissant_ presque tout équipé, le sieur Sansson ne le monta pas, soit

qu'il eut peur de la guerre qu'il n'aimoit pas ou par sa femme, il se

tint à terre, et ce fut le capitaine Acher du Havre, qui eut le

commandement et nous fusmes une belle flote de 34 navires ayant pour

convoy la frégatte du Roy, le _Hardy_ de 36 canons. Depuis notre départ

de la rade du Havre nous fusmes batues des mauvais vents contraires,

l'espace de deux mois et demy sans pouvoir les vents alizées, ny aussy

sans qu'aucun de nous fut divisé de la flotte, quoyque nous rencontrions

souvent des corssaires, tout fut consservé jusque proche de l'ille de

Madère où nous voulions aler rafreschir et prendre des eaux, mais nous y

trouvasme des corssaires de Flessingue, qui nous ataquèrent où le sieur

Despestits-Patin, écrivain du Roy sur le _Hardy_ fut tué et une

vingtaine de matelots, et les corssaires laschèrent pied, et craignant

qu'il ne leur arivats quelque renfort, M. de la Roque[46] tint conseil

et l'on prits la résolution d'aler à l'ile de Santiago, au Cap-Vert. Y

étant arrivés l'on achepta des rafreschissements pendant qu'on faisoit

les eaux à la praye, et devant la ville habitée par les portugois

presque tous neigres et mûlâtes, jusqu'à leurs moines et prestres, et

tous de mauvaise vie et canaille. L'on pognardoit impunément nos pauvres

matelots pour les voller; ils empoissonnèrent toutes nos eaux qui nous

causa les diarées et dissenteries dont il nous mourut sur notre flotte

plus de deux cens hommes, et j'ay consservé cette maladie deux ans et

demy après y avoir bien dépencé de l'argent.

Et après quatre mois de navigation, nous arivassmes aux illes de la

Mérique, et nous chargeasmes à celle de Sainct-Cristofle, du sucre et

indigot et des cuirs. Nous étions tous prêts et rassemblés soubs nostre

mesme convoy, prêts à partir pour France, lorsque le temps se prépara à

une branche de houragan, quoy qu'au 2e octobre comme nous avions eu le

4e l'année précédente. Je dits au capitaine Acher qu'il seroit bon de

faire porter au loin notre maitre ancre, sur un bon câble, il me rebuta

disant que s'y j'avois peur qu'il me boucheroit le derière d'un fêtu. Je

luy dits que j'en aurois moins que luy et il dits: «Bon, nous voilà

prêts à partir et je ferois mouiller un câble tout neuf pour le gaster!»

Le tourbillon survint peu après, notre navire chassoit, il n'étoit plus

à tems de jeter ce maître ancre et nous fusmes donner sur les cayes ou

rochers; le navire coula à fonds et puis sauve qui peut. Nous y pérismes

27 hommes. Je me tins avec Michel Cécire, contre-mestre sur la poupe qui

ne se rompit pas et deux heures après le vent cessa et la chaloupe du

_Hardy_ nous sauva, et il n'y eut que notre navire seul de perdu par la

faute de notre brutal de capitaine.

