jours pour arriver au dit Québec. Mr. de Tracy[27] étoit vice-roy, Mr.
de Courselles[28], gouverneur, Mr. Talon[29], intendant, Mr. de la
Chesnée-Aubert[30], commissaire général de la compagnie. Lorsque mon
père eut communiqué ses ordres, on équipa une barque de 70 à 80
thonneaux de port affin de nous porter, avec tout le nécessaire pour les
minnes. Le 13, nous arivasmes et nous débarquasmes au dit Gaspée, et
nous travaillasmes à nos logemens et fourneaux. Dès le 28e, nous
commencasmes de perçer dans le roc du costé du midy qui étoit la
première découverte qu'en firent les sauvages naturels du pais, qui en
faisant leur feu pour leurs chaudronnées mirent une de ces roches à
servir de chenet, il en découla du plomb qu'ils trouvèrent après
l'étainte de leur feu et en aportèrent à Mr. De la Chesnée, qui l'envoya
en France et qui occassionna l'entreprise, croyant qu'il se troveroit
beaucoup de ce métail comme en Angleterre. Le six de septembre l'on mit
le feu à la dite mine après l'avoir creuzée de 32 pieds en profondeur et
nous eusmes deux homme tuez et un nomé Doguet, de Rouen, qui eut les
deux jambes amportées et trois autres légèrement blessés, fautes à iceux
de n'avoir voulu autant s'éloigner qu'on leur avoit indiqué. A deux
pieds profonds cette minne promettoit beaucoup, y ayant trouvé huit
pouces et 4 lignes de face. Cependant après qu'on l'eut fait sauter et
découverte en sa profondeur desdits 32 pieds, elle se trouva au néant,
ce qui découragea le sieur Vreiznic notre ingénieur, disant que toutes
les minnes qu'il a perçées seulement sur deux à trois lignes de la
surface, elles se trouvoient dans la profondeur de 20 pieds plus d'un
pied de face sans compter les vaines esparcées en divers endroits.
Du 15e au 24e septembre l'on perça du costé du Septentrion. Il se trouva
à la surface, après avoir osté les terres de dessus le roc, cinq pouces
une ligne; et après que la minne fut ouverte il ne s'y trouva que deux
lignes. Du 27e au 4e octobre fut ouvert dans la partie du levant sans
pertes ny blessés de nos hommes. Nous eusmes quelques espérances de
mieux réussir ayant touvé dans la surface neuf pouces et trois lignes,
et en profondeur rien du tout. Et pour n'avoir rien à reproche, le 28e
octobre il fut ouvert du costé du couchant, ou dans la superficie
marquoit seulement 2 pouces 1/2 et à 20 pieds fonds rien. La saison nous
obligea de nous retirer à Québec, n'étant munis de vivres ny de bons
logemens pour résister aux grands froids et neiges nous fusmes
contrainct d'abandonner, n'ayant pas retiré plus de huit à neuf milliers
pesant de plomb. Nous partismes le jour de la St Martin embarqués sur le
mesme bastiment qui nous avoit aportés, et la minne mina la bource des
mineurs. Nous arrivasmes à Québec le 2e décembre, dont il étoit grand
temps puisque la rivière se glaçoit. Mon père fit son raport à Mr. le
Vice-roy et autres Mrs. Et on nous donna un logement pour passer notre
hiver, mais je fus mis en pension aux Pères Jésuittes[31].
