Maintenant que l'on a fait connaissance avec le personnage,

JOURNAL DU CORSAIRE

JEAN DOUBLET

DE HONFLEUR

LIEUTENANT DE FRÉGATE SOUS LOUIS XIV

PUBLIÉ D'APRÈS

LE MANUSCRIT AUTOGRAPHE

AVEC INTRODUCTION, NOTES ET ADDITIONS

PAR

CHARLES BRÉARD

[Marque d'imprimeur: P D]

PARIS

LIBRAIRIE ACADÉMIQUE DIDIER

PERRIN ET Cie, LIBRAIRES-ÉDITEURS

35, QUAI DES GRANDS-AUGUSTINS, 35

1887

Tous droits réservés.

INTRODUCTION

I

Jean-François Doublet[1] naquit à Honfleur au milieu du dix-septième

siècle. Nous n'avons pas la date de sa naissance; son baptistaire ne se

retrouve point dans les anciens registres des paroisses de sa ville

natale, à côté de ceux des autres enfants de François Doublet et de

Madeleine Fontaine, ses père et mère. Il résulte de là que l'on n'a

point d'autre moyen pour déterminer cette date inconnue que d'accepter

l'indication fournie par Doublet lui-même lorsqu'il parle de son âge à

l'époque de son premier embarquement. Il avait sept ans et trois mois,

dit-il, lorsque brûlant d'accompagner son père au Canada il se cacha

dans l'entrepont du navire qui emportait vers la Nouvelle-France la

fortune et les espérances de sa famille. D'après cette donnée, il faut

reporter la naissance de notre marin au mois de novembre 1655.

L'obscurité qui enveloppe la naissance de Doublet n'entoure heureusement

pas sa parenté. Les registres municipaux, les minutes des anciens

tabellionages d'Auge, de Grestain et de Roncheville et des papiers de

famille nous ont mis à portée de recueillir sur elle des informations

nombreuses et précises. On en pourra juger par les notes déjà publiées

dans la _Revue historique_ et par celles qui nous restent encore à

donner. Mais notre intention n'est pas de reproduire tous les

renseignements biographiques ou généalogiques qu'une recherche patiente

nous a permis de rassembler; nous ferons un choix dans nos matériaux.

Doublet appartenait à une bonne famille de moyenne bourgeoisie qui

comptait plusieurs de ses membres dans les conseils de la ville depuis

le commencement du dix-septième siècle. Lorsque, soupçonné de piraterie

et interrogé d'un ton hautain par le duc d'York,--plus-tard Jacques

II,--Doublet répondit: «Monseigneur, je suis de bonne naissance,» il ne

se vantait aucunement, il énonçait simplement la vérité. Il paraîtrait

même que les emplois en la possession de sa famille, ou la propriété de

la moitié d'une sergenterie et garde-noble située en la forêt de

Touques[2], lui avaient fait obtenir l'anoblissement. Doublet est dit

noble homme dans l'acte de son mariage que nous donnons plus loin[3]; il

est qualifié d'écuyer dans l'acte du décès de sa femme[4], mais ce

détail est de peu d'importance.

C'était l'un des seize enfants d'un bourgeois de Honfleur, maître

François Doublet, qui pratiqua pendant plus de trente-cinq ans l'art de

l'apothicaire[5], devint capitaine-marchand, arma et équipa des navires,

rêva la fortune et chercha un climat et un destin meilleurs. Sa mère,

Madeleine Fontaine, était fille d'un Jacques Fontaine décédé vers 1652

et qui laissa une autre fille, Marie Fontaine, marié à Guillaume de

Valsemé, tabellion royal en la vicomté d'Auge, fils d'Olivier de

Valsemé, tabellion en 1604, conseiller de ville en 1622, échevin de 1626

à 1639.--Parmi la tribu des Doublet, nous citerons Louis Doublet,

chirurgien, lieutenant du premier barbier du roi en 1664, premier

échevin en 1666 et 1668; Nicolas-Claude Doublet du Rousseau, président

et receveur du grenier à sel en 1680; Pierre Doublet, sergent en la

vicomté de Blangy; Guillaume Doublet, sieur des Bords, bourgeois, vivant

en 1650.--Son aïeul paternel avait épousé Marguerite Auber, et était

ainsi entré dans l'alliance d'une famille très-considérée parmi les

bourgeois de Honfleur. Voici quelques-uns de ses membres que nous ont

fait connaître des documents des XVIe et XVIIe siècles. Un Nicolas Auber

était procureur-sindic des bourgeois en l'année 1550. Le bisaïeul

maternel de Doublet se nommait Richard Auber; il remplissait les

fonctions de receveur du duc d'Orléans pour le domaine de Roncheville.

Ses deux grands-oncles, Jacques Auber l'aîné et Jacques Auber le jeune,

furent receveurs des deniers municipaux de l'année 1621 à l'année 1674;

leur habitation se voit encore[6] avec sa porte basse en pierre, ses

pilastres, ses bossages et ses murs en damier dans le goût qui régnait

au temps de Louis XIII. Son cousin germain, Louis Auber, sieur des

Rocquettes, était premier échevin en 1672; un autre cousin,

Jean-Baptiste Auber, occupait l'office de procureur du roi au siége de

l'amirauté, en 1656. On trouvera plus loin, dans un tableau

généalogique, le nom de plusieurs de ses frères et de ses soeurs.

Doublet, comme on le verra, n'a donné que très-peu de renseignements sur

sa famille. Le devoir de son biographe était donc sinon de rechercher à

fond la filiation du corsaire normand, du moins de rassembler et de

présenter quelques notes à ce sujet. Nous pourrions nous en tenir là.

Mais de nouvelles recherches nous ayant permis de rectifier certaines

indications déjà données et de suivre les ramifications de la

descendance de Doublet, nous ajouterons les détails qui suivent.

Jean-François Doublet se maria à Saint-Malo en 1692. De son union avec

Françoise Fossard, naquit un premier enfant, Jeanne-Rose Doublet, qui

vint au monde en cette ville vers la fin de l'année 1693, et fut élevée

à Honneur où sa mère s'était fixée au milieu de la famille de son mari.

