XVI.--MARIE-GASTON A MADAME DE L’ESTORADE.

Arcis-sur-Aube, 11 mai 1839.

Madame,

Vous me faites l’honneur de me dire que mes lettres vous amusent, et

vous m’engagez à ne pas craindre de les multiplier. Cela n’est-il

pas pour moi bien humiliant, et après l’affreux malheur qui a été

le premier lien de notre connaissance, m’est-il encore permis, dans

tout le reste de ma vie, de me montrer un homme amusant? Mais, je vous

l’ai dit, je suis ici dans une atmosphère qui me grise. Il m’a pris

comme une passion du succès de Sallenauve, et, en ma qualité d’esprit

sombre et chagrin, peut-être encore une passion plus forte d’empêcher

le triomphe de l’ineptie et de la sottise patronnée par le vil intérêt

et l’intrigue. Merci donc, monsieur de Trailles, de l’exhibition que

vous nous avez faite de votre burlesque beau-père! Vous êtes parvenu à

m’intéresser à quelque chose: par moments, je ris plus souvent que je

m’indigne, mais pendant ce temps-là j’oublie.

Aujourd’hui, madame, c’est plus que jamais le tour du grotesque, et

nous voilà en pleine parade.

Nonobstant les découragements de M. de l’Estorade, nous sommes

induits à penser que le ministère a reçu de son agent des nouvelles

peu rassurantes, et voici ce qui semble autoriser cette supposition.

Nous n’habitons plus l’hôtel de la Poste, nous l’avons quitté pour

notre château; mais, grâce à la rivalité qui de tout temps a existé

entre la _Poste_ et le _Mulet_ où M. de Trailles a installé son

quartier général, nous avons gardé dans notre ancienne résidence des

intelligences d’autant plus zélées et d’autant plus bienveillantes,

que notre hôtelier n’est pas resté étranger à l’organisation pour lui,

je pense, assez fructueuse, du grand banquet dont j’ai eu l’honneur de

vous faire parvenir la relation. Or, par cet homme, nous avons appris

que presque aussitôt après notre départ, est descendu à son hôtel un

journaliste arrivant de Paris. Ce monsieur, dont je ne sais plus le nom

et pour son honneur, attendu la glorieuse mission dont il est chargé,

autant vaut que je l’aie oublié, ce monsieur, disais-je donc, s’est

aussitôt annoncé comme un pourfendeur qui venait apporter le renfort de

sa verve parisienne à la polémique que la presse locale, subventionnée

par le _bureau de l’esprit public_, avait été chargée de diriger contre

nous.

Jusque-là il n’y a rien de très gai, ni rien non plus de très

attristant; depuis que le monde est monde, les gouvernements ont

toujours trouvé des plumes à vendre, et jamais ils ne se sont fait

faute d’en acheter; mais là où commence la comédie, c’est dans la

co-arrivée et dans la coprésence à l’hôtel de la Poste d’une demoiselle

de vertu très problématique, dont Son Excellence Monseigneur le

journaliste ministériel se présenterait accompagné.

Le nom de la demoiselle, par exemple, ne m’est pas échappé: sur son

passeport, elle s’appelle mademoiselle Chocardelle, rentière; mais le

journaliste, en parlant d’elle, ne dit jamais qu’Antonia tout court,

et quand il veut la traiter avec plus de respect, mademoiselle ou miss

Antonia. Mais que vient faire à Arcis mademoiselle Chocardelle? Un

voyage d’agrément, sans doute; ou la conduite à M. le journaliste, qui,

probablement, aura voulu lui donner part au crédit que l’entreprise à

forfait de notre diffamation quotidienne va lui ouvrir sur la caisse

des fonds secrets? Non, madame. Mademoiselle Chocardelle vient à Arcis

pour affaire, pour des rentrées.

