10 mai.

Le dîner a eu lieu, madame; il était magnifiquement servi, et il en

sera, je pense, parlé longtemps à Arcis.

Sallenauve a dans cet organiste, qui, par parenthèse, hier, à la

cérémonie de l’inauguration, avait fait preuve, sur l’orgue de ces

dames, d’un talent admirable, une façon d’intendant et de factotum

qui laisse bien loin de lui tous les Vatels du monde. Ce n’est pas

là un homme qui se passerait son épée au travers du corps pour un

peu de marée en retard. Lampions, verres de couleur, guirlandes et

draperies pour décorer la salle du banquet, voire même un joli petit

feu d’artifice que nous avions trouvé emballé dans les coffres de la

calèche, par le soin de ce père bourru et invisible, mais qui pourtant

a du bon, rien n’a manqué à la fête: elle s’est prolongée jusqu’à une

heure assez avancée, dans les jardins du château, où la plèbe avait été

admise à danser et à s’abreuver très abondamment.

Nous avions presque tous nos convives, moins ceux que nous avions voulu

seulement compromettre. Les invitations ayant été faites à très bref

délai, brièveté qui du reste était excusée par la circonstance, c’était

chose plaisante de voir, jusqu’au moment de se mettre à table, défiler

les lettres d’excuses que Sallenauve avait ordonné de lui apporter au

salon, à mesure de leur arrivée. A chaque lettre qu’il décachetait, il

avait soin de dire à haute voix: C’est M. le sous-préfet, c’est M. le

procureur du roi, c’est M. son substitut qui m’expriment leur regret

de ne pouvoir se rendre à mon invitation. Tous ces _refus de concours_

étaient accueillis par les sourires et chuchotements de l’assistance,

mais quand parut la lettre de Beauvisage, et que Dorlange annonça

l’impossibilité où se trouvait M. le maire de _correspondre_ à sa

politesse, autant pour le fond que pour la forme, l’hilarité devint

bruyante et générale, et elle ne fut suspendue que par l’entrée d’un

M. Martener, juge d’instruction, qui faisait, en venant dîner, un

acte de haut courage. Il faut remarquer cependant que, de sa nature,

un juge d’instruction est quelque chose de divisible. Par le côté du

juge il est inamovible, et il n’y a en lui de sujet au changement que

son titre, le léger supplément de traitement qui lui est alloué et le

privilége de décerner des mandats et d’interroger les voleurs, _droits

superbes_ qui, d’un trait de plume, peuvent lui être retirés par la

chancellerie. Enfin, mettons qu’au moins M. Martener est un demi-brave;

du reste il fut accueilli comme une _lune tout entière_.

A côté de la présence du duc de Maufrigneuse, de celle de Darthez et

de celle surtout de Monseigneur l’évêque, qui est pour quelques jours

au château de Cinq-Cygne, une absence qui fit une sensation profonde,

quoique l’excuse, envoyée dès le matin, n’ait pas été proclamée en

séance publique, ce fut celle de l’ancien notaire Grévin. Pour le comte

de Gondreville, aussi délinquant, il n’y avait rien à dire: la perte

toute récente de son petit-fils, Charles Keller, ne lui permettait

pas de se trouver à la réunion, et en lui adressant une invitation

conditionnelle, Sallenauve avait eu soin dans sa lettre de se faire à

lui-même le refus. Mais Grévin, le bras droit du comte de Gondreville

pour lequel il a eu des dévouements, certes plus compromettants et

plus difficiles que celui de dîner en ville; Grévin ne venant pas, ne

semblait-il pas témoigner par là que son patron tenait encore pour la

candidature aujourd’hui à peu près désertée de Beauvisage? et cette

influence qui se dérobait, comme on dit dans la langue du _sport_,

était vraiment pour nous d’assez grande considération. Maître Achille

Pigoult, le successeur de Grévin, essaya bien d’objecter que le

vieillard vivait dans une retraite absolue et qu’à grand’peine, deux

ou trois fois par an, on pouvait l’avoir à dîner chez son gendre. Mais

on rétorqua vivement l’argument, en faisant remarquer qu’à un dîner

donné par le sous-préfet, pour mettre en rapport la famille Beauvisage

avec M. Maxime de Trailles, Grévin avait parfaitement accepté d’être

l’un des convives. Nous aurons donc encore, du côté du château de

Gondreville, un certain tirage, et il faudra, je crois, que la mère

Marie-des-Anges se décide à user de sa botte secrète.