A l'âge de dix-neuf ans, le 13 mars 1712, Jeanne-Rose Doublet épousa Me

Thomas Quillet, conseiller du roi, lieutenant général en la vicomté de

Roncheville. Elle entrait dans l'alliance d'une famille de marchands

aisés qui n'avaient eu d'autre ambition que celle de faire de leur fils

un officier du roi, en lui achetant une charge à laquelle d'importants

privilèges étaient attachés. L'achat de cet office pour un modeste

marchand de dentelles ou de draperie a été en partie--soit dit en

passant--la source de la fortune de ces vaniteux Quillet qui détenaient

encore les principales charges du bailliage de Honfleur à l'époque de la

révolution.

Du mariage de Jeanne-Rose Doublet et de Me Thomas Quillet sortirent cinq

enfants. Un seul nous intéresse particulièrement parce qu'il nous

fournira la descendance du corsaire Doublet jusqu'à nos jours. Ce fut

Françoise-Marguerite-Rose Quillet, née à Honfleur, le 25 décembre 1712.

Par l'alliance de sa fille, Doublet avait vu sa famille s'unir à la

bourgeoisie aristocratique, un second mariage devait donner à celle-ci

accès dans la noblesse. En effet à vingt ans, en 1733, le 23 juin, Rose

Quillet épousa un gentilhomme, messire Alexandre de Naguet, écuyer,

sieur de Saint-Georges, descendant d'une famille qui mérite de nous

arrêter un moment.

Les de Naguet dont le nom est aujourd'hui éteint faisaient jadis quelque

figure. Leur race était ancienne et elle était, ce semble, assez

vigoureuse; à la fin du siècle dernier, elle formait quatre ou cinq

rameaux qui s'étaient étendus aux environs de Honfleur. La tige nous en

est connue, mais c'est dans la bourgeoisie marchande, parmi les

armateurs honfleurais du quinzième siècle et non dans la noblesse

qu'elle avait jeté ses racines. Ainsi, certaines pièces des archives

municipales[7] font mention d'un Jacques Naguet qui prenait rang parmi

les conseillers-élus de la cité en l'année 1499. A ses côtés figurent

d'autres bourgeois du même nom: Guillaume Naguet et Jean Naguet. Le

premier, Jacques Naguet, se qualifiait avocat; il fut en effet, «avocat

de la communauté.» Mais il est certain qu'en réalité il exerçait la

profession de marchand-armateur, qu'il «faisoit, ainsi que s'exprime un

ancien document[8], train et trafic de marchandises par terre et par

mer.» Il fut anobli par lettres-patentes de février 1522, et ses fils,

Adrien et Louis dits Naguet, produisirent en 1540 l'anoblissement donné

à leur père[9]. A une époque antérieure à cette date, les Naguet avaient

fait l'acquisition d'une terre située en la paroisse de Pennedepie. On

connaît bien aujourd'hui encore la maison qu'ils habitaient. Le manoir

sieurial de Saint-Georges se voit sur la droite en faisant route de

Honfleur à Trouville, au milieu d'un vaste verger, à deux pas d'un

moulin qui, depuis plus de trois cents ans, «fait de bled farine.» La

façade, avec ses cordons de briques de couleur claire mélangés de

cailloux noirs posés en damier, a encore bon air, sinon grand air. A

l'intérieur, si l'on excepte le mobilier qui a disparu, rien n'a été

changé. Mais nous croyons que si les de Naguet revenaient au monde, et

que si leur prenait fantaisie de revenir habiter le berceau de la

famille, ils ne s'y trouveraient point logés suivant leur rang.

C'est dans cette maison que la petite-fille du corsaire Doublet devenue

Madame de Saint-Georges, mit au monde un fils, le 12 septembre 1739[10].

Ce dernier, nommé Robert-Jacques-Alexandre de Naguet, servit d'abord

dans la marine royale, puis il entra au régiment d'Auvergne. Il en

sortit avec le grade de capitaine et la croix de St-Louis; il fut plus

tard lieutenant de MM. les maréchaux de France. De son mariage il eut un

fils qui, le 5 octobre 1767, reçut comme son père et comme son aïeul le

prénom d'Alexandre. Notre époque a connu cet Alexandre de Naguet de

St-Georges menant à Honfleur une existence très retirée et tant soit peu

étrange. Le rameau qu'il représentait s'éteignit en lui quant au nom. Il

ne laissa qu'une fille. Ses arrière-petits-enfants portent de nos jours

des noms qui appartiennent à la haute noblesse. Ce sont Madame la

marquise de Caulaincourt et Madame la comtesse d'Andigné. Or, ces deux

noms représentent dans la ligne féminine la descendance du corsaire

normand Jean-François Doublet.

TABLEAU GÉNÉALOGIQUE DE LA FAMILLE DOUBLET

RICHARD AUBER

receveur du domaine de Roncheville.

|____________________________________________________

| | |

JACQUES AUBER L'AÎNÉ NICOLAS MARGUERITE AUBER

receveur de la ville, de 1621 à 1657; AUBER ép. 1º François

épousa en 1619, Suzanne Esnault. | Doublet; 2º

|__________________________ | Constant Patin,

| | | | procureur du roi

FRANÇOISE JACQUES JEAN-BAPTISTE LOUIS en l'amirauté.

AUBER AUBER AUBER AUBER |

ép. Olivier marchand, procureur en Sr des |

Sanson, Sr receveur l'amirauté. Rocquettes; |

du Monarque, de la ville échevin de |

capit. de de 1657 à 1670 à 1673. |

navire. 1660, de |

| 1670 à 1674. |

|_________________________ |

| | |

OLIVIER SANSON JACQUES SANSON CONSTANT PATIN

capitaine de navire; capitaine de navire. avocat du roi en

ép. vers 1680, l'amirauté.

Catherine Godard.

|

|

MARIE FRANÇOISE SANSON

morte en 1752; ép. vers 1717, Charles Miard, sieur des Hogues.

|

|

MARIE-CATHERINE MIARD DES HOGUES

ép. vers 1751, Jean-Baptiste Lelièvre, capitaine de navire.

|

|

CHARLES-LOUIS LELIÈVRE

capitaine de navire, mort en l'an VI; ép. en 1785, Henriette Liébart.

|

|

PIERRE-CHARLES LELIÈVRE DES HOGUES

(1786-1859), contrôleur des Douanes.

FRANÇOIS DOUBLET

ép. vers 1620, Marguerite Auber.

|

|

FRANÇOIS DOUBLET

apothicaire (1640), capitaine de navire (1663), mort avant 1678;

ép. Madeleine Fontaine. (16 enfants dont entr'autres:)

|____________________________________________________________

| | | | |

LOUIS DOUBLET JEAN- JEAN-FRANÇOIS CONSTANT- JACQUELINE

Maître BAPTISTE DOUBLET FRANÇOIS DOUBLET

apothicaire, DOUBLET lieutenant de DOUBLET bapt. 22

receveur de clerc frégate, né en bapt. 31 janvier

la ville en tonsuré. 1655; ép. en 1692, mars 1660. 1666.

