Arcis-sur-Aube, 6 mai 1839.
Madame,
Dans tous les cas, j’aurais profité avec bonheur de la recommandation
que vous avez bien voulu me faire de vous écrire pendant mon séjour
ici; mais en m’accordant cette précieuse faveur, vous ne pouvez
vraiment savoir toute l’étendue de votre charité.
Sans vous, madame, et l’honneur que j’aurai de vous entretenir
quelquefois, que deviendrais-je, livré à la domination habituelle de
mes tristes pensées, dans une ville qui n’a ni monde, ni commerce,
ni curiosités, ni environs, et où toute l’activité intellectuelle se
résume à la confection du petit-salé, du savon gras et des bas et
bonnets de coton.
Dorlange, que je n’appellerai pas toujours de ce nom, vous saurez tout
à l’heure pourquoi, est tellement absorbé par les soins de sa brigue
électorale, qu’à peine je l’entrevois. Je vous avais dit, madame,
que je me décidais à aller rejoindre notre ami par la considération
d’un certain trouble d’esprit qu’accusait une de ses lettres où il me
faisait part d’une grande révolution arrivée dans sa vie.
Aujourd’hui, il m’est permis d’être plus explicite: Dorlange connaît
enfin son père. Il est fils naturel du marquis de Sallenauve, dernier
rejeton vivant d’une des meilleures familles de la Champagne. Sans
s’expliquer sur les raisons qui l’avaient décidé à tenir si secrète la
naissance de son fils, le marquis vient légalement de le reconnaître.
En même temps, il a fait pour lui l’acquisition d’une terre qui avait
cessé depuis longtemps d’appartenir à la famille Sallenauve, et qui va
se rattacher de cette manière au nom. Cette terre est située à Arcis
même, et il est donc à penser que sa possession ne sera point inutile
aux projets de députation mis aujourd’hui sur le tapis. Ces projets
datent de plus loin que nous ne l’avions pensé, et ce n’est pas dans la
fantaisie de Dorlange qu’ils ont pris naissance.
Il y a un an, le marquis commençait à les préparer en faisant passer
à son fils une somme considérable pour qu’il pût se constituer par
l’achat d’un immeuble un cens d’éligibilité, et c’est également pour
faciliter au candidat l’accès de la carrière politique, qu’il vient
de le mettre en possession d’un état civil et de le faire une seconde
fois propriétaire. La fin réelle de tous ces sacrifices n’a pas été
très nettement expliquée à Charles de Sallenauve, par le marquis son
père, et c’est au sujet de cette portion brumeuse qui reste encore dans
son ciel que le pauvre garçon avait conçu les appréhensions auxquelles
mon amitié s’est empressée d’aller porter remède. Somme toute, le
marquis paraît être un homme aussi bizarre qu’opulent, car, au lieu
de rester à Arcis, où sa présence et son nom auraient pu contribuer
au succès de l’élection qu’il désire, le lendemain même du jour où
toutes les formalités de la reconnaissance ont été accomplies, il s’est
remis furtivement en route pour des pays lointains où il dit avoir de
pressants intérêts, et n’a pas même laissé le temps à son fils de lui
adresser ses adieux. Cette froideur a bien empoisonné le bonheur de
Charles; mais il faut prendre les pères comme ils sont, car Dorlange et
moi, nous sommes là tous les deux pour prouver que n’en a pas qui veut.
Une autre bizarrerie de notre gentilhomme, c’est le choix qu’il a fait,
comme grand électeur de son fils, d’une vieille religieuse Ursuline,
en passant avec elle un marché à l’exécution duquel il s’est trouvé
que, plus tard, vous n’avez pas été tout à fait étrangère. Oui, madame,
cette sainte Ursule, pour laquelle vous avez posé de loin et sans le
savoir, aura, selon toute apparence, dans l’élection de notre ami, une
influence assez considérable.
