Arcis-sur-Aube, 9 mai 1839.
Madame,
La fièvre électorale vous a gagnée aussi, et vous voulez bien vous
charger de nous faire passer de la part de M. de l’Estorade un certain
nombre de _découragements_ qui, à coup sûr, méritent d’être pris
en considération. Je dois le dire cependant, ces confidences ne me
paraissent pas avoir toute la portée que l’on pourrait croire, et,
même avant votre officieux avis, les difficultés de notre situation
n’avaient pas manqué de nous être révélées.
Nous savions la mission de haute confiance dont s’est chargé M.
Maxime de Trailles, mission que pendant quelques jours il a assez
malheureusement essayé de dissimuler sous le semblant d’un intérêt
industriel. Nous savions même, et vous, madame, semblez l’ignorer,
que cet habile agent de la pensée ministérielle a trouvé le moyen de
combiner avec les soins de la politique générale ceux de sa politique
particulière. M. Maxime de Trailles, si nous sommes bien informés,
aurait été récemment sur le point de succomber à un dernier et
redoutable accès de la maladie chronique dont il est affligé depuis
longtemps. Cette maladie, c’est sa dette; car on ne dit pas les
dettes, on dit la dette de M. de Trailles, comme on dit la dette de
l’Angleterre. Dans cette extrémité, ce gentilhomme, décidé aux remèdes
les plus désespérés, se serait arrêté à la ressource d’un mariage
qu’on pourrait bien qualifier de mariage in extremis, puisque ledit
gentilhomme côtoie, dit-on, d’extrêmement près la cinquantaine. Fort
connu, ce qui pour lui veut dire fort décrié, à Paris, il aurait fait
comme les marchands dont les articles sont démodés, il se serait
expédié en province et aurait déballé à Arcis-sur-Aube, juste au moment
de la foire électorale, estimant avec raison que le mouvement toujours
un peu tumultueux de ces sortes de _Beaucaires_ politiques ne pouvait
qu’être favorable à la nature légèrement ténébreuse de ses opérations.
Le calcul était bon; la mort inopinée du jeune Charles Keller, candidat
sur le choix duquel s’était d’abord arrêtée la pensée du gouvernement,
avait jeté dans tout l’électorat d’Arcis une perturbation profonde.
Pêchant dans cette eau trouble M. Maxime de Trailles est parvenu à
y harponner un candidat que recommandent deux natures de mérites et
de convenances bien distinctes. Au point de vue de la chose publique,
M. Beauvisage, dont vous vous êtes, madame, très bien rappelé le nom,
a l’inestimable avantage d’avoir battu en brèche et fait crouler la
candidature d’un petit avocat du nom de Simon Giguet, qui, au grand
scandale du gouvernement, aurait eu l’audace d’aller s’asseoir au
centre gauche. Cette exclusion donnée à un impertinent de l’opposition
dynastique a paru d’un prix tellement inestimable, qu’elle fait passer
sur l’ineptie bien notoire et bien caractérisée du sieur Beauvisage, en
même temps que sur la considération du ridicule dont sa nomination ne
pourrait manquer de couvrir ceux qui se seront prêtés à la patronner.
Au point de vue de la chose privée, j’entends celle de M. de Trailles,
M. Beauvisage a le mérite d’avoir une fille unique, passablement jolie,
laquelle, sans exagération aucune de ses avantages, paraît devoir
apporter à son mari une dot de cinq cent mille francs, amassée dans le
commerce de ces bonnets de coton dont ma dernière lettre se permettait
de parler si peu respectueusement. Maintenant, le mécanisme de
l’affaire se comprend de lui-même. Faire naître et attiser chez le père
qui jamais ne s’en serait avisé lui-même, l’ambition et l’espérance
d’être envoyé à la Chambre; pour prix de ses soins et _débours_,
insinuer qu’on vous donne la fille et la dot, cela s’entend; éblouir la
première par un restant de jeunesse teinte, par une suprême élégance
de manières et par le titre de comtesse; commencer fort habilement par
avoir l’air d’hésiter entre la fille et la mère; enfin donner de son
désintéressement et de la solidité de sa réforme une rassurante idée,
en demandant contre soi-même, dans le contrat, toutes les garanties les
plus extrêmes dont la loi dispose: voilà quel était le jeu, et aussi le
travail vraiment herculéen accompli par M. de Trailles en moins de deux
semaines;--mais, sur ce, nous intervenons.
Par le nom qui nous tombe un matin des nues, nous sommes Champenois;
nous nous faisons Champenois, plus encore: en nous rendant
propriétaires dans le pays; et il se trouve justement que le pays s’est
butté, pour l’élection qui se prépare, à n’envoyer à la Chambre qu’un
enfant du cru. Justement! me direz-vous, à ce titre, Beauvisage ne
peut manquer d’être préféré; c’est un produit local plus franc, plus
direct. Cela vous semble ainsi, madame; mais nous ne sommes pas tout
à fait si bêtes que Beauvisage, nous ne prêtons pas à rire de nous;
nous ne faisons pas de bonnets de coton, il est vrai, mais nous faisons
des statues; des statues pour lesquelles nous avons été décorés de la
Légion d’honneur; des statues religieuses, que l’on inaugure en grande
pompe, devant monseigneur l’évêque, qui daigne prendre la parole, et
devant les autorités constituées; des statues que toute la population
de la ville, j’entends celle qui n’a pu être admise à la cérémonie,
s’empresse d’aller admirer chez mesdames les Ursulines, assez coquettes
du magnifique ornement ajouté à leur bijou de chapelle, pour tenir,
pendant une journée entière, leur maison et leur oratoire ouverts à
tout venant: et tout ceci ne laisse pas de nous populariser un peu.