1695. Françoise Fossard,

morte en 1722.

__________________________|_________________________

| | |

JEANNE-ROSE DOUBLET MARIE-MADELEINE FRANÇOISE-LOUISE-

née à St-Malo en 1693; ép. DOUBLET MARGUERITE DOUBLET

en 1712, Thomas Quillet, bapt. 27 bapt. 10 février

conseiller du roi, lieutenant août 1699. 1704.

général de la vicomté de

Roncheville, mort en 1726.

|___________________________________________________________

| | | | |

FRANÇOISE-MARGUERITE- RENÉ- NICOLAS- JEAN- JEAN-

ROSE QUILLET FRANÇOISE FRANÇOIS- BAPTISTE THOMAS

née en 1712; morte en QUILLET THOMAS QUILLET QUILLET

1764; ép. en 1733, née en QUILLET né en né en

Alexandre de Naguet, 1714. né en 1716. 1722.

écuyer, sieur de 1715.

Saint-Georges, mort

en 1758.

|_____________________________________________________

| | | |

FRANÇOISE- ROBERT-JACQUES-ALEXANDRE ANDRÉE- ROSE-HENRIETTE-

AIMÉE DE NAGUET DE ST-GEORGES ALEXANDRE ÉLISABETH

née le 18 officier au régiment née le 28 ép. en 1772

juin 1734. d'Auvergne, né en 1739, novembre Ch.-François-

mort en 1773; ép. en 1765 1742. Gabriel Dandel,

Thérèse-Victoire Quillet, écuyer-seigneur

morte en 1777. d'Asseville.

_____________|____________________________________

| | |

ALEXANDRE DE NAGUET ALEXANDRE DE VICTOIRE-CONSTANCE

DE ST-GEORGES NAGUET DE DE NAGUET DE ST-G.

chevalier de St-Louis, né ST-GEORGES née le 21 janvier

le 5 octobre 1767, ép. Dlle né le 5 mai 1772, ép. Jacques

Chauffer de Barneville. 1770. Foubert.

| |

| |

VICTOIRE-ALEXANDRINE-SOPHIE ÉLISABETH-ANTOINETTE

DE NAGUET DE ST-GEORGES FOUBERT

ép. M. de Pieffort. ép. Georges-Marie

| de Pracomtal

|

BLANCHE DE PIEFFORT

ép. M. le marquis de Croix.

|___________________________________

| |

Mme LA MARQUISE DE CAULAINCOURT Mme LA COMTESSE D'ANDIGNÉ

II

Le détail des voyages de découvertes et des essais de colonisation où la

Normandie engagea durant deux siècles la fortune de ses marins et de ses

armateurs manque à l'histoire maritime. Quelques noms ont cependant

survécu et on sait que les navires normands trafiquaient dans l'Inde, au

Brésil, à la Floride, sur les côtes des futurs Etats-Unis, sur le banc

et dans les baies de Terre-Neuve, mais s'il nous reste de ces voyages

des témoignages non douteux, on n'a pas encore montré le lien qui les

rattache les uns aux autres. A ce point de vue, le journal de Doublet

s'ouvre par des renseignements d'un grand intérêt. On y voit les

négociants de Rouen et de Honfleur poursuivre librement leurs projets de

commerce extérieur et de colonisation. La compagnie d'associés agit pour

son propre compte et avec ses seules ressources. Le créateur de

l'entreprise, animé de l'esprit de son temps et de son pays, avait su

réunir des sommes importantes et faire partager à ses amis l'espérance

d'un succès certain. L'association eut une triste fin. On y vit, comme

dans tant d'autres entreprises de cette époque, l'initiative privée

s'user, faiblir et finalement se décourager, faute de protection. La

relation de Doublet n'en établit pas moins la chaîne non interrompue des

traditions. Elle montre la marine marchande de Normandie continuer ses

pratiques de navigation comme au temps où Champlain était venu lui

demander des matelots et des colons. Elle a donc une valeur historique.

A sept ans et demi, Doublet fit les premiers pas dans l'aventureuse

carrière qu'il devait poursuivre pendant près de cinquante années. Quand

l'heure du repos eut plus tard sonné, quand assis au foyer d'un voisin

qui avait comme lui navigué dans le golfe et les bouches du

Saint-Laurent, longé les banquises de glace des mers du Nord, mesuré du

regard Ténériffe, échappé aux pirates de Salé et combattu les frégates

d'Angleterre et de Hollande, Doublet charmait la veillée par ses récits,

l'auditoire l'exhortait à les écrire. Quoique très peu clerc, le

corsaire se mit à l'oeuvre, il voulut «satisfaire sa famille et ses

intimes amis, nous dit-il, lesquels l'avoient souvent prié de leur

laisser un manuscrit de ses voyages.» Il travailla sur ce qui lui

restait de ses journaux de bord, et d'une main moins habile à tenir la

plume qu'à manier l'esponton ou le sabre d'abordage il commença sa

narration. Tour à tour volontaire, matelot, second capitaine au

commerce, pilote sur les vaisseaux du roi, lieutenant puis commandant de

barques longues, enfin lieutenant de frégate, il n'eut qu'à évoquer du

fond sa mémoire des souvenirs déjà lointains pour se remettre de nouveau

en mouvement, pour raconter ses croisières et ses stratagêmes, énumérer

ses prises, expliquer ses entrevues avec le duc d'York, Engil de Ruyter,

Jean Bart, Tourville, Seignelay, le roi de Danemark et tant d'autres

personnages dont il s'honorait d'avoir conquis l'estime.

Doublet raconte avec simplicité, avec bonhomie, sans prétention d'aucune

sorte. Mais il faut quelque habitude pour le suivre dans ses longues

explications. Il est sincère, crédule, impartial et bavard. Il abonde en

digressions. Il s'embrouille dans des périodes interminables; ses yeux

si attentifs «à observer les constellations régulièrement monter et

descendre les degrés de la voûte céleste,» sont impuissants à surveiller

l'arrangement des mots. Le secret de jalonner sa route sur les flots lui

était plus familier que l'art d'écrire. D'ailleurs il fait dès les

premières pages l'aveu de son inexpérience. On aurait donc mauvaise

grâce à lui reprocher son ignorance des procédés de composition les plus

simples. Il y a plus d'intérêt à considérer le _journal_ de Doublet

comme un tableau d'histoire. Il fournit en effet plus d'un détail

expressif et parmi les faits qu'il renferme il en est de nouveaux.