Il paraîtrait qu’avant son départ pour l’Afrique, où il vient de

trouver une mort glorieuse, le jeune Charles Keller aurait fait à

mademoiselle Antonia ou _ordre_ un billet de la somme de dix mille

francs _valeur reçue en meubles_, ce qui constitue une charmante

équivoque, les meubles n’ayant pu être _reçus_ que par mademoiselle

Chocardelle, qui ainsi aurait estimé à la somme de dix mille francs

le sacrifice qu’elle faisait de les accepter. Quoi qu’il en soit, peu

de jours après la nouvelle du décès de son débiteur, le billet étant

près d’arriver à l’échéance, mademoiselle Antonia aurait fait passer

à la caisse des frères Keller pour savoir s’il serait acquitté. Le

caissier, qui est un bourru, comme tous les caissiers, aurait répondu

qu’il ne s’expliquait pas que mademoiselle Antonia eût le front de

faire présenter un pareil titre, mais que, dans tous les cas, les

frères Keller ses patrons, étaient dans le moment à Gondreville, où la

fatale nouvelle avait réuni toute la famille, et qu’il ne paierait pas

sans leur en avoir référé.--Eh bien! j’en référerai moi-même, aurait

répondu mademoiselle Antonia, qui ne voulait pas laisser périmer son

titre. Là-dessus, comme elle méditait de partir seule pour Arcis,

le gouvernement éprouve le besoin de nous faire dire des injures,

sinon plus grossières, du moins plus spirituelles qu’on ne les dit en

province, et le soin de les aiguiser est confié à un journaliste entre

deux âges, pour lequel mademoiselle Antonia, en l’absence de Charles

Keller, avait eu des bontés! «Je pars pour Arcis,» se seraient dit au

même instant l’écrivain et la demoiselle: la vie la plus ordinaire

et la plus courante a de ces rencontres. Est-il maintenant bien

merveilleux que, partis de compagnie, on arrive ensemble, et qu’on

descende au même endroit?

Maintenant, madame, admirez l’enchaînement des choses! Débarquée ici

dans un intérêt purement financier, ne voilà-t-il pas tout à coup

mademoiselle Chocardelle arrivée à prendre une portée électorale

immense! et vous allez voir si sa bonne influence n’est pas de nature

à nous compenser les piquantes étrivières qu’est venu nous cingler son

galant compagnon. D’abord il se trouve qu’en apprenant la présence à

Arcis de M. Maxime de Trailles, mademoiselle Chocardelle s’écrie:

--Comment! il est ici, cette affreuse crapule! Le mot n’a rien

de parlementaire, et je ne l’écris qu’en rougissant. Mais il

tiendrait à des relations antérieures, et toujours d’affaires,

que mademoiselle Antonia aurait eues avec l’illustre confident de

la politique ministérielle. Habitué à ne courtiser que de grandes

dames, lesquelles l’aidaient plutôt dans l’amortissement de sa dette,

qu’elles ne travaillaient à l’accroître, une fois dans sa vie M.

de Trailles aurait eu la fantaisie de ne pas être aimé tout à fait

pour lui-même, et de se montrer un homme moins coûteux qu’utile. En

conséquence, il aurait acheté à mademoiselle Antonia un cabinet de

lecture, situé rue Coquenard, où elle aurait trôné pendant quelque

temps. Mais l’entreprise n’aurait pas bien tourné; une liquidation

serait devenue nécessaire, et M. Maxime de Trailles, avec son esprit

toujours tourné aux affaires, aurait compliqué cette liquidation de

l’achat d’un mobilier qui, par le fait d’un drôle infiniment plus

retors que lui, aurait subtilement glissé de ses mains. (Voir _Une

esquisse d’homme d’affaires_). De cette manière, mademoiselle Antonia

aurait vu s’évanouir le mobilier que déjà les voitures de déménagement

attendaient à la porte, et une autre demoiselle Hortense, également

rentière et maîtresse du vieux lord Dudley, aurait gagné vingt-cinq

louis à sa déconvenue. Vous comprenez, madame, que je n’ai pas la

prétention de faire pénétrer dans tous ces détails une clarté absolue,

d’autant qu’ils nous sont parvenus seulement de la seconde main par

l’hôtesse de la Poste, à laquelle ils ont été confiés par mademoiselle

Antonia d’une manière sans doute plus cohérente et plus lumineuse.

Toujours est-il que M. de Trailles et mademoiselle Chocardelle se sont

séparés brouillés, et qu’à présent la dernière se croit en droit de

parler de lui avec la légèreté et le manque absolu de mesure dont vous

aurez été frappée ainsi que moi.