Au printemps 1666, après le débordement des glaces, Mr. le Vice-roy et
intendant ordonnèrent à mon père de se rembarquer sur nostre mesme
bastiment en qualité de comissaire des Costes, et que le R. Père
Chaumonot[32], jésuite, qui savoit les langues des sauvages, serviroit
d'aumosnier et Missionnaire et pour interpréter aux besoins et en
faisant sa mission de convertir les sauvages infidelles, dont mon père
leur faisoit des présents pour les attirer dans le party de France
contre ceux avec qui on avoit la guerre sur les Iroquois. Nous atirasmes
dans notre party deux nations les Esquimaux et les Papinachoïs, qui peu
de temps après deffirent vers le grand Saquenay plus de deux cents
desdits Iroquois. Ce voyage à parcourir les deux costés du fleuve dura
plus de cinq mois et traitèrent avec les susdits sauvages et j'étois
resté en pension. Il falut encore hiverner, et au printemps mon père
désirant retourner en France sur un navire apartenant à Mr. Grignon, de
la Rochelle, qui avoit hiverné à Québec, tomba d'accord du prix de son
passage et du mien, et pour des pelletries dont il avoit esté payé pour
ses gages. Nous partismes de Québec le 8e de May 1667 et poussasmes
nostre navigation jusque entre le banc à vert et le grand banc[33] où
nous fusmes environnées d'une quantité de montages de glaces flotantes
sur l'eau et nous enfermèrent sans pouvoir nous en dégager. Nous
suspendismes nos câbles le long de notre navire pendants entre le bord
et les glaces pour empescher que le navire ne fut crevé. Les voeux et
prières ne manquoient pas, mais en moins de deux jours les câbles se
trouvoient coupés et la partie d'entre les glaces aloit au fond de
l'eau. Nous continuasmes d'en mettre jusqu'au dernier bout, et puis nous
y mismes ensuite toutes nos voiles de rechange toutes freslées, et en
trois jours elles furent aussy consommées, et la réverbération des dites
glaces nous causoit des froidures insuportables, et la neufviesme
journée, sur le soir, notre navire nous manqua tout d'un coup sous nous
et nous débarquasmes sur les dites glaces sans avoir eu le temps de
sauver aucunes hardes. Mais mon père avoit sur luy double rechange
d'habits et sa robe doublée de castors qui le garantissoit du froid. Le
pilote du navire avoit eu la précaution d'emplir deux jours avant la
paillasse de pains après en avoir vidé les feures, et la jeta
heureusement sur la glace voyant le navire couler au fond, et quelques
matelots avoient aussy jetté deux petites voilles des peroquets et deux
jambons. Nous fismes une petite tente de nos deux voiles; on sauva
quelques écoutilles et paneaux qui avoient flotté, ce qui nous servit de
plancher soubs la tente pour mettre notre pain et nous retirer tour à
tour dessous pour y reposer. Nous ne pusmes où alumer du feu. Nous
étions reiglés sur chacun 4 onces du pain sauvé, et la nuit les matelots
tuoient des loups marins avec des morceaux de bois qu'on avoit trouves
de notre débris; l'on tuoit aussy des mauves et des gros margaux qui
dans les commencements nous en sucions les sangs et puis les foix et sur
la fin on s'acoutuma à manger leurs chairs crües, et de jour à autre il
nous mouroit quelque de nos hommes. Les jours on se disperçoit de tous
costés pour découvrir quelque navires, et de plus sy on avoit pas agi à
coure le grand froid saisissoit et on étoit gelé. La quatorziesme
journée que nous étions sur les glaces, d'un temps très-brun je fus à
l'exercisse de marcher avec deux matelots, ayant fait environ deux
lieues sur les onze heures le temps s'éclaircit, et j'aperceu un navire
pas plus éloigné d'une lieue, qui aparament par la brume n'avoit pas veu
le péril où il tomboit car il venoit dessus; je crié: «navire, navire,
mes chers frères». Les deux matelots et moy s'aprochant de la mer vers
le navire nous crions à gorge déployée: «sauvez-nous la vie». Nous
tendions les bras en haut et jettions nos bonnets en l'air pour nous
faire voir; nos gens d'autour se joignirent à nous et crioyoient à
force; le dit navire ayant aperceu les glaces revira du bord pour s'en
écarter, ce qui nous cauza de grandes frayeurs qu'il ne nous eust
aperceu ou nous vouloir abandoner, les cris et les pleurs redoublèrent
et un de nos gens plus advisé dépouilla sa chemise et la mit à un baston
en pavillon, la faisant jouer en haut, et on crioit de toute voix. Le
dit navire aparement nous aperceu et serra quelque voille se tenan en
estat de fuir les glaces. Il envoya son batteau avec deux hommes: la
joye s'étend parmy nous, l'on fit embarquer mon pauvre cher père à demy
mort, puis le capitaine et six autres avec moy, et étant embarqués au
navire nous embrassions nos libérateurs, l'on renvoya la chaloupe
reprendre le reste, et puis l'on se retira sur le grand banc. Nous
perdismes sur les glaces huit hommes par misère, et trois qui moururent
après estre sauvés deux jours après avoir trop mengé du biscuit et trop
tost. Ce cher navire qui nous sauva ainssy la vie étoit un olonois pour
la pesche des morues et n'en trouvant presque plus n'étant qu'à moitié
de sa charge, il couroit au banc à vert et sans l'éclaircie qu'il nous
le découvrit, encore moins de demie heure, il auroit esté en grande
risque d'estre surpris comme nous dans les glaces.