Esprit méthodique et laborieux, Doublet s'était initié aux pratiques du

pilotage, à la connaissance des marées, des bancs, des courants, des

écueils. Sur le rivage comme en mer, toujours la sonde en main, il

explorait les chenaux, il multipliait les observations et il composait

pour son usage un de ces livres qu'on nomme routiers. Il devint ainsi un

modeste mais précieux auxiliaire des chefs d'escadre. Même avant d'avoir

satisfait aux examens exigés, on le citait à Dunkerque comme un pilote

des plus habiles. Les capitaines Delattre et Panetié, Jean Bart et

d'autres commandants se disputaient à qui l'embarquerait à son bord.

Cette faveur est l'éloge de celui qui en était l'objet, mais au point de

vue de l'histoire ne prouve-t-elle pas autre chose? Ne voit-on pas dans

cet empressement à s'assurer les services d'un jeune homme inconnu mais

qui passe pour expérimenté, combien les officiers de la marine royale

étaient alors étrangers à la science du pilotage et à celle de

l'hydrographie? Répandre l'instruction pratique dans la classe des

officiers fut, en effet, un des premiers et des plus graves problêmes

que Colbert eut à résoudre lorsqu'il prit en main les affaires de la

marine. Comment parvint-il à doter la France d'un enseignement fécond et

durable? C'est ce qu'a révélé une suite d'études récemment publiées, où

se trouvent rassemblés les faits les plus précis et les plus

nouveaux[11]. On y peut apprécier la sollicitude du puissant secrétaire

d'Etat secondant l'initiative privée et sa persévérance à exposer aux

intendants dans des instructions nombreuses et étendues ses vues de

réforme et de progrès. Justement désireux de voir prospérer la petite

école créée à Dieppe par le bon abbé Denys, Colbert la prit sous sa

protection et prodigua maints encouragements au professeur dieppois.

Joignant les moyens d'action aux recommendations, il ordonna la

fondation d'écoles d'hydrographie dans les ports militaires et dans les

ports marchands, ne voulant plus demander de pilotes à l'étranger.

On verra Doublet pour se perfectionner dans l'astronomie nautique,

choisir l'école de Dieppe, et il ne passera point inaperçu que son

professeur, l'abbé Guillaume Denys, surpris autant que flatté des succès

de son élève se l'adjoingnit pendant quelque temps en qualité de

répétiteur. Notre corsaire n'avait donc pas seulement les qualités

brillantes d'un marin audacieux et brave, il gardait et on retrouvait en

lui les mérites plus solides qui distinguaient ses compatriotes, tout

cet héritage de connaissances que les «nobles et gentilz mariniers» de

Honfleur avaient mis à profit depuis le XVe siècle. En résumé, le vrai

titre d'honneur de Doublet, ce qui le recommanda aux chefs d'escadre dès

le début de sa carrière, c'est qu'il était un pilote, c'est-à-dire le

guide sûr de ces vaisseaux bâtis à grand frais et qui étaient l'objet

des soins incessants de Colbert.

La vie de Doublet se partagea en deux périodes distinctes: dans l'une,

officier marinier et capitaine marchand, il trafiqua avec des chances

diverses; dans l'autre, corsaire et commandant une de ces barques

longues connues alors sous le nom frégates, il fut l'adversaire

redoutable du commerce ennemi. Au temps où se préparaient les grands

armements de guerre, Doublet rentrait au port où l'on pouvait tenter les

entreprises les plus avantageuses. Un ordre du roi autorisait-il les

particuliers à armer en course, Doublet était des premiers à offrir ses

services et bientôt il prenait la mer sur une fine frégate. C'est ici

l'époque on pourrait dire la plus brillante de sa vie, celle où l'on le

voit s'élancer sur les convois et les amariner, porter l'épouvante sur

les côtes d'Angleterre,--comme ce marin havrais qui fit descente, en

1692, entre le cap Lezard et Falmouth, avec cinquante hommes de son

équipage et brûla un village de trente maisons.

Doublet est à Brest à l'heure où Seignelay surveille l'arrivée de la

flotte de Tourville et presse les armements destinés à la restauration

des Stuarts. Il est accueilli dans l'état-major du ministre; sa longue

pratique des côtes de la Manche et de l'Océan lui permet de s'y faire

une toute petite place, et le cercle de ses relations s'en trouve

étendu.

La guerre finie, Doublet recouvrait sa liberté d'action. On louait ses

services au moment du besoin, on le licenciait la campagne terminée non

sans toutefois le récompenser. Mais songeant que le brevet de lieutenant

de frégate qu'il a obtenu ne le mènerait à rien, que ce brevet n'était

pas de nature à le tirer des rangs secondaires, Doublet renonce à ce

grade et s'adonne au commerce. Il apparaît alors dans les colonies

espagnoles et portugaises comme un marchand plein d'honnêteté mais peu

endurant, gagnant la confiance des consuls et se faisant un devoir

d'user de son crédit pour déjouer les fraudes des Juifs et des

Marocains. Par certains traits de son caractère droit et ferme où le

pilote, le corsaire et le marchand s'unissent, Doublet fait songer

parfois à Robert Surcouf. Rien n'est plus curieux, par exemple, que de

le voir exiger le salut des vaisseaux portugais et des flûtes de

Hollande, et rien ne fait mieux ressortir la dignité et l'élévation de

ses sentiments que la conduite qu'il tint devant le Grand Conseil de

Danemark. On ne lira pas avec moins d'intérêt les autres épisodes qu'il

a pris plaisir à raconter au milieu de détails sans nombre: tels sont le

bombardement de Saint-Malo, l'histoire de dom Garcia d'une sincérité de

sentiment singulière, le portrait de ce juge qui pesait les sacs à

procès, la défense du consulat de la Havane et cent récits ingénieux ou

bizarres.

Le journal de Doublet se termine en 1707. Il nous reste à faire

connaître comment prit fin la carrière de ce marin. Comme il le dit, il

accepta le commandement d'un navire de 500 tonneaux, le

_Saint-Jean-Baptiste_, portant 36 canons et 175 hommes d'équipage, et

armé à Marseille pour un voyage de découvertes dans les mers du Sud.