Voici ce qui s’est passé. Depuis de longues années, la mère
Marie-des-Anges, supérieure des dames Ursulines d’Arcis-sur-Aube,
rêvait d’installer dans la chapelle de sa communauté une image de sa
sainte patronne. Mais cette abbesse, femme de tête et de goût, ne
voulait point entendre parler d’une de ces saintes de pacotille qu’on
se procure toutes faites chez les marchands d’ornements d’église. Et
d’autre part, elle se serait reproché de dérober à ses pauvres la
somme assez élevée à laquelle devait se monter la commande d’une œuvre
d’art. La sainte dame a pour neveu un des organistes de Paris, et le
marquis de Sallenauve, pendant qu’il courait le monde, avait confié
son fils à cet homme, qui, pendant de longues années, a mis un soin
particulier à tenir le pauvre enfant dans la plus complète ignorance de
son origine. Lorsqu’il fut question de faire de Sallenauve un député,
naturellement on pensa à l’arrondissement d’Arcis, où sa famille a
laissé beaucoup de souvenirs, et l’on s’ingénia en toutes manières des
accointances et facilités électorales qu’on pourrait y rencontrer.
L’organiste se souvint alors de l’éternelle ambition de sa tante;
il la savait influente dans le pays où elle est en grande odeur de
sainteté, et ayant une pointe de cet esprit d’intrigue qui volontiers
se passionne pour les choses d’une exécution difficile et ardue; il
alla donc la trouver, d’accord avec le marquis de Sallenauve, et lui
fit savoir qu’un des habiles sculpteurs de Paris était prêt à lui faire
hommage d’une statue traitée de main de maître, si de son côté elle
voulait s’engager à procurer la nomination de l’artiste comme député de
l’arrondissement d’Arcis à l’une des prochaines élections. La vieille
nonne ne trouva pas l’entreprise au-dessus de ses forces. Aujourd’hui
la voilà nantie de l’objet de sa pieuse convoitise, arrivé à bon port,
il y a quelques jours, et déjà installé dans la chapelle du couvent,
où prochainement il en sera fait une solennelle inauguration. Reste
maintenant à savoir comment, de son côté, la bonne dame s’exécutera. Eh
bien! madame, cela est singulier à dire, mais toutes choses bien sues
et bien examinées, je ne m’étonnerais pas quand cette étrange femme
réussirait.
D’après le portrait que m’en a fait notre ami, la mère Marie-des-Anges
est une petite femme, courte, ramassée dans sa petite taille, dont
le visage trouve encore le moyen d’être avenant et agréable sous les
rides et la couche de pâleur safranée qu’y ont concurremment amassées
le temps et les austérités du cloître. Portant lestement le poids de
son embonpoint et celui de ses soixante-dix-sept années, elle est
vive, alerte et frétillante à défier les plus jeunes. Depuis près de
cinquante ans, en maîtresse femme, elle gouverne sa communauté, qui a
toujours été la plus régulière, la mieux ordonnée, en même temps que
la plus riche de tout le diocèse de Troyes. Admirablement douée pour
l’éducation de la jeunesse, but, vous le savez, de l’institut des
Ursulines; depuis la même époque, avec des fortunes diverses, elle
n’a pas cessé de diriger un pensionnat renommé dans le département de
l’Aube et autres pays environnants. Ayant ainsi présidé à l’éducation
de presque toutes les filles des meilleures maisons de la province, on
conçoit qu’au moyen des rapports qui, à la suite des éducations bien
conduites, se perpétuent entre l’institutrice et ses élèves, elle se
soit créé auprès de l’aristocratie champenoise une sorte d’influence
ubiquitaire; probablement elle entend bien mettre ces relations à
profit dans la lutte où elle s’est engagée à intervenir.
D’autre part, il paraît que cette étrange femme, dans tout
l’arrondissement d’Arcis, dispose souverainement des votes de l’opinion
démocratique. Jusqu’ici, sans doute, au lieu où se livrera la bataille,
l’existence de ce parti est assez souffreteuse et problématique; mais
de sa nature aussi il est actif et remuant, et c’est d’ailleurs à peu
de chose près sous cette bannière que se présente notre candidat.