L'augmentation de 26 hommes que nous fusmes dans ce navire leur faisait
grande paine de s'en retourner à my-charge. Nous leurs dismes de nous
donner seulement troïs à quatre onces de pain chacun par jour et deux
verres de leur boisson ordinaire, ces pauvres gens dirent que nous
aurions tout et autant qu'eux, et le firent, et pour les soulager dans
leur pesche nous les échangions jour et nuit et Dieu les bénit. Nous
trouvasmes des morues à sept et huit cents par jour, et en douze jours
il conssoma son sel et prit sa routte pour Nantes où il nous débarqua à
Pain Boeuf. Et mon père se voyant dépouillé de tout ce qu'il avoit pu
gagner emprunta à un de ses amis à Nantes de quoy nous reconduire au
pays.--Après quoy, il fut à Paris pour rendre compte de ses gestions, et
contre mon inclination ma mère m'obligeoit de prendre les études du
latin soubs un nomé Mr. Chabot prestre, et après quelque temps en 1668,
j'appris que mon père s'étoit rengagé dans la compagnie du Sénégal[34],
qui ne voulut plus me recevoir avec luy pour me laisser étudier. Il prit
en ma place un de mes frères âgé d'un an plus que moy. Je les laissé
partir et puis je fus prier un de mes proches parents qui comendoit un
navire pour la terre neufve de me prendre avec luy, ce qu'il m'accorda;
et ma mère ne pouvant rien détourner luy pria de m'estre rigoureux
pendant le voyage afin qu'il pust me rebuter de la mer pour que je
reprist les études, et mon dit capitaine ne manqua pas d'exécuter ces
ordres et de m'exposer à tout ce qu'il y avoit de plus fatiguant, et je
ne me rebuté nullement et aprenois toujours la maneuvre et la
navigation.--
1669[35]. L'un de nos proche voisins qui avoit longtemps commandé un
navire à terre neufve où il avoit augmenté sa fortune et se sentant
apesantyr par âge et ses fatigues, ayant son fils aisné à peu près de
mon âge il luy fit bastir un bon navire et luy en donna le comandement,
et ayant esté camarade d'écolle, et que j'étois plus au fait que luy il
me proposa d'aler avec luy et que je serois la 3e perssonne de son
navire, et qu'en outre de mon loyer il m'acordoit le tiers sur le sien
dont il me passa un écrit secret à cause de sa mère qui n'y aurait pas
conssenty étant très avare. Et pour abréger discours, nous fusmes près
de sept mois sur le grand banc, et ne peschasmes pas entièrement la
moitié de notre charge; les vivres nous manquant nous obligèrent de
revenir, et étant arrivés jusqu'à l'entrée de la Manche, les vents de
Nord-Est nous contrarièrent pendant plus d'un mois, à court de tous
vivres et boissons, voltigeants d'un bord sur l'autre pendant cet
espasce, nous nous rassemblasmes jusqu'à vingt et un navires tous
terreneuviers, tant du Havre, Diepe et Honfleur, tous dans la mesme
disette sans se pouvoir assister aucuns, et nous faisions tous nos
efforts pour relascher fut-ce aux costes d'Angleterre ou à nos costes de
Bretagne, et lorsque nous avions aproché de l'un ou de l'autre, le vent
y étoit entièrement oposé; et après avoir bien debatu nous gagnasmes en
vüe de l'ille de Wic. L'on prit tous résolution d'y relascher, et il n'y
eut entre tous les capitaines qu'un qui dit bien en connoistre l'entrée
du port, qui étoit le capitaine Duval, du Havre, qui avoit pour pilotte
le Sr Bougard[36] qui a fait ce bon livre _le Petit Flambeau de la mer_
et qui depuis est parvenu à estre un des premiers pilotes des armées
navales de Sa Majesté et fait capitaine de brûlot. Nous fusmes tous nos
navires soubs la conduitte de ces deux conducteurs pour entrer par la
pointe de Ste Heleine de la dite isle et comme c'étoit sur le soir et
que la nuit s'aprochoit ils dirent qu'ils alloient alumer un fanal et
marcheroient à la teste et sur lesquels nous les suivirions, ce qui fut
exécuté. Mais ils se trompèrent aux cours des marées, qui nous
transportoient sur les bancs, nomées les _Ours_, où ils eschouèrent et
tirèrent un coup de canon qu'un chacun croyoit estre à dessein de
marquer que ce soit où il falloit jetter l'ancre, mais c'étoit pour
demander du secours, et tous les navires eurent le mesme sort d'échouer
comme ces mauvais guides. L'on entendoit de tous costés que cris et
lamentations, et par un bonheur les vents calmèrent et la mer, ce qui
empescha le perdition totale des corps et biens, et qu'à la marée
suivante du lendemain au matin un chacun se rechapèrent de leur mieux de
dessus les bancs, où il n'en resta que trois dont les équipages furent
sauvés, et cette pauvre flotte regagna à la rade de Ste Hélène, puis
entra au havre de Porsemuths, où l'on nous y aprist la guerre avec
l'Espagne et Holande. Chaque capitaine de nos navires écrivirent à leurs
interessées, ce qui était arivé et demandant des lettres de crédit pour
avoir le nécessaire.