L'expédition dura plus de trois années et elle se termina le 22 avril

1711. Quant au commandant Doublet, résolu à ne plus retourner sur la

mer, il se retira à Honfleur. Afin de jouir des priviléges accordés aux

officiers commensaux de la maison du roi et des maisons royales, il se

fit pourvoir par lettres du 5 septembre 1711 d'une charge de

capitaine-exempt d'une compagnie de gardes-suisses du duc d'Orléans. Il

décéda le 20e de décembre 1728 et fut inhumé dans l'église de

Barneville-la-Bertran[12].

Maintenant que l'on a fait connaissance avec le personnage, nous prions

le lecteur de parcourir les récits qui suivent. La composition, nous

l'avons déjà dit, n'en vaut guère mieux que le style, mais le caractère

du corsaire y est bien mis en relief et l'on y saisit, pour ainsi dire,

dans l'action même, les qualités qui ont attiré sur lui l'attention des

premiers marins de son temps. Doublet, né dans un rang obscur, fut

intrépide, éclairé, avide d'entreprises hasardeuses. Il joignait à la

promptitude de la décision, la fécondité de ressources et l'habilité de

l'exécution. Aussi attaché à ses devoirs qu'attentif à faire observer

une exacte discipline, il se montrait sévère sans être rigide, d'un

courage poussé jusqu'à la témérité, plein de bon sens et d'honnêteté. En

outre il savait porter les sentiments de l'honneur à un haut point et ne

point se laisser surprendre par aucun malheur. On aime à penser que si

ce marin eût vécu un siècle plus tard, au milieu des événements qui ont

transformé la société, la fortune l'aurait appelé dans de nouvelles

routes. La solide barrière qui séparait les officiers proprement dits

des officiers mariniers s'étant abaissée, on peut présumer avec quelque

certitude que Doublet serait devenu l'un des meilleurs capitaines de

vaisseau des armées navales de la République.

III

Le manuscrit original du journal que nous publions est conservé à Rouen

dans les archives départementales de la Seine-Inférieure. L'éminent

archiviste, M. de Beaurepaire, a bien voulu nous dire que ce manuscrit a

été rencontré par lui chez un bouquiniste, qu'il en fit l'acquisition et

en fit don au dépôt départemental.

C'est un registre grand in-folio, d'un papier vergé fort, à dos et

couverture de parchemin. Les feuillets paginés de 1 à 136 et de 1 à 65

sont sans réglure. Chaque page porte une marge de 30 millimètres et

renferme 40 lignes environ. L'écriture est fine, nette, très-lisible. On

en pourra juger par le spécimen que nous présentons. C'est la signature

de Doublet à l'époque même où il se décida, lui le plus simple et le

moins ambitieux des hommes, à raconter le bruit qu'il avait fait dans le

monde.

[Illustration: signature de Doublet]

Le petit nombre de ratures et de changements que le manuscrit contient,

indique que l'on a sous les yeux la transcription faite par l'auteur

lui-même d'une première rédaction. D'ailleurs Doublet expose dans une

note (nº 46) qu'il avait égaré l'original de ses voyages.

Le manuscrit se divise en deux parties. La première, dont nous avons

principalement à nous occuper forme le texte de la présente publication,

elle n'a point de titre. Elle contient seulement des notes marginales

que l'auteur a placées de loin en loin pour indiquer soit les dates de

ses embarquements, soit les passages principaux de son récit. Nous les

avons supprimées en raison des erreurs chronologiques qu'elles

contiennent, mais on les trouvera en substance dans le sommaire des

chapitres.

Sur deux points nous nous sommes écartés du texte du manuscrit: la

chronologie et la division du récit. Les dates, en effet, sont fautives

en plusieurs passages; nous les avons rétablies à l'aide des documents

du dépôt de la Marine. La narration de Doublet offre très peu d'alinéas;

l'auteur a écrit quatre ou cinq pages, c'est-à-dire la valeur d'au moins

cent cinquante lignes, sans coupures tranchées. Nous avons cru à propos

de distribuer le _Journal_ en morceaux afin d'en faciliter la lecture.

On y a également introduit une ponctuation qui fait absolument défaut

dans l'original; pour marquer les pauses, Doublet ne se sert que des

deux points et du point et il les place au hasard.

Pour l'établissement du texte, nous avons dû nous préoccuper de

l'orthographe, qui est des plus défectueuses. Nous l'avons maintenue

malgré les irrégularités, les bizarreries qu'elle présente et parce

qu'au demeurant elle vaut celle des meilleurs écrivains du dix-septième

siècle. Elle offre du reste plusieurs particularités curieuses. On

remarquera chez Doublet l'accumulation anormale des consonnes et la

suppression fréquente des consonnes doubles, une hésitation à distinguer

le genre des substantifs, une incertitude à fixer l'accord des verbes,

enfin un effort constant à conformer l'orthographe à la prononciation.

Par exemple, dans les noms et dans tous les verbes qui se terminent par

un _ez_, l'_é_ de la dernière syllabe se prononce généralement comme un

_é_ fermé: _prez_, _beautez_, _aimez_. Doublet au contraire écrit ces

finales avec un _ees_ auquel il donnait probablement le son de l'_è_

ouvert. Il semble ainsi reproduire les sons de la prononciation normande

qui existent encore dans le parler provincial[13]. Nous citerons les

mots: _assées_, _allées_, _nées_, _difficultées_, pour _assez_, _allez_,

_nez_, _difficultez_. Quant à l'orthographe des noms de personnes et de

lieux, tout en en conservant les incorrections dans le texte, nous en

avons autant que possible rétabli la forme exacte dans les notes.