Évidemment donc, l’apport qui lui est assuré de ce côté a son utilité
et son importance. Ainsi que je l’ai fait d’abord, vous admirerez,
madame, l’habileté en quelque sorte bicéphale de cette vieille
religieuse trouvant le moyen d’être en bonne posture auprès de la
noblesse et du clergé séculier, et d’autre part, menant à la baguette
le parti radical, leur éternel ennemi. Admirable de charité et de
lumières, considérée dans tout le pays comme une sainte, et pendant
la révolution, exposée à une terrible persécution qu’elle a supportée
avec un rare courage, on s’explique parfaitement ses bons rapports avec
les classes élevées et conservatrices; mais qu’elle soit de même la
bienvenue auprès des démocrates et des démolisseurs, cela ne passe-t-il
pas toute idée?
La haute domination qu’elle exerce sur le parti révolutionnaire tient,
madame, à un petit démêlé qu’ils ont eu jadis ensemble. Vers 93, cet
aimable parti avait comploté de lui couper le cou. Chassée du couvent,
et convaincue d’avoir donné asile à un prêtre réfractaire, elle avait
été incarcérée, traduite au tribunal révolutionnaire, et condamnée
à monter sur l’échafaud. Il fut référé de _la chose_ à Danton qui
siégeait alors à la Convention.
Danton avait connu la mère Marie-des-Anges; il la tenait pour la femme
la plus vertueuse et la plus éclairée qu’il eût jamais rencontrée.
En apprenant sa condamnation, il entra dans une effroyable colère,
écrivit, comme on disait alors, une lettre _à cheval_ à la municipalité
révolutionnaire, et, d’une autorité que personne à Arcis ne se serait
imaginé de contester, ordonna un sursis. Le même jour, il monta à
la tribune, et après avoir parlé d’une manière générale de quelques
_sanglants imbéciles_ qui, par leurs sottes fureurs, compromettaient
l’avenir de la révolution, il dit ce qu’était la mère Marie-des-Anges,
insista sur sa merveilleuse aptitude à élever la jeunesse, et présenta
un projet de décret en vertu duquel elle était placée à la tête d’un
_grand Gynécée national_, dont l’organisation serait ultérieurement
réglée par un autre décret.
Robespierre, qui, dans la haute intelligence de l’Ursuline, n’aurait
vu qu’une désignation plus immédiate à la hache révolutionnaire,
n’assistait pas ce jour-là à la séance; la motion fut donc votée
d’enthousiasme. La tête de la mère Marie-des-Anges lui étant
indispensablement nécessaire pour l’exécution du décret qui venait
d’être rendu, elle la garda, et le bourreau démonta sa machine.
Quoique l’autre décret organisant le _grand Gynécée national_ eût
été perdu de vue au milieu de bien d’autres soins qui occupaient la
Convention, la bonne religieuse l’exécuta à sa manière, et, au lieu
de quelque chose de grand, de grec et de national, avec le concours
de quelques-unes de ses anciennes compagnes, elle monta à Arcis un
simple pensionnat laïque, où, aussitôt qu’un peu d’ordre eut été remis
dans les affaires et dans les esprits, les élèves affluèrent de tous
les pays environnants. Sous l’Empire, la mère Marie-des-Anges put
reconstituer sa communauté, et le premier acte de son gouvernement
restauré fut un acte de reconnaissance. Elle décida que tous les
ans, le 5 avril, jour anniversaire de la mort de Danton, un service
serait fait dans la chapelle du couvent pour le repos de son âme. A
ceux qui firent quelques objections contre cet obit:--Connaissez-vous
beaucoup de gens, répondait-elle, pour lesquels il soit plus nécessaire
d’implorer la miséricorde divine?
Sous la Restauration, la célébration de ce service devint une affaire;
mais jamais la mère Marie-des-Anges ne voulut en démordre, et l’immense
vénération dont elle est entourée fit que les plus montés contre
ce qu’ils appelaient ce scandale, durent en prendre leur parti.