Le dîner ayant pour prétexte l’inauguration de la sainte Ursule, qui,

chez les dames Ursulines, ne pouvait être célébrée par un banquet,

Sallenauve l’avait belle, au dessert, pour porter un toast: «A la mère

des pauvres; à la sainte et noble intelligence qui, depuis cinquante

ans, rayonne sur toute la Champagne, et à laquelle doit être attribué

le nombre prodigieux de femmes distinguées et accomplies qui font

l’ornement de cette belle contrée!» Si vous saviez comme moi, madame,

quelle contrée c’est que la Champagne Pouilleuse, vous vous diriez, en

lisant la phrase que je vous reproduis, ou à peu près, que Sallenauve

est un grand misérable, et que la passion d’être député peut rendre

un homme capable des plus effroyables énormités. Est-ce donc la peine,

pour un homme qui ordinairement se respecte, d’assumer sur lui le

courage d’un mensonge assez gros pour arriver à la dimension d’un

crime, quand, mieux que son infâme toast, une petite chose à laquelle

il n’a pas pensé, qui n’est pas de son fait, et dont tout l’honneur

doit être reporté à la capricieuse agrégation des atomes crochus,

allait, mieux que tous les discours du monde, le recommander à la

sympathie des électeurs!

Vous-même m’avez dit, madame, que votre fils Armand trouvait à

Sallenauve une grande ressemblance avec les portraits de Danton;

mais c’est qu’il paraît que cette remarque est juste, car elle était

faite aussi autour de moi, non pas sur des portraits, mais sur le

vivant, par plusieurs des convives qui avaient connu et pratiqué le

grand révolutionnaire. Laurent Goussard, comme chef de parti, n’avait

pas manqué d’être convié. Il n’a pas seulement, ainsi que je vous le

disais l’autre jour, été l’ami de Danton; il aurait été aussi quelque

peu son beau-frère: Danton, qui fut assez vert galant, ayant pendant

quelques années courtisé une sœur de l’honnête meunier, et, comme dit

la chanson, _vu la meunière_. Eh bien! il faut que la ressemblance soit

très frappante, car, après le dîner, pendant qu’on prenait le café,

comme le digne homme avait la tête un peu échauffée par les fumées

du vin du pays qui n’avait pas été ménagé, vous l’imaginez bien, il

s’approche de Sallenauve et lui demande tout cru s’il ne se serait pas

par hasard trompé de père et s’il pourrait affirmer que Danton ne fût

pas pour quelque chose dans sa façon?

Sallenauve prit gaiement la chose, et fit simplement ce calcul: «Danton

est mort le 5 avril 1793. Pour être son fils il faudrait que je fusse

né au plus tard en 94, j’aurais donc aujourd’hui quarante-cinq ans.

Or, l’acte de l’état civil où j’étais inscrit comme né de père et mère

inconnus, et j’espère aussi un peu mon visage, me font naître en 1809,

et ne m’accordent que juste trente ans.»

--Vous avez raison, répondit Laurent Goussard, les chiffres aplatissent

mon idée; mais c’est égal, nous vous nommerons tout de même.

Et je crois que cet homme a raison; ce caprice de ressemblance sera

dans l’élection d’un poids immense. Il ne faut pas croire, en effet,

madame, que, malgré les funestes souvenirs qui entourent sa mémoire,

Danton soit pour les gens d’Arcis un objet d’horreur et d’exécration.

D’abord le temps l’a épuré; alors est resté un grand caractère et une

forte intelligence dont on est fier d’être le compatriote: à Arcis,

les raretés et les curiosités sont rares, et l’on vous y parle de

Danton comme à Marseille on vous parle de la Canebière. Heureuse

donc la ressemblance avec ce Dieu, dont le culte n’est pas borné à

l’enceinte de la ville, mais s’étend aussi à sa banlieue et environs!

Ces élections _extra muros_ sont parfois d’une naïveté curieuse, et les

contradictions ne les gênent guère. Quelques agents, dépêchés dans le

pays circonvoisin, ont déjà exploité cette lointaine parité de traits;

et comme, dans la propagande champêtre, la question est bien moins de

frapper juste, que de frapper fort, la version de Laurent Goussard,

tout apocryphe qu’elle soit, est colportée dans les communes rurales

avec un aplomb qui ne trouve pas un contradicteur. Pendant que cette

prétendue origine révolutionnaire fait les affaires de notre ami, on

les fait encore, d’un autre côté, en disant aux braves électeurs qu’on

veut embaucher, quelque chose de plus vrai et qui ne frappe pas moins

leurs esprits. C’est ce monsieur, va-t-on leur répétant, qui a acheté

le _château d’Arcis_; et comme le château d’Arcis, qui plane au-dessus

de la ville, est connu de toute la contrée, c’est à ces bonnes gens

comme un point de repère; mais, en même temps, toujours prêts à

retourner aux vieux souvenirs du passé, bien moins morts et enterrés

qu’on ne pourrait se le figurer: _Ah! c’est le seigneur du château_,

disent-ils, en donnant de l’idée qu’on leur présente une traduction

respectueuse et libre.

Et voilà, madame, sauf votre respect, comment se traite la cuisine

électorale et la manière dont s’opère la cuisson d’un député.

La Comédie humaine - Volume 12. Scènes de la vie parisienne et scènes de la vie politique · 第 89 / 104 题