Nous avons dit que le manuscrit se composait de deux parties. La seconde

que nous ne publierons point comprend 63 feuillets. Elle contient le

journal de bord du voyage de Doublet dans les mers du Sud et une

quinzaine de cartes coloriées représentant les principales rades et

baies que son navire, le _Saint-Jean-Baptiste_, visita: telles que

Montevideo, Valparaiso, Coquimbo, Arica, Pisco, Callao de Lima, etc. Le

voyage dura quarante-deux mois. Ayant mis à la voile au mois de novembre

1707, Doublet touchait aux Canaries au mois de mai 1708, relevait les

côtes du Brésil le 24 juillet suivant, mouillait à Montevideo le 8 août,

reconnaissait l'île des États en décembre, passait à une cinquantaine de

lieues du cap Horn et jetait l'ancre dans la baie de la Conception

(Chili) le 20 janvier 1709. Après un séjour d'un mois, Doublet reprit la

mer et toucha successivement à Valparaiso, Coquimbo, Cobica, Chipana,

Arica, Callao, visita Lima, dont il donne une description dans son

journal (fol. 47), enfin le 23 novembre 1710 il quittait le Chili et

faisait voile pour la France. Il débouquait du détroit de Lemaire le 12

janvier 1711 et arrivait à Cayenne le 3 mars. Parti de cette île le 22

mars suivant il entrait dans le Port-Louis le 22 avril 1711, «et s'est

trouvé, dit-il, notre erreur en tout n'estre que de 34 lieues 2/3 que

j'étois plus de l'avant que le vaisseau.»

Le retour du _Saint-Jean-Baptiste_ au Port-Louis fut annoncé au ministre

de la marine par M. Clairambault, ordonnateur à Lorient[14]. Ce navire

apportait des matières d'or et d'argent montant à la somme de 635,000

piastres. Il avait à son bord, parmi plusieurs personnages de

distinction, un seigneur espagnol nommé Don Manuel Feyro de Fossa,

porteur de riches présents offerts au roi et à la reine d'Espagne par

l'évêque de la Conception[15].

A la suite de ce journal de bord, où il y aurait à glaner plus d'un fait

intéressant, Doublet a transcrit deux pages intitulées: _Relation de la

nouvelle découverte des îles Cebaldes et à quoy elles pourroient estre

utiles_[16]. Il y déclare que s'il était moins en âge et que le roi lui

voulût accorder la permission d'habiter ces îles, dont l'état lui

paraissait meilleur que celui de la Hollande, il s'y établirait, il y

fonderait un poste commercial, «veu que l'on en pourroit retirer de

grandes utilitées.»

Doublet s'arrête sur ce rêve qu'il caressait alors que depuis dix années

il avait renoncé aux voyages sur mer. Mais il en parle avec la même

vivacité, la même résolution qu'il apporta dans les tentatives de

colonisation par lesquels débutent les récits qui suivent.

JOURNAL

AU LECTEUR

Amy lecteur, sy j'ay la témérité de travailler à ce petit ouvrage ce

nest par aucune vanité mais plutost pour faire connoistre les Grandeurs

d'un Dieu tout puissant, qui du néant dont nous sommes formées il luy a

pleu me donner des forces pour soutenir à autant de fatigues et

advantures qui me sont arrivées dès ma tendre jeunesse jusqu'à la fin de

mes voyages: depuis l'anée 1663 jusqu'à 1711. Ce nest donc que pour

satisfaire ma famille et de mes intimes amis lesquels m'ont souvent prié

de leurs laisser un manuscrit de mes voyages, et pour les contenter je

m'y suis apliqué, ay travailler avec autant d'exatitude et de sincérité

que ma mémoire a pü y fournir, ainsy qu'une exacte recherche que j'ay

faitte de ce qui m'est resté de mes journaux, desquels j'ay perdu la

plus grande partie par les malheurs qui me sont arrivés, comme la suitte

en fera mention. Je suplie donc mes amis lecteurs de m'excuser à mes

foibles styles et mauvais défauts dans cette espesce de relation, veu

que je n'ay eu aucunnes études que celles pour ma profession de naviger.

Et n'ayant en vüe que cecy paroisse au public, j'obmets d'y mettre

quantité d'avantures et remarques que j'ay vües et qui feroit un trop

long discours qui pouroit ennuyer les amys, et je n'ay mis que

simplement les plus essentielles; ainssy ayez la bonté de pardonner mes

deffauts tant sur les mots mal apliquées et discours mal arangées ainssy

qu'à l'ortografe lesquels je vous suplie de coriger. Et vous obligerez.

Etc.

Puisque pour vous contenter, mes chers enfants, et bons amys, sur ce que

vous m'avez témoigné de l'empressement que je vous laisse un recüeil de

tous mes voyages, advantures et hazards que j'ay encourus pendant

l'espasce de quarante neuf anées sur les élléments du vaste Ocxéan, je

me suis vollontiers résoult à vous donner cette satisfaction, mais je

vous réitère ma prière que de ne me pas exposer à la critique de ces

beaux esprits qui ont leu quantité de belles relations quoy que la plus

part sont flattées et amplifiez, je ne manquerois de tomber dans le

ridiculle par mes sincéritées et raports simples et autant fidelles que

je vous les laisse. Etc.

CHAPITRE PREMIER

Colonisation des îles Brion.--Voyages au Canada.--Destruction de la

colonie.--Voyage à Québec; excursion chez les Iroquois.--Voyage à Terre

Neuve; naufrage.--Promenade à Londres.--Doublet est pris par un corsaire

d'Ostende.--Voyage au Sénégal.--Entrevue avec le duc d'Yorck.--Autres

voyages.

Je ne doute pas que vous n'ayez entendu souvent parler que feu mon

père,[17] que Dieu aye à sa gloire, se voyant un grand nombre d'enfants,

restant encore saize bien vivants, et en état avec son épouze

d'augmenter, n'ayant enssemble que médiocrement des biens en fonds et sa

profession pour pouvoir élever une aussy nombreuse famille, mon père se

détermina de s'intéresser dans une grande entreprise d'une société avec

des Mrs. de Paris et de Roüen, dans le dessain d'établir une colonie aux

îlles de Brion et de Sainct-Jean, dans la baie de l'Acadie, coste du

Canadas[18]. Et pour y parvenir, on obtint du Consseil les concessions

et pattentes du Roy, avec des privilèges accordés et de porter dans

l'écusson de leurs armes ayant pour suports deux sauvages avec leurs

massües et le dit écusson remply de textes de Griffon etc., tenant à

fief et relevance à sa Majesté. Et il fut permis à mon père de changer

les noms des isles Brion en celui de la Madelaine comme se nomoit ma

mère.