On comprend que, sous le gouvernement de Juillet, cette orageuse
obstination eut sa récompense. Aujourd’hui, la mère Marie-des-Anges est
admirablement bien en cour, et il n’est rien qu’elle n’obtînt dans les
plus augustes régions du pouvoir; mais il est juste d’ajouter qu’elle
ne demande rien, pas même pour ses aumônes, auxquelles elle trouve le
moyen de subvenir largement par la bonne administration qu’elle a su
introduire dans la gérance des biens de la communauté.
Ce qui s’explique mieux encore, c’est que sa reconnaissance pour le
grand révolutionnaire lui ait été, auprès du parti de la révolution,
une recommandation puissante, mais là encore n’est pas tout le secret
de son crédit dans ce parti. A Arcis, le chef de la gauche avancée
est un riche meunier, nommé Laurent Goussard, qui possède sur la
rivière d’Aube deux ou trois moulins. Cet homme, ancien membre de la
municipalité révolutionnaire d’Arcis et ami particulier de Danton,
fut celui qui écrivit au terrible Cordelier pour l’aviser du couteau
suspendu sur la tête de l’ancienne supérieure des Ursulines, ce qui
n’avait pas empêché le digne sans-culotte de se rendre acquéreur d’une
grande partie des biens de leur maison, lorsque ceux-ci vinrent à être
vendus nationalement.
A l’époque où la mère Marie-des-Anges fut autorisée à reconstituer sa
communauté, Laurent Goussard, qui ne se trouvait pas avoir tiré grand
parti de son acquisition, vint trouver la bonne abbesse et lui proposa
de la faire rentrer dans les anciennes appartenances de l’abbaye.
Très rusé en affaires, Laurent Goussard, dont la mère Marie-des-Anges
avait gratuitement élevé une nièce morte plus tard à Paris, vers
1809, eut l’air de se piquer avec elle de ce procédé, et il offrit de
rendre le bien dont il était devenu révolutionnairement propriétaire,
si la communauté consentait à le rembourser sur le pied de son prix
d’acquisition. Le cher homme ne faisait pas un mauvais marché, et la
différence de l’argent aux assignats avec lesquels il avait payé lui
constituait déjà un joli bénéfice. Mais se souvenant que, sans son
intervention, Danton n’eût pas été averti, la mère Marie-des-Anges
voulut faire mieux pour son sauveur de la première main. La communauté
des Ursulines, au moment où Laurent Goussard offrait d’entrer
avec elle en arrangement, était, financièrement parlant, dans une
position excellente. Ayant, depuis sa restauration, recueilli d’assez
importantes libéralités, elle s’était, de plus, enrichie de toutes les
épargnes que sa supérieure avait faites pendant la durée assez longue
de son pensionnat laïque, et qu’elle avait généreusement versées à
l’économat du couvent. Laurent Goussard dut donc demeurer stupéfait
quand il s’entendit répondre:
«Vos propositions ne me vont pas. Je ne puis pas acheter au rabais;
ma conscience me le défend. Avant la révolution, les biens de notre
abbaye étaient estimés à tant; c’est ce prix que je veux en donner et
non celui auquel ils étaient tombés en suite de la dépréciation subie
par toutes les propriétés dites nationales. En un mot, mon ami, je veux
payer plus cher, voyez si cela vous convient.»
Laurent Goussard crut d’abord mal comprendre ou avoir été mal
compris; mais quand il fut bien expliqué qu’aux prétendus scrupules
de conscience de la mère Marie-des-Anges il gagnait environ une somme
de cinquante mille francs, il ne voulut pas faire violence à cette
conscience si délicate, et en mettant la main sur ce bénéfice, qui
réellement lui tombait du ciel, il alla conter partout ce merveilleux
procédé qui, vous le sentez bien, madame, auprès de tous les acquéreurs
de biens nationaux, mit aussitôt la mère Marie-des-Anges dans une
estime à n’avoir jamais plus rien à craindre d’une révolution nouvelle.