Les choses, même depuis la première explosion de mademoiselle Antonia,

semblent avoir été poussées à ce point que M. de Trailles, par suite

de ce propos ou autres équivalents, voyant sa considération gravement

compromise, aurait prié le journaliste avec qui naturellement il a des

relations fréquentes, de morigéner un peu son indiscrète compagne; mais

celle-ci n’en a tenu compte, et par l’action incessante d’une foule

de mots et d’anecdotes, elle produit à notre profit, je ne dirai pas

l’effet d’une contre-mine, mais l’effet continu d’une _contre-Maxime_

au moyen de laquelle l’action vénéneuse de notre terrible adversaire

se trouve constamment paralysée. Ce n’est pas tout, et voici un autre

service que nous aura rendu la présence de mademoiselle Chocardelle à

Arcis. L’affaire de la rentrée traîne en longueur; deux fois elle s’est

présentée à Gondreville; jamais elle n’y a été reçue. Le journaliste a

beaucoup à faire: d’abord ses articles et ensuite un certain nombre de

démarches que demande de lui M. de Trailles, à la disposition duquel il

a été mis.

Mademoiselle Antonia est donc souvent seule, et dans le désœuvrement

et l’ennui que lui causent sa solitude aussi bien que l’absence de

tout Opéra, de tout Ranelagh et de tout boulevard Italien, elle a été

induite à se créer une distraction vraiment désespérée. Ressource

presque incroyable, ce passe-temps toutefois n’a rien d’impossible à

comprendre, dans l’existence d’une Parisienne de son espèce, déportée

à Arcis. A deux pas de l’hôtel de la Poste existe un pont jeté sur

l’Aube. En aval de ce pont, par une pente assez rapide, mais dans

laquelle a été pratiqué un sentier, on arrive jusque sur le bord de la

rivière, qui, se trouvant en contre-bas du chemin public, d’ailleurs

peu fréquenté, promet des trésors de calme et de solitude à qui veut

venir en cet endroit rêver au bruit de ses eaux. Mademoiselle Antonia

commença par aller s’asseoir là avec un livre; mais peut-être en

souvenir du mauvais succès de son cabinet de lecture, les livres, comme

elle dit, ne sont pas à sa main; si bien que la voyant toujours plus

empêchée d’elle-même, la maîtresse de l’hôtel de la Poste eut l’idée de

mettre à sa disposition un équipage de pêche très complet, formé par

son mari, mais qu’à raison de ses occupations multipliées, celui-ci

laisse presque constamment sans emploi.

Assez heureuse dans ses premiers essais, la jolie déportée a pris

goût à cette occupation qui doit être vraiment très attachante, vu

les nombreux fanatiques qu’elle fait, et, depuis ce moment, pendant

la journée presque entière, les rares passants qui traversent le pont

peuvent, malgré les variations de la température encore incertaine,

admirer sur le bord de l’Aube une charmante naïade en robe à volants

et en chapeau de paille à grands bords, pêchant à la ligne avec la

consciencieuse gravité du gamin de Paris le plus passionné. Jusque-là

tout est bien, et avec cette pêcherie, notre élection n’a encore

trop rien à faire; mais si, dans l’histoire de don Quichotte, que

vous aimez, madame, à cause du bon sens et de la joyeuse raison qui

débordent dans ce livre, vous voulez bien vous rappeler une aventure

assez désagréable arrivée à Rossinante avec des muletiers Yanguois,

vous aurez, avant que je vous l’aie contée, un avant-goût de la bonne

fortune que nous a value la passion tout à coup développée chez

mademoiselle Antonia.

Notre concurrent Beauvisage n’est pas seulement un ancien fabricant

de bas et maintenant un maire exemplaire, il est aussi le modèle des

époux, n’ayant jamais bronché devant sa femme qu’il respecte et admire.

Tous les soirs, par ses ordres, il est couché avant dix heures, pendant

que madame Beauvisage et sa fille vont dans ce qu’on est convenu

d’appeler le monde à Arcis. Mais il n’est pire eau, comme on dit, que

l’eau qui dort, de même que rien de moins chaste et de moins ordonné

que la calme et tranquille Rossinante dans la rencontre rappelée il n’y

a qu’un moment.

