Arcis-sur-Aube, 11 mai 1839.
Madame,
Vous me faites l’honneur de me dire que mes lettres vous amusent, et
vous m’engagez à ne pas craindre de les multiplier. Cela n’est-il
pas pour moi bien humiliant, et après l’affreux malheur qui a été
le premier lien de notre connaissance, m’est-il encore permis, dans
tout le reste de ma vie, de me montrer un homme amusant? Mais, je vous
l’ai dit, je suis ici dans une atmosphère qui me grise. Il m’a pris
comme une passion du succès de Sallenauve, et, en ma qualité d’esprit
sombre et chagrin, peut-être encore une passion plus forte d’empêcher
le triomphe de l’ineptie et de la sottise patronnée par le vil intérêt
et l’intrigue. Merci donc, monsieur de Trailles, de l’exhibition que
vous nous avez faite de votre burlesque beau-père! Vous êtes parvenu à
m’intéresser à quelque chose: par moments, je ris plus souvent que je
m’indigne, mais pendant ce temps-là j’oublie.
Aujourd’hui, madame, c’est plus que jamais le tour du grotesque, et
nous voilà en pleine parade.
Nonobstant les découragements de M. de l’Estorade, nous sommes
induits à penser que le ministère a reçu de son agent des nouvelles
peu rassurantes, et voici ce qui semble autoriser cette supposition.
Nous n’habitons plus l’hôtel de la Poste, nous l’avons quitté pour
notre château; mais, grâce à la rivalité qui de tout temps a existé
entre la _Poste_ et le _Mulet_ où M. de Trailles a installé son
quartier général, nous avons gardé dans notre ancienne résidence des
intelligences d’autant plus zélées et d’autant plus bienveillantes,
que notre hôtelier n’est pas resté étranger à l’organisation pour lui,
je pense, assez fructueuse, du grand banquet dont j’ai eu l’honneur de
vous faire parvenir la relation. Or, par cet homme, nous avons appris
que presque aussitôt après notre départ, est descendu à son hôtel un
journaliste arrivant de Paris. Ce monsieur, dont je ne sais plus le nom
et pour son honneur, attendu la glorieuse mission dont il est chargé,
autant vaut que je l’aie oublié, ce monsieur, disais-je donc, s’est
aussitôt annoncé comme un pourfendeur qui venait apporter le renfort de
sa verve parisienne à la polémique que la presse locale, subventionnée
par le _bureau de l’esprit public_, avait été chargée de diriger contre
nous.
Jusque-là il n’y a rien de très gai, ni rien non plus de très
attristant; depuis que le monde est monde, les gouvernements ont
toujours trouvé des plumes à vendre, et jamais ils ne se sont fait
faute d’en acheter; mais là où commence la comédie, c’est dans la
co-arrivée et dans la coprésence à l’hôtel de la Poste d’une demoiselle
de vertu très problématique, dont Son Excellence Monseigneur le
journaliste ministériel se présenterait accompagné.
Le nom de la demoiselle, par exemple, ne m’est pas échappé: sur son
passeport, elle s’appelle mademoiselle Chocardelle, rentière; mais le
journaliste, en parlant d’elle, ne dit jamais qu’Antonia tout court,
et quand il veut la traiter avec plus de respect, mademoiselle ou miss
Antonia. Mais que vient faire à Arcis mademoiselle Chocardelle? Un
voyage d’agrément, sans doute; ou la conduite à M. le journaliste, qui,
probablement, aura voulu lui donner part au crédit que l’entreprise à
forfait de notre diffamation quotidienne va lui ouvrir sur la caisse
des fonds secrets? Non, madame. Mademoiselle Chocardelle vient à Arcis
pour affaire, pour des rentrées.