Personnellement, Laurent Goussard devint pour elle une espèce de
séide; il ne fait plus maintenant une affaire, ne remue pas un sac de
farine sans aller la consulter, et, comme elle le disait plaisamment
l’autre jour, elle aurait la fantaisie de faire de M. le sous-préfet un
saint Jean-Baptiste, qu’un quart d’heure après, Laurent Goussard lui
apporterait dans un sac la tête de ce fonctionnaire. N’est-ce pas vous
dire, madame, qu’au premier signe de notre supérieure, il apportera au
candidat désigné par elle son vote et celui de tous ses amis?
Dans le clergé, la mère Marie-des-Anges a naturellement bien des
ramifications, tant à cause de sa robe que de sa réputation de
haute vertu; mais elle compte surtout au nombre de ses plus zélés
serviteurs, monseigneur Troubert, évêque du diocèse, et qui, ancien
familier de la congrégation (voir _Le curé de Tours_), s’arrangerait
néanmoins assez bien, sous la dynastie de Juillet, d’un archevêché
menant au cardinalat. Or, pour peu que cette ambition justifiée, il
faut en convenir, par une haute et incontestable capacité, la mère
Marie-des-Anges voulût écrire quelque chose à la reine, il est à croire
que son succès pourrait bien ne pas être trop longtemps ajourné.
Mais donnant donnant, et si la supérieure des Ursulines travaille à
l’archevêché, Monseigneur de Troyes travaillera à l’élection; la tâche,
pour lui, ne saurait d’ailleurs être bien rude, puisque le candidat
auquel il s’agit de s’intéresser est partisan déclaré du principe
de la liberté d’enseignement, le seul côté de la chose politique
dont le clergé se préoccupe dans le moment. Quand on a le clergé,
on est bien près d’avoir le parti légitimiste qui, passionné aussi
pour l’enseignement libre, en haine du trône de Juillet, n’est pas
trop effrayé, toutes les fois que l’occasion s’en présente, de son
monstrueux accouplement avec le parti radical.
Du reste, la tête de ce parti, dans le pays, est la maison de
Cinq-Cygne. Jamais la vieille marquise, dont vous connaissez, madame,
le caractère hautain et la volonté énergique (voir _Une ténébreuse
affaire_), ne vient à son château de Cinq-Cygne sans rendre une visite
à la mère Marie-des-Anges qui a eu autrefois pour élève sa fille
Berthe, devenue depuis duchesse de Maufrigneuse. Quant au mari de
celle-ci, il ne peut nous échapper, car vous savez que Daniel Darthez
est mon ami, et que par Darthez on a à coup sûr la princesse de
Cadignan, mère de ce joli duc, sur lequel nous complotons de mettre la
main.
Maintenant, si nous arrivons à un côté plus résistant, au parti dit
conservateur, qu’il ne faut pas confondre avec le parti ministériel,
nous y trouverons pour chef le comte de Gondreville, collègue de
votre mari à la Chambre des pairs. Avec lui, marche un électeur très
influent, son vieil ami, ancien maire et ancien notaire à Arcis, lequel
à son tour entraîne dans son orbite un électeur également considérable,
maître Achille Pigoult, auquel, en se retirant d’affaires, il a vendu
son étude. Mais la mère Marie-des-Anges a une puissante entrée auprès
du comte de Gondreville par sa fille la maréchale de Carigliano.