Tant il y a qu’en faisant dans _sa_ ville la ronde dont chaque

jour il a la louable habitude, Beauvisage, du haut du pont, vint à

remarquer la Parisienne qui, le bras virilement tendu et le corps

cambré gracieusement, se livrait à son occupation favorite. Un petit

mouvement, d’une charmante impatience avec laquelle la jolie pêcheuse

tirait sa ligne hors de l’eau quand le poisson n’avait pas mordu, fut

peut-être le choc électrique qui retentit au cœur de ce magistrat

jusqu’à ce jour irréprochable. Nul ne peut dire d’ailleurs comment la

chose se fit et à quel moment précis. Je dois faire remarquer seulement

qu’entre sa retraite du commerce des bonnets de coton et sa mairie,

Beauvisage avait lui-même pratiqué l’_art_ de la pêche à la ligne avec

un talent distingué, et aujourd’hui il le pratiquerait certainement

encore, n’était sa grandeur, qui, au rebours de Louis XIV, _l’éloigne

du rivage_. Sans doute, il lui parut que la pauvre enfant ayant plus de

bonne volonté que de science, ne s’y prenait pas comme il faut, et il

n’est pas impossible, toute son administrée temporaire qu’elle soit,

que l’idée de la remettre dans la bonne voie ait été la cause de son

apparent désordre. Ce qu’il y a de certain, c’est que, venant à passer

sur le pont, dans la compagnie de sa mère, mademoiselle Beauvisage

s’écrie en véritable enfant terrible:

--Tiens, papa qui cause avec la Parisienne!

S’assurer, par un regard, de la monstruosité du fait, d’un pas

précipité descendre la berge; arriver à portée de son mari qu’elle

trouve la bouche riante avec un air heureux de mouton qui broute, le

foudroyer d’un _Que faites-vous donc là?_ à ne lui laisser d’autre

refuge que l’Aube, et d’un air de reine lui intimer l’ordre de

retraite, pendant que, d’abord étonnée, mademoiselle Chocardelle,

devinant ce dont il s’agit, se livre aux éclats de la gaîté la moins

mesurée; tel fut, madame, le procédé de madame Beauvisage, née Grévin,

et si le procédé pouvait passer pour justifié, au moins ne fut-il pas

habile, car, le soir même, la ville entière savait la catastrophe, et

atteint et convaincu de mœurs déplorables, M. Beauvisage voyait une

désertion nouvelle s’opérer dans la phalange déjà bien éclaircie de ses

partisans.

Toutefois, le côté de Gondreville et Grévin tenait encore, et

croiriez-vous, madame, que c’est encore à mademoiselle Antonia que

nous devons le renversement de ce dernier rempart. Voici la marche

du phénomène: la mère Marie-des-Anges voulait avoir avec le comte de

Gondreville un entretien. Mais elle ne savait comment s’y prendre: le

demander ne lui paraissait pas convenable. Ayant, à ce qu’il paraît,

de dures choses à dire, elle ne voulait pas avoir fait venir exprès ce

vieillard chez elle; ce procédé lui paraissait blesser trop cruellement

la charité. D’ailleurs, dites à bout portant, les choses comminatoires

cabrent aussi souvent qu’elles effrayent, tandis que, glissées,

comme on dit, en douceur, elles sont bien autrement sûres de leur

effet. Cependant, le temps s’écoulait, car l’élection est pour demain

dimanche, et ce soir la réunion préparatoire. La pauvre chère dame

ne savait vraiment à quel parti s’arrêter quand elle apprend quelque

chose d’assez flatteur pour son amour-propre. Une jolie pécheresse,

venue à Arcis dans la pensée de faire financer Keller, le gendre de

Gondreville, a entendu parler des vertus, de la bonté inépuisable,

de la verte vieillesse de la mère Marie-des-Anges, enfin de tout ce

qu’on dit d’elle dans le pays dont elle est, après Danton, la seconde

curiosité, et le plus grand regret de cette fille c’est de n’oser

point demander à être admise en sa présence. Une heure après, le mot

suivant était remis à l’hôtel de la Poste: «Mademoiselle, on dit que

vous désirez me voir et que vous ne savez comment vous y prendre. Rien

pourtant n’est plus facile: sonner à la porte de ma grave maison, me

demander à la sœur tourière, n’avoir pas trop peur de ma robe noire

et de ma vieille figure, et ne pas croire que j’impose mes conseils

aux jolies filles qui ne me les demandent pas, et qui peuvent être un

jour de bien plus grandes saintes que moi. Voilà tout le mystère d’une

entrevue avec la mère Marie-des-Anges, qui vous salue en Notre-Seigneur

Jésus-Christ. †.»