Dans l'intervale il arriva à la rade de Ste Heleine[37] une escadre
holandoise venant du retour du combat de Palerne contre l'armée du Roy
comandé par Mr le duc de Vivonne, où Mr l'admiral Ruiter fut tué[38],
dont son cercueil en plomb étoit dans la dite escadre, et Mr Angel de
Ruiter son fils, qui commandoit l'un des vaisseaux, très beau cavalier,
très-affable et parlant bon latin et françois. Et comme nos capitaines
atendoient leurs réponsces à leurs lettres, nous estions fort à loisir;
nous alions souvent les après-disner aux promenades et aux cabarets
boire de la bière; Mr Ruiter fils entra dans nostre auberge avec un de
ses officiers et me demanda sy j'étois l'un des capitaines de ces
pauvres terneuviers, et que je les pouvois tous assurer de sa parolle
que sy le vent nous venoit favorable, que nous pourions en toute seureté
en profiter pour nous rendre chez nous, et que aucun de son escadre ne
coureroit sur nous; ce que je raporté à tous nos capitaines. Après quoy
nous nous séparasmes et busmes à la santé l'un de l'autre. Et me pria
pour le landemain de me trouver à la mesme auberge du _Grand Ours_ sur
les deux heures d'après midy, et mon capitaine par timidité ny voulut
retourner, et je n'y manqué pas, et le trouvé qui m'attendoit. Et après
avoir bu une canette de bière il me dits qu'ils prenoit beaucoup de
plaisir à parler françois et qu'il les aimoit naturellement, quoyque Mr
son père en avoit esté tué, qu'ils étoient braves et tout ce qu'on peu
d'obligeant pour une nation leurs adverses.
Comme nous sortions pour aler à une promenade, on luy dit que Madame la
duchesse de Porsemuths[39] venoit d'ariver en ville. Il me dit: Alons la
saluer. Je luy dits: «J'ai l'honneur d'estre connu de Madame la contesse
de Keroal, sa mère, mais de cette dame non.» Il me pressa fort d'y aler;
et je m'en excusois, disant que je luy ferois deshonneur à luy mesme par
mon trop comun habillement. Il me répond: «Bon c'est comme l'on aime les
marins.» Et m'engagea d'y aler. Nous la trouvasmes entourée d'une grande
cour d'officiers comme étant maitresse du Roy d'Angleterre, et tour à
tour elle receut les compliments d'un chacun ainsy de Mr Ruiter qui eut
la bonté de luy dire que j'étois connu de Madame sa Mère et qu'il se
plaisoit avec moy, quoy qu'en guerre. Cette dame me questionna sur
Madame sa Mère et connaissant ma justesse nous fit bien des
gracieusetées en la quittant et nous dit un peu bas: «Or ça, il faut
demain venir disner avec moy, et ny manquez pas.» Ce que nous ne pusmes
refuser.
Nous y fusmes. Après le disner le caffé fut présenté et puis des tables
pour les jeux. Elle demanda à Mr Ruiter s'il avoit vu Londres et la
cour, il dit que non. «Et vous, me dit-elle.» «Non madame»--«Ah!
vraiment puisque vous en êtes sy proches il faut que vous y alliez.»
Nous nous excusions très-fort tous les deux en disant ne pouvoir nous
écarter de nos navires, en cas pour moy d'un bon vent. «Hé, bon, bon,
dit-elle, ce n'est qu'un voyage de sept à huit jours. Je vous presteray
ma chaise à deux et mon cocher, et prendrez logement dans mon hostel.
Quoy! des jeunes gens.»--Enfin elle nous gagna par ses belles manières,
elle se mit au jeu qui nous donna lieu de sortir sans sérémonie et sans
estre aperceus.