Et pour commencer, mon père fut député de passer en Holande pour y faire

l'achapt d'un navire, du port de trois à quatre cents thonneaux, qui fut

nommée le _sainct Michel_, et en mesme tems il fit achapt de plusieurs

outils de charpente et autres propres pour deffricher les terres et pour

travailler à la pesche des morues et des loups marins pour en tirer des

huiles. L'on jugea à propos d'y joindre à cette despence un autre navire

de cent cinquante thoneaux nomé _le Grenadin_ et l'armement de ces deux

navires se comenssa à Honfleur en 1662 avec beaucoup de précautions, et

en outre les équipages une augmentation de vingt cinq hommes destinées

pour hiverner et tuer des loups marins au commencement du printemps qui

est leurs saison, puits viennent abondamment à terre dans les bayes avec

leurs petits, puis les hommes leurs coupent chemin du bord de la mer et

les frapent sur le museau d'un seul coup de petite massue de bois et

tombent morts; puis on leur lève la peau et on en hache les chairs pour

les réduire en cretons dans des chaudières, puis l'on entonne les

huilles dans des bariques, mais nous n'eusmes pas cette paine comme le

verez cy-après.

Il faut venir au principe de notre départ de Honfleur en février 1663,

que mon père chef et commandant sur les navires le _sainct Michel_ et le

_sainct Jean_, Bérengier sur _le Grenadin_ étant disposés à partir d'un

beau vent d'amonts propre pour partir, l'on tira un coup de canon dès le

matin pour assembler les équipages. Mon père fit célébrer une grande

messe à la jettée dans son navire atandant la marée. Les parents et amis

y assistèrent pour prendre congé les uns des autres, et quelqu'uns

restèrent sur le navire pour acompagner mon père jusque vis-à-vis la

chapelle de Notre Dame de Grâce où il se faut absolument se quiter,

lorsque les navires ne se doivent pas arester à la rade.

Et ayant le dessein de faire le voyage, quoy que n'ayant que sept ans et

trois mois[19], je me futs cacher entre ponts dans une cabane, et me

couvrits pardessus la teste pour n'estre pas veu. J'entendois bien crier

lors de la séparation: «Embarque embarque tous ceux qui doivent

retourner à terre, les dernières chaloupes vont partir.» Et je ne remüé

pas de mon giste quoyque la faim me pressats. Je m'endormis à

l'agitation du navire jusqu'à sept ou huit heures du soir qu'un nomé

Jean L'espoir qui étoit contre maistre vint pour se coucher dans sa

cabane où j'étois. Etant fort fatigué il se jetta de son long sur moy,

qui me fit crier: «Vous m'écrasez». Et il se releva en grondant: «Qui

est-ce qui sets mis dans ma cabane?» Et je me fits conoistre. Il me

prist entre ses bras et me porta au bord du lict de mon père qui étoit

couché ayant esté fatigué. Il fut très-surpris en me voyant et il me

demanda d'un ton de colère pourquoy je n'étois pas alé à terre avec les

autre. Et je luy dits que je m'étois endormy, et envie de faire le

voyage avec luy. Il parut très fasché et dits que si nous rencontrons

quelques navires qui aille au pays qu'il m'y renvoira, et il me fit

aporter à souper dont je mengé d'apétit sans me sentir émeu de la mer,

et puis il me fit coucher à ses costées et il fut contrainct de me

laisser faire le voyage n'ayant pas rencontré d'ocasion pour me

renvoyer.

Et pour ne pas faire une longue narration, de nostre traversée qui fut

longue, nous n'arrivasmes qu'à la my-may à la grande ille Brion que nous

nomerons la Madelaine, et nous entrasmes les deux navires dans son port

qui forme un espesce de bassin, et nous trouvasmes une loge où estoient

une vingtaine d'hommes Basques que le Sr Dantès de Bayosne y avoit faits

hiverner, et qui avoient bien réussy à la pesche des loups marins soubs

la recommandation de Mr. Denis[20] qui habitoit le fort de St. Pierre

proche de Canceau, à l'ille du cap Breton, lequel Sr. Denis se croyoit

maistre absolu de nos illes comme étant adjecentes et proche de luy. Les

susdits Basques atendoient leur navire comandé par le capitaine Jean

Sopite de St. Jean-de-Luz, qui devoit leurs aporter des vivres et faire

pendant l'esté sa pesche des morues et emporter leurs huilles qu'ils

avoient faittes. A l'abord mon père fit planter une grande croix sur le

plus haut cap de l'entrée du port et l'on chanta le _Te Deum_, et les

navires tirèrent chacun unze coups de canons, puis on alluma un grand

feu en signe de prendre la possession, et on travailla une partie de

l'équipage à faire des logements seulement couverts avec des voiles, et

l'autre partye du monde disposoient les batteaux et échauffants pour

faire la pesche des morues au sec.

Il fut enssuitte quiestion d'examiner le lieu le plus à comodité proche

de deux bayes ou l'on peut plus abondament prendre les loups marins afin

d'y faire des logements pour faire hiverner ceux qui y estoient

destinés, dont Mr. Philipe Gagnard,[21] bon maistre chirurgien, devoit

avoir commandement portant qualité de lieutenant de mon père. L'on

découvrit l'endroit le plus comode, à deux lieux et demie éloigné du

port où nous étions, et pour y aler on pratiqua un chemin de dix huipt

pieds en largeur; mais l'on faisoit transporter ce qui étoit pesant par

un bateau qui débarquoit dans la baye la plus prochaine du cabanage

nommé l'habitation. J'y futs, et tout jeune que j'étois je remarqué bien

que le dit sr Gagnard étoit plus propre à la chirurgie qu'à gouverner,

en se rendant trop famillier et trop doux envers les travaillants, et en

divertissoit plusieurs à faire la chasse à tout gibier qui y ets

abondant et dont la pluspart des jours s'écouloient à la bonne chère et

ne ménageant pas leurs boissons. Le dit sr Gagnard et plusieurs

syvroient survenant des querelles, et point de subordination; je revint

au port et en advertis mon père qui se transporta sur l'habitation et

nota bonne partie de ce que je luy avois dit, mais les gens le

tournèrent de ce qu'il ne devoit s'arester aux raports d'un enfant et il

n'en vit que trop les mauvais effects.