Il paraîtrait qu’avant son départ pour l’Afrique, où il vient de
trouver une mort glorieuse, le jeune Charles Keller aurait fait à
mademoiselle Antonia ou _ordre_ un billet de la somme de dix mille
francs _valeur reçue en meubles_, ce qui constitue une charmante
équivoque, les meubles n’ayant pu être _reçus_ que par mademoiselle
Chocardelle, qui ainsi aurait estimé à la somme de dix mille francs
le sacrifice qu’elle faisait de les accepter. Quoi qu’il en soit, peu
de jours après la nouvelle du décès de son débiteur, le billet étant
près d’arriver à l’échéance, mademoiselle Antonia aurait fait passer
à la caisse des frères Keller pour savoir s’il serait acquitté. Le
caissier, qui est un bourru, comme tous les caissiers, aurait répondu
qu’il ne s’expliquait pas que mademoiselle Antonia eût le front de
faire présenter un pareil titre, mais que, dans tous les cas, les
frères Keller ses patrons, étaient dans le moment à Gondreville, où la
fatale nouvelle avait réuni toute la famille, et qu’il ne paierait pas
sans leur en avoir référé.--Eh bien! j’en référerai moi-même, aurait
répondu mademoiselle Antonia, qui ne voulait pas laisser périmer son
titre. Là-dessus, comme elle méditait de partir seule pour Arcis,
le gouvernement éprouve le besoin de nous faire dire des injures,
sinon plus grossières, du moins plus spirituelles qu’on ne les dit en
province, et le soin de les aiguiser est confié à un journaliste entre
deux âges, pour lequel mademoiselle Antonia, en l’absence de Charles
Keller, avait eu des bontés! «Je pars pour Arcis,» se seraient dit au
même instant l’écrivain et la demoiselle: la vie la plus ordinaire
et la plus courante a de ces rencontres. Est-il maintenant bien
merveilleux que, partis de compagnie, on arrive ensemble, et qu’on
descende au même endroit?
Maintenant, madame, admirez l’enchaînement des choses! Débarquée ici
dans un intérêt purement financier, ne voilà-t-il pas tout à coup
mademoiselle Chocardelle arrivée à prendre une portée électorale
immense! et vous allez voir si sa bonne influence n’est pas de nature
à nous compenser les piquantes étrivières qu’est venu nous cingler son
galant compagnon. D’abord il se trouve qu’en apprenant la présence à
Arcis de M. Maxime de Trailles, mademoiselle Chocardelle s’écrie:
--Comment! il est ici, cette affreuse crapule! Le mot n’a rien
de parlementaire, et je ne l’écris qu’en rougissant. Mais il
tiendrait à des relations antérieures, et toujours d’affaires,
que mademoiselle Antonia aurait eues avec l’illustre confident de
la politique ministérielle. Habitué à ne courtiser que de grandes
dames, lesquelles l’aidaient plutôt dans l’amortissement de sa dette,
qu’elles ne travaillaient à l’accroître, une fois dans sa vie M.
de Trailles aurait eu la fantaisie de ne pas être aimé tout à fait
pour lui-même, et de se montrer un homme moins coûteux qu’utile. En
conséquence, il aurait acheté à mademoiselle Antonia un cabinet de
lecture, situé rue Coquenard, où elle aurait trôné pendant quelque
temps. Mais l’entreprise n’aurait pas bien tourné; une liquidation
serait devenue nécessaire, et M. Maxime de Trailles, avec son esprit
toujours tourné aux affaires, aurait compliqué cette liquidation de
l’achat d’un mobilier qui, par le fait d’un drôle infiniment plus
retors que lui, aurait subtilement glissé de ses mains. (Voir _Une
esquisse d’homme d’affaires_). De cette manière, mademoiselle Antonia
aurait vu s’évanouir le mobilier que déjà les voitures de déménagement
attendaient à la porte, et une autre demoiselle Hortense, également
rentière et maîtresse du vieux lord Dudley, aurait gagné vingt-cinq
louis à sa déconvenue. Vous comprenez, madame, que je n’ai pas la
prétention de faire pénétrer dans tous ces détails une clarté absolue,
d’autant qu’ils nous sont parvenus seulement de la seconde main par
l’hôtesse de la Poste, à laquelle ils ont été confiés par mademoiselle
Antonia d’une manière sans doute plus cohérente et plus lumineuse.
Toujours est-il que M. de Trailles et mademoiselle Chocardelle se sont
séparés brouillés, et qu’à présent la dernière se croit en droit de
parler de lui avec la légèreté et le manque absolu de mesure dont vous
aurez été frappée ainsi que moi.