Et pour revenir en France, je creu bien faire que de m'embarquer sur le

_Chasseur_, capitaine Berengier, que mon père avoit fait cy-devant

capitaine et mesme nostre parent. Cet ingrat, Dieu luy pardonne ses

fautes, eut la lâcheté deux jours après nostre départ de m'oster de sa

chambre et de la table soubs prétexte que ma dissenterie se

communiqueroit ou à son fils, me traita à l'ordinaire des matelots, en

beuf salé et de l'eau. Le pain et l'eau vint à manquer, et nous fusmes

vingt et un jours sans en voir gros comme un poix. L'on mangeoit des

cuirs, et j'ay payé pour un rat une piastre valant 68 s. Enfin Dieu ne

voulut disposer de moy; nous allions à dessain d'atérer à Bellille et en

étant à 20 lieux nous parlasmes à une caiche angloise qui nous advertit

que l'armée de Holande y étoit pour la prendre et sans quoy nous y

alions nous livrer plus de 50 navires richement chargés. Nous tournasmes

le bord pour Brest ou en deux jours nous y entrions, mais on nous prit

pour l'armée d'Holande et de toutes les forteresses l'on tiroit sur

nous, sans que M. De la Roque envoya son canot avec le pavillon blanc et

advertit qui nous étions, mais les paisants de Bretagne qui vouloient

faire révolte arborèrent au haut des clochers des pavillons holandois

croyant que nous en étions l'armée; enfin nous entrasmes à Brest, où je

me rétablis un peu avant de me mettre en route pour le pays, après trois

malheureux voyages de suitte et resté infirme.

CHAPITRE DEUXIÈME

Doublet embarque sur l'escadre de M. Panetié.--Il enseigne les principes

de la navigation à son commandant.--Prise de 22 navires chargés de

blé.--Doublet passe second lieutenant sur l'_Alcyon_, commandé par Jean

Bart.--Son éloge par M. Panetié.--Son séjour à l'école d'hydrographie de

Dieppe.--Il est reçu pilote.--Il commande la _Diligente_; combats,

prises et blessure.--Lettre de M. Engil de Ruyter.--Croisières.--Voyages

en Portugal.--Les pirates de Salé.

Cependant j'avois l'ambition de ne vouloir estre à charge à ma merre ny

à la famille; quoy qu'avec mon incommodité je cherchois à voyager. Un

nommé M. De Lastre[47] de Dunquerque, qui avoit commandement d'une

frégatte du Roy pour estre de l'escadre de M. le Pannetier[48], vint à

Honfleur pour y engager sans contrainte des matelots et soldats et

volontaires. Je futs le trouver au _Soleil_[49] où il logeoit et

m'offrits pour second ou 3me pilotte. Il me dit qu'il en avoit assez et

gens connus pour le Nord; je lui demandé déstre patron de son canot et

il me l'accorda. Je partis d'Honfleur avec une cinquantaine de jeunes

gens accordées comme moy pour nous rendre à Dunkerque soubs la conduite

de notre capitaine qui nous défraya par terre, et nous trouvasmes

l'escadre de M. Pannetier, composée de sept frégates prestes à sortir du

port. Nostre frégate s'apeloit la _Vipère_, de 18 canons, et notre

capitaine me tint parolle et me posa patron de son canot. Mais lorsque

nous fusmes en mer, je fut réduis à la gamelle, ce que je trouvai

étrange, croyant estre avec les pilotes. J'en fut très chagrin, et je me

trouvois déconcerté que j'en perdois l'apétit, qu'un jour sur l'heure du

disner je m'étois acoudé sur le bord du navire que nostre maistre

chirurgien nommé M. Prevosts me demanda sy j'étois malade de ce que je

ne mangeois pas avec mes camarades. Je soupirois et je m'empressa de luy

dire qui me tenoit dans cette tristesse. Un nommé Castor Crestey lui

dits que je n'étois pas acoutumé à pareille ordinaire ny compagnie. Il

le questionna s'informant qui j'estois et Crestey l'en ayant instruit et

nommé mon père, M. Prévost dit. «Ah! je l'ay connu, et ay esté à son

service.» Et en fut entretenir M. De Latre avec lequel il étoit fort

familier. M. De Latre luy dits de m'ameiner dans sa chambre, et me

demanda qui j'étois et ce que j'avois à me chagriner. Je lui dits que je

plaignois mon sort de ce que la fortune m'avoit esté contraire trois

années de suite, et que la suivante en m'étoit pas meilleure. Il dits:

«Il ne faut pas qu'un jeune homme se rebute.» Il me demanda si je savois

les principes de la navigation, et je luy dits que j'en savois plus que

les principes, puisque je luy avois demandé un poste de pillote. Il

m'engagea à boire un verre de vin avec luy et me demanda si les

principes sont dificiles d'apprendre. Je luy dits qu'à un homme d'esprit

comme luy, je les luy aprendrois en moins de six semaines, et sur le

champ je luy en donna ouverture dès la première reigle. Et il me fit

souper à sa table et le lendemain nous commenssasmes à travailler, où il

y prit du goût, et me dit que j'avois sa table pendant toute la

campagne, il me prit en affection et il me fit faire une cabane dans sa

chambre, ce qui me fit un peu plus respecter. Et dans les moments de son

loisir, je luy donnois des leçons dont il profitoit très-bien. L'on fit

plusieurs prises et dont ma capitainerie du canot qui aloit toujours des

premiers au bord des dites prises dont je seut en profiter, me procura

de bonnes nipes, dont au retour de notre campagne j'en fits de bon

argent, et je m'équipay très-honnestement et modestement et donnois à

garder tout mon petit butin à Madame Delatre son épouse; ils n'avoient

qu'un enfant qui mourut, n'ayant plus d'espérance d'en avoir enssemble

quoy qu'encore jeunes. Ils me prirent tous deux sy fortement en

affection, qu'ils m'obligèrent de loger et manger chez eux en me disant

qu'ils n'avoient d'autre enfant que moy, ainssy j'avois toute la

soubmission et complaisance possible pour eux.

En octobre 1673, notre commandant M. le Panetier receut ordre de rarmer

promptement son escadre sur des advis que la cour eut que les Holandois

attendoient le retour de plusieurs de leurs vaisseaux venant des Indes

Orientalles sur quoy M. Delastre de son chef m'honora du poste de segond

lieutenant. Je prenois tous les soins possibles à bien remplir mon

devoir et de plus sur la navigation et en sondant quatre et cinq fois

par quart, écrivant ponctuellement les brasses d'eau et les fonds des

sondes à connaîstre les courants des marées qu'il me dits plusieurs

fois: Vous vous fatiguez trop et laissées faire cela à nos pilotes qui

sont gagées pour cela, c'est leur office, et je continua. Trois semaines

après notre départ, étant sur le banq aux Dogres, nous avisasmes deux

vaisseaux sur lesquels nous donnasmes la chasse, et en étant aprochées

nous les reconusmes estre les convois de Hambourg avec lesquels nous

avions aussi guerre. L'un avait 66 canons, l'autre 54. M. notre

commandant n'avoit que 36 canons sur la _Droite_ et nos autres frégates

30 et 24 et nous 18; les forces étaient fort inégalles, et

particulièrement la mer qui étoit agitée, nous ne pouvions les aborder

sans nous briser comme le pot contre le rocher, cependant nous les

suivions hors leurs portées de canons espérant avoir plus de calme, et

ils nous conduirent en fesant leur route jusqu'à l'entrée de la rivière

d'Elbe, l'entrée de Hambourg.

M. le Panetier se démontoit de les voir nous échaper, prit résolution

que nous les fussions attaquer et nous y fusmes à portée du mousquet,

malgré leur décharge de leurs gros canons qui nous brisoient an pièces,

le vent et la mer s'augmenta et ne pusmes les aborder. Nous perdismes

148 hommes sur notre escadre, sans plus de cent estropiés, où j'euts

pour ma part le bras droit rompu en deux par un éclat, qui me prit au

travers du costé et me culbuta en bas du château d'avant où j'étois pour

sauter à l'abordage; il nous falut abandonner la partie. Nous fusmes

ensuite vers le cap Derneuf, coste de Norvègue; nous y trouvasmes une

flotte de Holandois de la mer Baltique, chargée de froment qui étoit

très-cher en France, et nous n'en prismes que vingt et deux navires;

leurs convois se sauvèrent et la plus grande partye dans un havre de

Norvègue et nous amenasmes à Dunquerque les 22 navires, qui y causèrent

bien de la joye et mesme jusque dans Paris.

Nous trouvasmes le fameux M. Jean Bart qui venoit de recevoir son brevet

de lieutenant de haut bord[50] auquel le Roy luy donna le comandement de

la frégate l'_Alcion_ de 40 canons, avec quatre autres frégattes légères

formant son escadre de cinq bâtiments, lequel étoit prêt à sortir du

Port, et il me fit l'honneur de me demander pour son segond lieutenant.