Ce qui nous popularise encore mieux, c’est de n’être pas des ladres
comme Beauvisage, de ne pas thésauriser notre revenu sou sur sou,
d’occuper dans notre château trente ouvriers, peintres, maçons,
vitriers, jardiniers, treillageurs; et tandis que le maire de la ville
s’en va piètrement à pied, de nous montrer tout à coup, dans Arcis,
avec une calèche élégante et deux chevaux fringants que notre père,
qui n’est pas aux cieux, mais à Paris, voulant se montrer plus aimable
de loin que de près, nous a envoyés d’urgence, pour en écraser, je
pense, le tigre et le tilbury de M. de Trailles: deux choses dont,
avant notre venue, il avait été énormément parlé. Ce soir, madame,
pour couronner la cérémonie de l’inauguration de notre sainte Ursule,
nous donnons en notre château un repas de cinquante couverts, où nous
avons eu la malice de convier, avec les notables habitants du pays,
tous les fonctionnaires inamovibles et amovibles indistinctement. Vu
notre candidature déclarée, nous sommes bien assurés d’avance que
cette dernière classe de convives ne répondra pas à notre appel. Tant
mieux, vraiment! il y aura d’autant de places pour d’autres, et les
défaillants, dont les noms seront tous connus demain, seront constitués
dans un flagrant délit de servilisme et de dépendance qui portera, nous
l’espérons bien, un terrible coup à leur influence sur la population.
Hier, madame, nous sommes allés, dans notre calèche, au château de
Cinq-Cygne, où Darthez nous a d’abord présentés à la princesse de
Cadignan. Cette femme est vraiment merveilleuse de conservation, et il
semble qu’elle soit embaumée par le bonheur de sa liaison avec le grand
écrivain. (voir _Les secrets de la princesse de Cadignan_). «C’est le
plus joli bonheur que j’aie jamais vu,» disiez-vous, madame, en parlant
de M. et madame de Portenduère; ce mot, il faut le répéter à l’adresse
de Darthez et de la princesse, en modifiant toutefois l’épithète de
_joli_ qui serait peut-être un peu jeune, appliquée à leur été de la
Saint-Martin. Avec ce que j’ai su d’une scène qui eut lieu, il y a déjà
longtemps, chez madame d’Espard, à l’époque où commença cette liaison,
j’étais bien sûr de ne pas trouver M. Maxime de Trailles très bien
installé à Cinq-Cygne; car, dans la scène à laquelle je fais allusion,
il s’était efforcé d’être blessant pour Darthez, et Darthez, en se
contentant de le faire ridicule, le trouva méprisable: or, c’est un
sentiment dont il n’y a pas à revenir avec cette intelligence noble et
élevée.
A son début dans le pays, muni de quelques lettres d’introduction,
l’agent de la politique ministérielle commença par recevoir une ou
deux politesses à Cinq-Cygne; mais c’était un bâton flottant, et, de
près, Darthez eut bientôt fait de le couler à fond. Notre homme, qui
se flattait de trouver à Cinq-Cygne de l’appui pour son intrigue,
est aujourd’hui si loin de compte, que c’est de la bouche du duc de
Maufrigneuse, auquel M. de Trailles s’était ouvert assez effrontément
de tous ses projets, comme à son camarade du Jockey-Club, que nous
avons recueilli les renseignements consignés au commencement de cette
lettre, pour être retournés à M. de l’Estorade, si vous voulez bien
vous charger de ce soin. Madame de Maufrigneuse et la vieille marquise
de Cinq-Cygne ont été, madame, d’un accueil merveilleux pour Dorlange,
pour Sallenauve, voulais-je dire, mais j’ai de la peine à m’y habituer;
comme elles n’ont pas votre humilité, elles n’ont pas, ainsi que vous,
été effrayées de ce qui peut se rencontrer de haut chez notre ami,
et lui, de son côté, dans cette rencontre vraiment difficile, a été
d’une convenance parfaite. On ne sait vraiment comment, ayant vécu si
seul, il a pu, du premier coup, se faire si complétement présentable.
Serait-ce que _le beau_, dont il a fait jusqu’ici l’étude de sa vie,
comprend le joli, l’élégant, le convenable, qui s’apprennent en quelque
sorte d’occasion et par-dessus le marché? Mais cela ne doit pas être
vrai, car j’ai vu des artistes très éminents et des sculpteurs surtout,
une fois sortis de leur atelier, n’être pas des hommes seulement
supportables.
J’interromps ici ma lettre, madame: les faits me manquent et je me sens
tomber dans le bavardage; demain j’aurai à vous faire le compte rendu
de notre grand banquet, qui sera peut-être plus intéressant que mes
aperçus philosophiques et moraux.