Les choses, même depuis la première explosion de mademoiselle Antonia,
semblent avoir été poussées à ce point que M. de Trailles, par suite
de ce propos ou autres équivalents, voyant sa considération gravement
compromise, aurait prié le journaliste avec qui naturellement il a des
relations fréquentes, de morigéner un peu son indiscrète compagne; mais
celle-ci n’en a tenu compte, et par l’action incessante d’une foule
de mots et d’anecdotes, elle produit à notre profit, je ne dirai pas
l’effet d’une contre-mine, mais l’effet continu d’une _contre-Maxime_
au moyen de laquelle l’action vénéneuse de notre terrible adversaire
se trouve constamment paralysée. Ce n’est pas tout, et voici un autre
service que nous aura rendu la présence de mademoiselle Chocardelle à
Arcis. L’affaire de la rentrée traîne en longueur; deux fois elle s’est
présentée à Gondreville; jamais elle n’y a été reçue. Le journaliste a
beaucoup à faire: d’abord ses articles et ensuite un certain nombre de
démarches que demande de lui M. de Trailles, à la disposition duquel il
a été mis.
Mademoiselle Antonia est donc souvent seule, et dans le désœuvrement
et l’ennui que lui causent sa solitude aussi bien que l’absence de
tout Opéra, de tout Ranelagh et de tout boulevard Italien, elle a été
induite à se créer une distraction vraiment désespérée. Ressource
presque incroyable, ce passe-temps toutefois n’a rien d’impossible à
comprendre, dans l’existence d’une Parisienne de son espèce, déportée
à Arcis. A deux pas de l’hôtel de la Poste existe un pont jeté sur
l’Aube. En aval de ce pont, par une pente assez rapide, mais dans
laquelle a été pratiqué un sentier, on arrive jusque sur le bord de la
rivière, qui, se trouvant en contre-bas du chemin public, d’ailleurs
peu fréquenté, promet des trésors de calme et de solitude à qui veut
venir en cet endroit rêver au bruit de ses eaux. Mademoiselle Antonia
commença par aller s’asseoir là avec un livre; mais peut-être en
souvenir du mauvais succès de son cabinet de lecture, les livres, comme
elle dit, ne sont pas à sa main; si bien que la voyant toujours plus
empêchée d’elle-même, la maîtresse de l’hôtel de la Poste eut l’idée de
mettre à sa disposition un équipage de pêche très complet, formé par
son mari, mais qu’à raison de ses occupations multipliées, celui-ci
laisse presque constamment sans emploi.
Assez heureuse dans ses premiers essais, la jolie déportée a pris
goût à cette occupation qui doit être vraiment très attachante, vu
les nombreux fanatiques qu’elle fait, et, depuis ce moment, pendant
la journée presque entière, les rares passants qui traversent le pont
peuvent, malgré les variations de la température encore incertaine,
admirer sur le bord de l’Aube une charmante naïade en robe à volants
et en chapeau de paille à grands bords, pêchant à la ligne avec la
consciencieuse gravité du gamin de Paris le plus passionné. Jusque-là
tout est bien, et avec cette pêcherie, notre élection n’a encore
trop rien à faire; mais si, dans l’histoire de don Quichotte, que
vous aimez, madame, à cause du bon sens et de la joyeuse raison qui
débordent dans ce livre, vous voulez bien vous rappeler une aventure
assez désagréable arrivée à Rossinante avec des muletiers Yanguois,
vous aurez, avant que je vous l’aie contée, un avant-goût de la bonne
fortune que nous a value la passion tout à coup développée chez
mademoiselle Antonia.
Notre concurrent Beauvisage n’est pas seulement un ancien fabricant
de bas et maintenant un maire exemplaire, il est aussi le modèle des
époux, n’ayant jamais bronché devant sa femme qu’il respecte et admire.
Tous les soirs, par ses ordres, il est couché avant dix heures, pendant
que madame Beauvisage et sa fille vont dans ce qu’on est convenu
d’appeler le monde à Arcis. Mais il n’est pire eau, comme on dit, que
l’eau qui dort, de même que rien de moins chaste et de moins ordonné
que la calme et tranquille Rossinante dans la rencontre rappelée il n’y
a qu’un moment.