Sur la fin de may ariva au port le navire du capitaine Sopite, lequel

parut très surpris de nous voir ainssy établir, et que mon père luy

déclara que pour cette fois il luy permettoit de faire sa pesche aux

morues seulement, après quoy il retiroit tous ces hommes à moins qu'il

ne voulust nous céder un tiers des huilles des loups marins qu'ils

feroient pendant l'hiver et le dit capitaine Sopite dépescha une

chaloupe où il mit son fils pour donner advis à Mr Denis qui étoit à

Canceau, et le dit sieur Denis se transporta dans une plus grande

chaloupe à luy et alla à son abord, sans faire compliment, usa de

menaces et puis fit plusieurs protestations et procès-verbaux et s'il

n'avoit esté beaucoup inférieur en force d'hommes on en seroit venu aux

mains, mais mon père quoyque très prompt luy représenta qu'il falloit

examiner les statuts d'un chacun et se rendre justice à qui auroit plus

de fondement, et après le tout examiné le Sr Denis aquiessa que les gens

basques qui hiverneroient donneroient le tiers des huilles. Les morues

manquèrent à la fin d'aoust et nos navires n'avoient qu'un peu plus

qu'un tiers de leur charge. L'on se fondoit que les principes sont

toujours les moins advantageux et qu'on avoit bien perdu des tems à

faire les établissements et que dans l'anée suivante on trouveroit de

grands avantages par les huilles qu'on espéroit faire pendant l'hiver,

et l'on dispoza bien l'habitation de bonnes cazes couvertes de planches

et gazons par dessus et autour les enclos. La saison nous pressa de

partir sur la fin de septembre, un navire à moitié chargé et l'autre

avec un peu moins. Et arrivasmes au port de Honfleur vers la fin de

décembre 1663.

L'on commença à réquiper nos deux navires, la sociétté ayant de grandes

espérances pour l'avenir[22]. Nous partismes du port au commencement de

mars 1664; nous fusmes très mal traittés par des vents contraires, et

n'arivasmes que à la my-juin, au port de l'ille de la Madelaine, et

ayant tiré du canon nous fusmes surpris de n'y pas trouver de nos

habitants, n'y aucun des basques. Mon père dépescha deux hommes portant

de l'eaudevie à ceux de notre habitation, et leur dire qu'on leur

aportoit de tous vivres et rafraichissements et ordre de venir

quelqu'uns pour rendre compte de ce qu'ils avoient fait pendant l'hiver.

Mais nos deux hommes étant revenus raportèrent n'y avoir touvé aucuns

hommes, ayant trouvé les portes des maisons arières ouvertes et que les

vents y avoient poussé les neiges de dans et dont il y en avoit 3 à

quatre pieds de haut n'étant encore fondues, et qu'ils croyoient que Mr

Denis les auroit fait sacager par des sauvages dont il étoit aimé et

auroit fait retirer les basques. D'autres suposoient que ce pouroit être

quelque forban, qui auroit fait ces désordres peu après nos départs,

enfin on ne sceut que présumer. Et mon père demeura dans une grande

consternation offrant ses paines au Seigneur, et fit raporter plusieurs

outils et ce qu'on peut ramasser d'utile, et voyant qu'il ne se trouvoit

presque pas de morues pour pescher autour de l'ille, il tint conseil où

il fut résolu d'aller à l'ille Percée, où les morues y restent plus de

tems. Nous abandonnasmes cette entreprise qui avoit donné lieu à de

bonnes espérances et nous arivasmes à l'ille Percée vers la my-aoust.

Nous y trouvasmes avec plusieurs navires le capitaine Sopiste qui nous

raconta avoir passé avant nous à l'ille Madelaine et que, n'y ayant

trouvé non plus que nous ses gens ny les nostres, il avoit pris le party

de venir à l'ille Percée, où il avoit apris que nos gens avoient monté

dans deux de nos barques à Québec peu après nos départs pour France; ils

s'ennyvroient tous les jours jouant aux cartes et dez pour des verres de

vin et d'eaudevie, et lorsqu'ils n'en eurent du tout plus, ils furent

piller toutes celles des Basques, ce qui les fit aussy abandonner, et

dont tous se dispercèrent sur chaque des navires qui étoient là

présents. Mon père les fit assembler en présence des capitaines et fit

dresser le raport de leurs déclarations, et dont il n'y aloit pas moins

que de la potence pour nos malheureux coquins, d'avoir mis à ruine une

aussy bonne entreprise sy elle avoit esté bien secondée. Enfin l'on

pescha ce que l'on peut de morues jusqu'à ce que la saison obligea de

nous retirer, et la grande perte qu'il y eut fit rompre cette société et

les navires furent vendus à l'ancan. Voilà un beau commencement de

voyage pour un enfant qui voyoit un aussy aimable père accablé de pertes

et chagrins, et les soutenoit avec grande résignation que je luy

entendois souvent dire: «Seigneur que votre saincte volonté soit faite».

Homme sans vices, beau et bien fait et beaucoup d'esprit au récit de

tous nos citoyens qui l'on connu et regretté, mais toujours puny de

malheurs dans toutes ses entreprises.

En l'anée 1665, mon père fut demandé par la compagnie du Canadas[23],

lesquels luy proposèrent que s'il vouloit entreprendre pour eux d'aler à

Québec sur un de nos vaisseaux qui armoit au Havre, en quallité de

commissaire le long des costes de fleuve de St Laurent, pour y faire

creuser un minne de plomb que l'on avoit découverte depuis peu dans les

costes de Gasprée[24], et qu'on luy fourniroit soixsante et dix hommes

engagés à ce subjet, comme aussy un ingénieur mineur allemand de nation,

et qu'on leur fourniroit un interprestre pour s'entendre, tous aux gages

de la dite compagnie, qui fourniroit généralement tous les instruments

et vivres ainsy que les barques nécessaires. Mon père avoit 3000 fr. par

an et 4 pour cent de ce qu'on retireroit de plomb; l'ingénieur avoit

4000 fr. et l'interprestre 600 fr.; les forgeurs et autres à proportion.

Mon père accepta le party, ce qu'il n'auroit pas fait sans les pertes

cy-devant. Lorsque le navire fut à la rade du Havre prest à partir, une

chaloupe vint pour y porter mon père qui se tenoit tout prest; je fits

sy bien en sorte que je le gagné et ma mère pour me laisser aler avec

luy, et nous fusmes conduits au bord de ce navire que commandoit le

fameux capitaine Poulet[25], de Diepe. Nous trouvasmes ce navire

extrêmement embarrassé par 18 cavales et deux étalons des harnois du

Roy[26] et dont les foins pour les norir ocupoient toutes les places;

dans l'entre pont étoient quatre-vingts filles d'honneur pour estre

mariées à nostre arrivée à Québec, et puis nos 70 travaillants avec

équipage formoit une arche de Noé.

Journal du corsaire Jean Doublet de Honfleur, lieutenant de frégate sous Louis XIV Publié d'après le manuscrit autographe avec introduction, notes et additions · 第 1 / 26 段