Vous comprenez, madame, qu’à une invitation si gracieusement faite, on

ne résiste pas: et bientôt, dans la toilette la plus sévère qu’elle eût

pu imaginer, mademoiselle Antonia était rendue au couvent. Je voudrais

bien pouvoir vous dire tout le détail de cette entrevue, qui, à coup

sûr, dut être curieuse; mais personne n’y assistait, et l’on n’a rien

pu en savoir que ce qui a été conté par la brebis égarée, laquelle en

revint émue et touchée jusqu’aux larmes. Comme le journaliste voulait

la plaisanter sur ses airs de nouvelle convertie:

--Tiens! tais-toi, lui répondit mademoiselle Antonia, tu n’as jamais de

ta vie écrit une phrase pareille.

--Voyons la phrase!

--Allez, mon enfant, m’a dit cette bonne vieille, les voies de Dieu

sont bien belles et bien peu connues, et souvent dans une Madeleine il

y a plus l’étoffe d’une sainte que dans une religieuse.

Et je dois constater, madame, qu’en répétant ces belles paroles, la

voix de la pauvre fille s’altéra et qu’elle fut forcée de porter son

mouchoir à ses yeux. Le journaliste, lui, un de ces misérables, la

honte de la presse, qui ne doivent pas être plus confondus avec elle

qu’un mauvais prêtre avec la religion, le journaliste se mit à rire,

et, avisant aussitôt un danger:

--Ah çà! quand définitivement retournes-tu à Gondreville pour parler

à ce Keller, que je finirai par _éreinter_ dans le coin de quelque

article, nonobstant toutes les recommandations contraires de Maxime?

--Est-ce que je fais de ces saletés-là! répondit Antonia avec dignité.

--Comment! maintenant tu ne présentes plus ton billet?

--Moi! répondit l’admiratrice, et probablement l’écho de la mère

Marie-des-Anges, mais, dans sa langue à elle, aller faire _chanter_

une famille au désespoir; mais, à mon lit de mort, ce souvenir

me poignarderait, et jamais je ne pourrais croire pour moi à la

miséricorde de Dieu.

--Alors, fais-toi Ursuline pendant que nous y sommes.

--Si j’en avais le courage, je serais peut-être plus heureuse; mais,

dans tous les cas, je n’irai pas à Gondreville, la mère Marie-des-Anges

s’est chargée de tout arranger.

--Comment, malheureuse, tu lui as laissé ton billet!

--Je voulais le déchirer; c’est elle qui m’en a empêchée en me disant

de le lui remettre et qu’elle s’arrangerait pour m’en tirer honnêtement

pied ou aile.

--Très bien! tu étais créancière, et tu seras mendiante.

--Non, car l’aumône, c’est moi qui la fais; j’ai dit à madame la

supérieure de tout garder pour ses pauvres.

--Oh! alors maintenant si tu deviens bienfaitrice de couvents, avec

ton autre vice de pêcher à la ligne, tu vas être une fille agréable à

fréquenter.

--Tu ne me fréquenteras toujours pas longtemps, car je pars ce soir, et

je te laisse à ton joli métier.

--Tiens! tu te retires aux Carmélites?

--Les Carmélites, répondit spirituellement Antonia, c’est bon, mon

vieux, quand on quitte des Louis XIV.

Ces filles, même les plus ignorantes, savent toute l’histoire de La

Vallière, dont elles eussent à coup sûr fait leur patronne si _sœur

Louise de la Miséricorde_ eût été canonisée.