Je n'étois encore bien guéri de mon bras ny de mon costé, je m'excusay

sur cela, et que je ne ferois rien sans l'agrément de M. de Lâtre auquel

je devois tout. M. Bart en fit ma cour à M. de Lastre et luy dits:

«J'aurey plutots finy ma campagne que vous ne serez prets à sortir; je

vous rendray Doublet au retour.» Le soir je rentray chés mes bons hostes

pour souper, et je ne leur dits rien de la proposition, et sur la fin du

repas, la dame me dits: «Je ne vous croyois pas sy dissimulé vous voulez

aller avec Jean Bart et quiter mon mary.»

Je paru estonné crainte que M. Bart n'eut dit que c'étoit moy qui l'eut

sollicité. Et M. de Latre prit la parolle et dits: «Non c'est M. Bart

qui l'a demandé et a fait une honeste responsce, qui me fait augmenter

l'estime que j'ay pour luy. S'il étoit bien guéri, je luy consseillerois

d'y aler pourveut qu'au retour il revienne à moy et j'ay mesme donné mon

consentement à M. Bart.» Et je conssentits.

Le 9 janvier 1674, nous sortismes les cinq frégates du Roy avec trois

autres frégates de particuliers et le 20e du mesme mois nous prismes une

grande flûte holandoise venant de Moscovie, richement chargée, et après

quoy nous rencontrasmes le gros de la flotte des bleds que nous avions

fait relascher avec M. le Panetier et nous donnasme sur les deux

convoys, l'un de 40 et l'autre de 24 canons que nous prismes et toute la

flote de 36 grosses flûtes que nous aconduismes au port de Dunquerque ce

qui redoubla les joyes des peuples, et les bleds diminuèrent bien de

leur haut prix, et notre campagne ne fut que 37 jours. Nous trouvasmes à

notre arrivée l'escadre et M. le Panetier en état de reprendre la mer,

et M. le marquis Damblimonts chef d'escadre et commandant à Dunquerque

avoit obtenu de commander l'_Alcion_ dont il démonta M. Bart, et on luy

donna la _Serpente_ de 36 canons, et M. De Lastre monta la _Sorcière_ de

30 canons formant cete escadre de M. Le Pannetier de 8 frégattes et M.

De Lâtre me prits avec luy comme il étoit convenu, et je fus son premier

lieutenant. Nous sortismes le 5 de mars pour aler aux isles Orcades et

celles de Féroe, tout au nord d'Ecosse, espérant d'y rencontrer les

vaisseaux venant des Indes Orientales. Mais après avoir bien essuyé des

tempestes sans rien trouver, nous fusmes à la grande ille de

Hitlant[51], ou il y a de très bons hâvres de toutes marées pour nous y

espalmer, nos batiments étant très-sales et ne marchoient plus, et là

nous y aprismes que les Indiens que nous cherchions y avoient passé il y

avoit dix jours et devoient être rendues en Holande. Notre commandant

s'arrachoit la barbe de dépit. Ce pays d'Hitlant est habité par des

Ecossais tous galeux comme des chiens; il ne vivent que presque tout

poisson et de mauvais pain d'orge et d'avoine; ils ont quelques

troupeaux de moutons et chèvres, la laine ets métisse dont ils font de

gros bas et habillement; ils appellent ville de méchantes bourgades,

pauvres maisons basses où leurs bestiaux sont enfermés avec eux et ils

puent comme des boucs; leurs chevaux ne sont pas plus haut que des

bourriques ayant une grosse teste, et mal faits de corps, ainsy les

beufs et vaches; ils peschent quantité de morues qu'ils font seicher

sans sel, à la gelée, quils nomment Stocfit ou poisson en baston; les

testes étant bien seichées et les harestes ils les broyent et en donne à

menger à leurs bestiaux en guize d'avoine; il n'y a aucun arbre de quoy

faire un menche à baley, etc.