Tant il y a qu’en faisant dans _sa_ ville la ronde dont chaque
jour il a la louable habitude, Beauvisage, du haut du pont, vint à
remarquer la Parisienne qui, le bras virilement tendu et le corps
cambré gracieusement, se livrait à son occupation favorite. Un petit
mouvement, d’une charmante impatience avec laquelle la jolie pêcheuse
tirait sa ligne hors de l’eau quand le poisson n’avait pas mordu, fut
peut-être le choc électrique qui retentit au cœur de ce magistrat
jusqu’à ce jour irréprochable. Nul ne peut dire d’ailleurs comment la
chose se fit et à quel moment précis. Je dois faire remarquer seulement
qu’entre sa retraite du commerce des bonnets de coton et sa mairie,
Beauvisage avait lui-même pratiqué l’_art_ de la pêche à la ligne avec
un talent distingué, et aujourd’hui il le pratiquerait certainement
encore, n’était sa grandeur, qui, au rebours de Louis XIV, _l’éloigne
du rivage_. Sans doute, il lui parut que la pauvre enfant ayant plus de
bonne volonté que de science, ne s’y prenait pas comme il faut, et il
n’est pas impossible, toute son administrée temporaire qu’elle soit,
que l’idée de la remettre dans la bonne voie ait été la cause de son
apparent désordre. Ce qu’il y a de certain, c’est que, venant à passer
sur le pont, dans la compagnie de sa mère, mademoiselle Beauvisage
s’écrie en véritable enfant terrible:
--Tiens, papa qui cause avec la Parisienne!
S’assurer, par un regard, de la monstruosité du fait, d’un pas
précipité descendre la berge; arriver à portée de son mari qu’elle
trouve la bouche riante avec un air heureux de mouton qui broute, le
foudroyer d’un _Que faites-vous donc là?_ à ne lui laisser d’autre
refuge que l’Aube, et d’un air de reine lui intimer l’ordre de
retraite, pendant que, d’abord étonnée, mademoiselle Chocardelle,
devinant ce dont il s’agit, se livre aux éclats de la gaîté la moins
mesurée; tel fut, madame, le procédé de madame Beauvisage, née Grévin,
et si le procédé pouvait passer pour justifié, au moins ne fut-il pas
habile, car, le soir même, la ville entière savait la catastrophe, et
atteint et convaincu de mœurs déplorables, M. Beauvisage voyait une
désertion nouvelle s’opérer dans la phalange déjà bien éclaircie de ses
partisans.
Toutefois, le côté de Gondreville et Grévin tenait encore, et
croiriez-vous, madame, que c’est encore à mademoiselle Antonia que
nous devons le renversement de ce dernier rempart. Voici la marche
du phénomène: la mère Marie-des-Anges voulait avoir avec le comte de
Gondreville un entretien. Mais elle ne savait comment s’y prendre: le
demander ne lui paraissait pas convenable. Ayant, à ce qu’il paraît,
de dures choses à dire, elle ne voulait pas avoir fait venir exprès ce
vieillard chez elle; ce procédé lui paraissait blesser trop cruellement
la charité. D’ailleurs, dites à bout portant, les choses comminatoires
cabrent aussi souvent qu’elles effrayent, tandis que, glissées,
comme on dit, en douceur, elles sont bien autrement sûres de leur
effet. Cependant, le temps s’écoulait, car l’élection est pour demain
dimanche, et ce soir la réunion préparatoire. La pauvre chère dame
ne savait vraiment à quel parti s’arrêter quand elle apprend quelque
chose d’assez flatteur pour son amour-propre. Une jolie pécheresse,
venue à Arcis dans la pensée de faire financer Keller, le gendre de
Gondreville, a entendu parler des vertus, de la bonté inépuisable,
de la verte vieillesse de la mère Marie-des-Anges, enfin de tout ce
qu’on dit d’elle dans le pays dont elle est, après Danton, la seconde
curiosité, et le plus grand regret de cette fille c’est de n’oser
point demander à être admise en sa présence. Une heure après, le mot
suivant était remis à l’hôtel de la Poste: «Mademoiselle, on dit que
vous désirez me voir et que vous ne savez comment vous y prendre. Rien
pourtant n’est plus facile: sonner à la porte de ma grave maison, me
demander à la sœur tourière, n’avoir pas trop peur de ma robe noire
et de ma vieille figure, et ne pas croire que j’impose mes conseils
aux jolies filles qui ne me les demandent pas, et qui peuvent être un
jour de bien plus grandes saintes que moi. Voilà tout le mystère d’une
entrevue avec la mère Marie-des-Anges, qui vous salue en Notre-Seigneur
Jésus-Christ. †.»