Ce seigneur craignoit la dépence comme tous ceux de sa nation et moy
pour n'avoir en pareille occasion rien épargné, je n'en avois pas. Il
fallut pensser tous les deux comment faire et comment nous dégager. Il
me dits qu'il ne pouvoit faire ce voyage qu'incognito, que sy Mrs les
Etats Généraux le savent que se sera pour estre disgrascié. Je luy dits
que l'odeur de Mr son père étoit forte en Holande et qu'il avoit beau se
couvrir, en disant qu'il aloit s'emboucher avec Mr leur Embassadeur qui
étoit son oncle, mais que pour moy que j'étois excusable, n'ayant ny
argent ny crédit ny de quoy en faire, cependant que s'il payoit les
trois quarts de nostre dépence, que je ne l'abandonnerois pas. Et il fut
sy bas de me dire que j'en payerois la moittié et à la fin nous
acordasmes pour luy les deux tiers. Sur quoy je fut emprunter dix livres
sterlins à un marchand nommé Mr Smits, et entreprismes le voyage et
estant arivées à Londre Mr L'Angel Ruiter fit toujours servir la chaise
de Madame la duchesse à nos promenades du Withals, St Jemes et Winsorts
et dont j'en avois honte, et une mexquinerie horible en tout, et après
neuf jours et demy nous remerciasmes la dame Duchesse notre
bienfaitrice.
Peu de jours ensuitte, il nous arriva à Ste Héleine deux frégattes du
Roy de 24 et 18 canons, soubs les comandements de Mrs de Gravansson[40]
et St Mars Colbert[41], que les intéressés de nostre petite flotte
avoient obtenües de la cour, pour nous venir escorter jusqu'à la rade du
Havre, et nous aconduire deux caravelles de Quilbeuf où estoient des
pilotes lamaneurs pour chacun de nous et aussy des vivres pour tous nos
équipages, et on nous fit sortir du port de Porsemuts pour nous joindre
à la rade de Ste Heleine proche de nos frégates, pour partir du premier
bon vent. Je fut prendre congé de Madame la Duchesse et ensuitte de Mr
Angel de Ruiter qui en m'embrassant m'apela son frère et son amy, en
m'assurant que sy je voulois l'aler trouver lorsqu'il sera arivé en
Holande, et que sy je veux il fera mon advancement dans le service de
Mrs les Etats et sur toutes choses que j'eus à luy donner de mes
nouvelles, et que j'assurats Mrs les captaines de nos convois de ses
civilités, et qu'il ne souffrira aucun de son escadre de coure après
nous. Le 16 de janvier, sur le midy, d'un assez beau tems, nous mismes
tous soubs les voilles faisant route et pendant la nuit pour la rade du
Havre, et sur les huit heures du 17e, au matin, nous eusmes connoissance
du cap de la Hève éloigné de 5 à 6 lieux de nous et les deux convois
forcèrent de voille et furent mouiller leurs ancres à la rade se
persuadant que nous n'avions rien à craindre. Mais sur les dix heures
aperceusmes en arrière de nous trois navires qui faisoient nostre mesme
route et qui nous aprochoient promptement, ayant leurs pavillons blancs
qui nous donnoit lieu de croire que c'étoit des navires pour le Havre;
mais nous fusmes bien surpris qu'estant à portée nous aperceusmes leurs
canons et leurs équipages prest à nous donner leur décharge sur la
moindre de nos résistances, et arborèrent les pavillons d'Ostende et
nous sommèrent d'ameiner nos voilles, ce qui fut bien tots obéy, et nous
amarinèrent et nous firent tous changer de route, excepté un qui étoit
proche la rade comandé par Jean le Comte qui échapa, et Mrs de nos
convois eurent la confusion de nous voir ainssy enlever à leur vüe. Il
est vray que les trois navires d'Ostende étoient beaucoup supérieurs,
ayant le vaisseau le _Palleul_ de 52 canons, le _Castel-Rodrigue_ de 36
et la _Justtice_ de 24, qui revenoient de Cadix aporter la paye des
troupes d'Espagne en Flandre, et nous conduisirent en Ostende tous bien
dépouillés, et ne fusmes que trois jours prisonniers, puis on nous
distribua à chacun deux escalins valant quinze sols pour notre conduite.
Je n'avois sur moy qu'un justaucorps sans manches raptassé de pièces de
thoille godronnée et une pareille culote, des vieux bas de deux couleurs
et sans pieds, et de misérables souliers qui m'abandonnèrent à la
première lieue, et pour bonnet le haut d'un vieux bas ataché avec une
ficelle. Bel équipage dans un rigoureux froid, et réduit à la mandicité
qui me causa bien des larmes avant de m'y résoudre, cepandant j'euts
quelques bonnes aubeines chez des gens de qualité et qui seroient trop
longues à réciter.