Je reviens à nostre voyage. Lorsque les frégates furent espalmées M. Le

Pannetier nous fit remettre à la mer, et fusmes entre le banc des Dogres

et le Welles, et d'un beau calme convia tous nos capitaines à disner et

pour tenir consseil; et dans le repas l'on parla de la grande ignorance

de nos pillotes pour les bancs, qui ne savent lire ny écrire et

seulement d'avoir esté sur les bateaux pescheurs aux harancs, disent

conoistre les fonds, M. De Lastre dit bonnement: «J'ay mon lieutenant

qui est de Honfleur, qui en quatre ou cinq campagnes que je l'ay avec

moy, et cete dernière avec M. Bart. Je croy qu'il a marché soubs les

eaux tant il en conoit les fonds, et rend mes pillotes toujours confus,

mais aussy il a pris bien des peines à sonder souvent quelque froid

qu'il fît et toujours écrit.» M. Pannetier luy dits: «Comment

l'apelez-vous?» Et il me noma et dits: «Je say ce que c'est. Son père a

esté mon amy; envoyez-le chercher, je le veux entendre.» Le conseil

détermina que pour sauver les fraix de notre armement que l'escadre

seroit divisée en deux, et que celle de M. Baert iroit vers Jarmuth

prendre tout ce qu'il trouveroit des pesheurs de harenc holandois, et

que M. De Latre seroit avec M. Baert et les deux autres moyennes

frégates, que pour luy avec les trois autres il aloit aler à Gronland

dans les glaces chercher les baleiniers. Ce fut le coup fatal pour mon

capitaine et moy quand je paru et que le commandant m'ordonna d'aler sur

le champ apporter à son bord mes hardes et qu'il auroit bien le soin de

moy et au retour me feroit avoir un brevet; nous eusmes beau nous

deffendre, luy avec un: «je vous ordonne de la part du Roy,» il fallut

obeir quoy qu'à contre coeur. Il me donna une chambrette et sa table, et

je fut bien mieux que je ne m'étois attendu, quoy que regrettant

toujours mon cher et premier capitaine. C'étoit au commencement de juin

que nous fusmes arrivées à Spitbergue soubs les 72 degrez latitude Nord,

pauvre pays bien froid, et sans aucuns aliments, et sans aucun autres

peuples que de pauvres Norvégiens, et sous la domination du Roy de

Danemarc. Nous fusmes autour du Gronland parmy les glasses affreuses;

nous prismes dix navires hollandois, dont à peine en fismes les

chargements de deux, qui étoit lard des balaines et quelques fanons et

nous bruslames sept, et un qu'on donna pour reporter les équipages dans

leur pays; les Maloüins y avoient esté qui avoient pis que nous, et en

faisant notre retour nous prismes au Nord d'Ecosse un navire holandois

de 24 canons venant de Portugal richement chargé, et on nous aprits que

M. Baert avec son escadre avoit emmené trente deux bus ou flibots

holandois et leurs deux convoys; ainsy le Roy gagna à ces armements.

Lorsque nous fusmes désarmées et bien payées, je futs obligé de

reprendre auberge chez M. de Latre et je luy dits que mon dessein étoit

d'aller quelques mois chez M. Denis, prestre et géografe du Roy à

Diepe[52], affin de me perfectionner davantage avec un aussy habil

homme. Il eut paine à y conssentir, me demandant sy je voulois tenir

l'école de Marine. Je luy dits que ce n'étoit pas ma pensée, mais que je

peuts devenir estropié et que cela me pouroit servir, et conssentirent à

mon départ que je les ferois gardains de mon butin pour m'obliger à

retourner avec eux. Je leur fit aconnoistre qu'il n'y avoit pas dautres

moyens de me dégager d'avec M. Le Panetier, qui me dits au désarmement

qu'il me retenoit pour la prochaine campagne, et ils m'aprouvèrent

très-fort.

Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur, lieutenant de frégate sous Louis XIV Publié d'après le manuscrit autographe avec introduction, notes et additions · 第 3 / 26 段