Vous comprenez, madame, qu’à une invitation si gracieusement faite, on
ne résiste pas: et bientôt, dans la toilette la plus sévère qu’elle eût
pu imaginer, mademoiselle Antonia était rendue au couvent. Je voudrais
bien pouvoir vous dire tout le détail de cette entrevue, qui, à coup
sûr, dut être curieuse; mais personne n’y assistait, et l’on n’a rien
pu en savoir que ce qui a été conté par la brebis égarée, laquelle en
revint émue et touchée jusqu’aux larmes. Comme le journaliste voulait
la plaisanter sur ses airs de nouvelle convertie:
--Tiens! tais-toi, lui répondit mademoiselle Antonia, tu n’as jamais de
ta vie écrit une phrase pareille.
--Voyons la phrase!
--Allez, mon enfant, m’a dit cette bonne vieille, les voies de Dieu
sont bien belles et bien peu connues, et souvent dans une Madeleine il
y a plus l’étoffe d’une sainte que dans une religieuse.
Et je dois constater, madame, qu’en répétant ces belles paroles, la
voix de la pauvre fille s’altéra et qu’elle fut forcée de porter son
mouchoir à ses yeux. Le journaliste, lui, un de ces misérables, la
honte de la presse, qui ne doivent pas être plus confondus avec elle
qu’un mauvais prêtre avec la religion, le journaliste se mit à rire,
et, avisant aussitôt un danger:
--Ah çà! quand définitivement retournes-tu à Gondreville pour parler
à ce Keller, que je finirai par _éreinter_ dans le coin de quelque
article, nonobstant toutes les recommandations contraires de Maxime?
--Est-ce que je fais de ces saletés-là! répondit Antonia avec dignité.
--Comment! maintenant tu ne présentes plus ton billet?
--Moi! répondit l’admiratrice, et probablement l’écho de la mère
Marie-des-Anges, mais, dans sa langue à elle, aller faire _chanter_
une famille au désespoir; mais, à mon lit de mort, ce souvenir
me poignarderait, et jamais je ne pourrais croire pour moi à la
miséricorde de Dieu.
--Alors, fais-toi Ursuline pendant que nous y sommes.
--Si j’en avais le courage, je serais peut-être plus heureuse; mais,
dans tous les cas, je n’irai pas à Gondreville, la mère Marie-des-Anges
s’est chargée de tout arranger.
--Comment, malheureuse, tu lui as laissé ton billet!
--Je voulais le déchirer; c’est elle qui m’en a empêchée en me disant
de le lui remettre et qu’elle s’arrangerait pour m’en tirer honnêtement
pied ou aile.
--Très bien! tu étais créancière, et tu seras mendiante.
--Non, car l’aumône, c’est moi qui la fais; j’ai dit à madame la
supérieure de tout garder pour ses pauvres.
--Oh! alors maintenant si tu deviens bienfaitrice de couvents, avec
ton autre vice de pêcher à la ligne, tu vas être une fille agréable à
fréquenter.
--Tu ne me fréquenteras toujours pas longtemps, car je pars ce soir, et
je te laisse à ton joli métier.
--Tiens! tu te retires aux Carmélites?
--Les Carmélites, répondit spirituellement Antonia, c’est bon, mon
vieux, quand on quitte des Louis XIV.
Ces filles, même les plus ignorantes, savent toute l’histoire de La
Vallière, dont elles eussent à coup sûr fait leur patronne si _sœur
Louise de la Miséricorde_ eût été canonisée.