Je ne sais comment s’y prit la mère Marie-des-Anges; mais ce matin,

on a vu la voiture du comte de Gondreville arrêtée à la porte du

couvent; le miracle, entendons-nous bien, ne consiste pas à avoir

évoqué ce vieux singe: car du moment qu’il avait été avisé d’une

somme de dix mille francs à payer, quoique la somme ne dût pas sortir

de sa bourse, mais bien de celle de Keller, il avait dû se presser

d’accourir; c’était de l’argent de famille; et puis les avares comme

lui se passionnent même pour la perte du bien d’autrui quand ils ne le

trouvent pas bien dépensé.

Mais la mère Marie-des-Anges ne s’était pas contentée de l’attirer à

la communauté; apparemment aussi elle fit nos affaires. En sortant,

le pair de France se rendit chez son ami Grévin: et, dans la journée,

celui-ci dit à plusieurs personnes que, décidément, son gendre

était par trop stupide; qu’il venait encore de se compromettre avec

l’histoire de cette Parisienne, et qu’il n’y aurait jamais rien à

faire de lui. En même temps on a été informé que les curés des deux

paroisses avaient reçu, par les mains de la mère Marie-des-Anges, une

somme de mille écus à se partager entre leurs pauvres et à elle remise

par un bienfaiteur qui désirait ne pas être connu.

Sallenauve est furieux parce que quelques-uns de nos agents s’en vont

disant partout qu’il est ce bienfaiteur anonyme, et bien des gens le

croient, quoique l’histoire du billet Keller ait beaucoup couru et que

l’honneur de cette générosité pût être facilement reporté à son auteur

véritable. Mais quand on a une fois le vent en poupe, on ne peut le

mesurer mathématiquement à chaque voile et souvent il faut en prendre

plus qu’on n’en veut. M. Maxime de Trailles ne décolère pas, il y a

tout lieu de croire que l’échec qu’il doit voir maintenant inévitable,

enterre avec lui son mariage. Il faut dire de sa mésaventure la phrase

consacrée pour les auteurs malheureux, que c’est un homme d’esprit qui

prendra sa revanche.

Quel curieux homme, madame, que cet organiste, qui, comme un de

nos grands médecins, dont il n’est pourtant pas parent, s’appelle

Bricheteau. On n’a pas plus d’activité, plus de présence d’esprit,

plus de dévouement et plus d’intelligence, et il n’y a pas deux hommes

en Europe qui touchent de l’orgue comme lui. Vous qui ne voulez pas

que Naïs soit une _pianoteuse_, vous devriez bien le lui donner pour

maître. Voilà un homme qui lui apprendrait vraiment la musique, et

celui-ci ne vous paraîtrait pas d’une grandeur inquiétante, car il

a autant de modestie que de talent: auprès de Sallenauve, c’est un

caniche, aussi adroit, aussi fidèle, et je dirais aussi laid, si avec

une physionomie bonne et ouverte, comme la sienne, on pouvait ne pas

être tenu pour beau.

A ce chapitre s’arrête le manuscrit laissé par M. de Balzac. Après sa

mort, ce roman a été continué par un autre auteur; mais les œuvres de

M. de Balzac ne devant contenir que ce qui fut écrit par lui, nous

n’avons pas joint cette continuation qui, d’ailleurs fort longue, eût

nécessité tout un volume de plus.

(_Note de l’Éditeur._)

Il est inutile de faire observer que la ville d’Arcis-sur-Aube n’a

pas été le théâtre des événements qui sont le sujet de la peinture

des élections en province.

L’arrondissement d’Arcis va voter à Bar-sur-Aube, qui se trouve à

quinze lieues d’Arcis; il n’existe donc pas de député d’Arcis à la

Chambre.

Des ménagements exigés par l’histoire des mœurs contemporaines ont

dicté ces précautions. Peut-être est-ce une ingénieuse combinaison

que de donner la peinture d’une ville pour cadre à des faits qui

se sont passés ailleurs. Plusieurs fois déjà, dans le cours de la

COMÉDIE HUMAINE, ce moyen fut employé, malgré son inconvénient,

qui consiste à rendre la bordure souvent aussi considérable que la

toile[1].

[1] _Voir la note à la fin des Paysans._

La Comédie humaine - Volume 12. Scènes de la vie parisienne et scènes de la vie politique · 第 90 / 104 题