Lancée, comme vous le savez, dans la plus haute dévotion, cette grande
dame, presque tous les ans, vient faire aux Ursulines une humble
retraite. De plus, la mère Marie-des-Anges, sans s’expliquer davantage,
prétend qu’elle a barre par un certain côté qui n’est connu que d’elle
sur le vieux Gondreville; et en effet, la vie de cet ancien régicide
devenu sénateur, comte de l’Empire, et depuis pair de France sous deux
dynasties, a serpenté par d’assez tortueux souterrains pour qu’on
puisse y supposer des entrées secrètes qu’il ne lui serait pas agréable
de voir démasquer. Or, Gondreville, c’est Grévin, son confident, et,
comme on dit, son âme damnée depuis cinquante ans; mais à supposer que,
par impossible, leur éternelle union, dans la circonstance présente,
vînt à se démancher, au moins est-on sûr d’Achille Pigoult, le
successeur de Grévin, comme lui, notaire de la communauté, et auquel,
lors de la vente faite dans son étude du domaine acheté par le marquis
de Sallenauve, on a eu le soin d’attribuer un chiffre d’honoraires
tellement inusité et tellement _électoral_, que l’accepter, c’était
s’engager.
Quant à la plèbe des électeurs, on ne peut manquer d’y faire des
recrues importantes, par les grands travaux que notre ami va se
donner à exécuter dans le château dont le voilà propriétaire, ledit
château ayant le bonheur de menacer ruine sur plusieurs points. Il
faut aussi compter sur l’effet d’une magnifique profession de foi
que Charles de Sallenauve vient de faire imprimer, et dans laquelle
il déclare hautement ne vouloir accepter ni emplois ni faveur aucune
du gouvernement. Enfin, l’habileté oratoire qui peut être attendue
de lui, dans la réunion préparatoire déjà annoncée; le concours des
journaux de l’opposition tant à Paris que dans la localité; les injures
et les calomnies dont les journaux ministériels ont déjà commencé le
feu, tout me donne bonne espérance, et je m’arrête sur une dernière
considération. Serait-il bien merveilleux qu’en vue de contredire
leur réputation un peu béotienne, les Champenois eussent à cœur de
nommer un homme distingué dans les arts, dont ils ont sous les yeux
un chef-d’œuvre, qui vient volontairement se faire leur compatriote
en achetant chez eux un domaine resté depuis près de dix ans sans
acquéreur, et qui, d’une main généreuse et prodigue, est près de
restituer à cette demeure, l’une des gloires du pays, son aspect de
grandeur passé?
A la suite de cet immense exposé de nos ressources et opérations
militaires, serai-je encore bien venu, madame, à me plaindre de mon
manque absolu de distractions? Je ne sais si c’est pour l’intérêt
que je porte à notre ami, mais il me semble qu’un peu de la fièvre
électorale qui règne partout ici, en ce moment, a fini par me gagner,
et peut-être trouverez-vous que cette lettre, encombrée de détails
locaux auxquels, avec la plus grande complaisance du monde, vous ne
sauriez trouver un grand intérêt, révèle chez moi un terrible accès de
la maladie régnante. Me sauriez-vous gré d’ailleurs de vous présenter
comme prochainement resplendissant de l’auréole parlementaire un
homme dont, me disiez-vous l’autre jour, on ne saurait faire sûrement
son ami, attendu l’élévation surhumaine et par conséquent un peu
impertinente de sa personnalité? A vous dire vrai, madame, à quelques
succès que soit réservé dans la vie politique Charles de Sallenauve,
j’ai peur qu’il ne regrette un jour la gloire plus calme qui lui
était assurée dans la carrière des arts; mais ni lui ni moi ne sommes
nés sous une étoile facile et commode; naître seulement, nous a été
vendu cher, et c’est être deux fois plus cruel que de ne pas nous
aimer. Vous avez pour moi quelque bienveillance, parce qu’il vous
paraît que j’exhale encore un reste de parfum de notre Louise aimée;
ayez donc aussi quelque chose de ce sentiment pour celui que, durant
tout le cours de cette lettre, je n’ai pas hésité à nommer notre
ami. Si, de quel côté qu’il se tourne, apparaît en lui une sorte de
grandeur importune, ne faut-il pas plutôt l’en plaindre que lui en
demander un compte soucieux et sévère? et ne savons-nous pas tous les
deux, par une cruelle expérience, que les plus nobles choses et les
plus resplendissantes sont aussi les plus promptes à descendre et à
s’éteindre dans l’éternelle nuit?