Je ne sais comment s’y prit la mère Marie-des-Anges; mais ce matin,
on a vu la voiture du comte de Gondreville arrêtée à la porte du
couvent; le miracle, entendons-nous bien, ne consiste pas à avoir
évoqué ce vieux singe: car du moment qu’il avait été avisé d’une
somme de dix mille francs à payer, quoique la somme ne dût pas sortir
de sa bourse, mais bien de celle de Keller, il avait dû se presser
d’accourir; c’était de l’argent de famille; et puis les avares comme
lui se passionnent même pour la perte du bien d’autrui quand ils ne le
trouvent pas bien dépensé.
Mais la mère Marie-des-Anges ne s’était pas contentée de l’attirer à
la communauté; apparemment aussi elle fit nos affaires. En sortant,
le pair de France se rendit chez son ami Grévin: et, dans la journée,
celui-ci dit à plusieurs personnes que, décidément, son gendre
était par trop stupide; qu’il venait encore de se compromettre avec
l’histoire de cette Parisienne, et qu’il n’y aurait jamais rien à
faire de lui. En même temps on a été informé que les curés des deux
paroisses avaient reçu, par les mains de la mère Marie-des-Anges, une
somme de mille écus à se partager entre leurs pauvres et à elle remise
par un bienfaiteur qui désirait ne pas être connu.
Sallenauve est furieux parce que quelques-uns de nos agents s’en vont
disant partout qu’il est ce bienfaiteur anonyme, et bien des gens le
croient, quoique l’histoire du billet Keller ait beaucoup couru et que
l’honneur de cette générosité pût être facilement reporté à son auteur
véritable. Mais quand on a une fois le vent en poupe, on ne peut le
mesurer mathématiquement à chaque voile et souvent il faut en prendre
plus qu’on n’en veut. M. Maxime de Trailles ne décolère pas, il y a
tout lieu de croire que l’échec qu’il doit voir maintenant inévitable,
enterre avec lui son mariage. Il faut dire de sa mésaventure la phrase
consacrée pour les auteurs malheureux, que c’est un homme d’esprit qui
prendra sa revanche.
Quel curieux homme, madame, que cet organiste, qui, comme un de
nos grands médecins, dont il n’est pourtant pas parent, s’appelle
Bricheteau. On n’a pas plus d’activité, plus de présence d’esprit,
plus de dévouement et plus d’intelligence, et il n’y a pas deux hommes
en Europe qui touchent de l’orgue comme lui. Vous qui ne voulez pas
que Naïs soit une _pianoteuse_, vous devriez bien le lui donner pour
maître. Voilà un homme qui lui apprendrait vraiment la musique, et
celui-ci ne vous paraîtrait pas d’une grandeur inquiétante, car il
a autant de modestie que de talent: auprès de Sallenauve, c’est un
caniche, aussi adroit, aussi fidèle, et je dirais aussi laid, si avec
une physionomie bonne et ouverte, comme la sienne, on pouvait ne pas
être tenu pour beau.
A ce chapitre s’arrête le manuscrit laissé par M. de Balzac. Après sa
mort, ce roman a été continué par un autre auteur; mais les œuvres de
M. de Balzac ne devant contenir que ce qui fut écrit par lui, nous
n’avons pas joint cette continuation qui, d’ailleurs fort longue, eût
nécessité tout un volume de plus.
(_Note de l’Éditeur._)
Il est inutile de faire observer que la ville d’Arcis-sur-Aube n’a
pas été le théâtre des événements qui sont le sujet de la peinture
des élections en province.
L’arrondissement d’Arcis va voter à Bar-sur-Aube, qui se trouve à
quinze lieues d’Arcis; il n’existe donc pas de député d’Arcis à la
Chambre.
Des ménagements exigés par l’histoire des mœurs contemporaines ont
dicté ces précautions. Peut-être est-ce une ingénieuse combinaison
que de donner la peinture d’une ville pour cadre à des faits qui
se sont passés ailleurs. Plusieurs fois déjà, dans le cours de la
COMÉDIE HUMAINE, ce moyen fut employé, malgré son inconvénient,
qui consiste à rendre la bordure souvent aussi considérable que la
toile[1].
[1] _Voir la note à la fin des Paysans._