Au reçu _de la présente_, je dois mettre en route la sainte-Ursule,
_présider moi-même à l’emballage et à la mise en caisse_, et ensuite
adresser par le roulage accéléré, à la mère Marie-des-Anges, supérieure
de la communauté des dames Ursulines d’Arcis-sur-Aube (AUBE). Tu
comprends: en effet, sans cette indication supplémentaire, on pourrait
croire qu’Arcis-_sur-Aube_ est situé dans le département de la Gironde
ou dans le département du Finistère. Je dois ensuite faire un marché
avec le commissionnaire expéditeur, pour que le colis (ma sainte Ursule
devient un colis) soit déchargé expressément à la porte de la chapelle
du couvent. Puis, ordre m’est intimé de suivre à très peu de jours de
distance, de manière à être rendu pour le plus tard, le 2 mai, audit
Arcis-sur-Aube. Tu vois: la chose se traite militairement, si bien
qu’au lieu de demander un passe-port, j’eus un moment l’idée de passer
au bureau de l’intendance militaire, afin de me faire délivrer une
feuille de route, et de voyager par étapes à trois sous par lieue.
L’hôtel où je dois descendre est prévu et indiqué. Je suis attendu
à l’_Hôtel de la Poste_; ainsi, j’aurais eu plus de goût pour les
_Trois Maures_ ou le _Lion d’argent_ qui doivent se trouver à Arcis
comme ailleurs, impossible de me passer cette fantaisie. Enfin, j’ai
commandement, la veille de mon départ, de faire annoncer dans les
journaux dont je dispose, que je me présente comme candidat dans
l’arrondissement électoral d’Arcis-sur-Aube (Aube), mais en évitant
de faire une profession de foi qui serait à la fois inutile et
_prématurée_. Reste une injonction qui, tout en m’humiliant un peu,
ne laisse pas de me donner quelque foi dans tout ce qui m’arrive. _Le
matin même_ de mon départ, je passerai chez les frères Mongenod et
j’y retirerai une nouvelle somme de deux cent cinquante mille francs,
qui _doit_ y être déposée à mon nom: _mettre le plus grand soin_,
ajoutent mes instructions, _en transportant cet argent de Paris à
Arcis-sur-Aube, à ce qu’il ne soit ni perdu ni volé_.
Que penses-tu, cher ami, de ce dernier article? Cette somme _doit_ être
déposée: elle pourrait donc ne pas l’être, et si elle n’y était pas?
Et puis qu’en ferai-je à Arcis? Je vais donc aborder mon élection à la
façon anglaise, c’est pour cela sans doute qu’une profession de foi
serait _inutile et prématurée_. Quant à la recommandation de ne perdre,
ni de ne me laisser voler la somme dont je serai porteur, ne trouves-tu
pas qu’elle me rajeunit d’une façon bien extraordinaire? Depuis que je
l’ai vue écrite, il me prend comme des envies de téter mon pouce et
de me commander un bourrelet; mais, _monsieur_ mon père a beau, par
toutes ses façons singulières, me mettre l’esprit à la torture, n’était
le respect que je lui dois, je m’écrierais, comme Bazile, en parlant
du comte Almaviva: «Ce diable d’homme a toujours les poches pleines
d’arguments irrésistibles.» Je me laisse donc aller, les yeux fermés,
au courant qui m’entraîne et, nonobstant la nouvelle de ta venue
prochaine, demain matin, après être passé chez les frères Mongenod, je
me mets vaillamment en route, me représentant la stupéfaction des gens
d’Arcis, quand ils vont me voir tout à coup tomber au milieu d’eux à
peu près comme ces diablotins qu’un ressort fait jaillir d’une boîte à
surprise.
A Paris, j’ai déjà produit mon effet: le _National_, hier matin,
annonçait ma candidature dans des termes les plus ardents, et il
paraît que ce soir, chez le ministre de l’intérieur, où dînait M. de
l’Estorade, j’aurais été fort longuement tenu sur le tapis. Il faut
se hâter d’ajouter, toujours selon M. de l’Estorade, que l’impression
générale aurait été la certitude de mon insuccès. Tout au plus,
dans l’arrondissement d’Arcis, le ministère aurait pu craindre une
nomination centre-gauche; quant au parti démocratique que je prétends
représenter, on ne peut pas même dire que là il existe; mais au
candidat centre-gauche il a été mis bon ordre par l’envoi d’un courtier
de l’espèce la plus alerte et la plus déliée, et au moment où je lance
mon nom en ballon perdu, l’élection dans le sens conservateur serait
déjà assurée. Au nombre des éléments de ma défaite inévitable, M. de
l’Estorade a daigné mentionner un détail relativement auquel, cher ami,
je m’étonne bien que tu ne m’aies pas adressé un peu de morale; car
c’était une des plus agréables calomnies mises en circulation dans le
salon Montcornet par le très honoré et très honorable M. Bixiou. Il
s’agit d’une superbe Italienne que j’aurais ramenée d’Italie, et avec
laquelle je vivrais dans la situation du monde la moins canonique.
Voyons, qui t’a empêché de me demander les explications que semblait
comporter la matière? As-tu trouvé le cas tellement honteux que tu
aies craint d’offenser ma pudeur, en m’en disant seulement un mot? ou
bien as-tu dans ma moralité une confiance assez entière pour n’avoir
pas même besoin d’être édifié à cet endroit? Je n’ai pas eu le loisir
d’entrer avec M. de l’Estorade dans les explications qui eussent été
nécessaires, et je n’ai de même pas le temps de te les offrir ici
spontanément. Si donc je te parle de ce petit incident, c’est pour
arriver à une remarque que je crois avoir faite, et dont je te charge
de vérifier le bien jugé une fois que tu seras ici. J’ai comme une idée
qu’il ne serait pas agréable à M. de l’Estorade de me voir réussir dans
ma campagne électorale. Jamais il n’avait donné grande approbation à
mes projets de ce sens, et toujours par des considérations, toutes
prises, il est vrai, du point de vue de mon intérêt, il s’était
efforcé de m’en détourner. Mais aujourd’hui que l’idée a gagné de
la consistance et qu’il va jusqu’à en être parlé dans les salons
ministériels, notre gentilhomme tourne à l’aigre, et en même temps
qu’il se fait une maligne joie d’augurer pour moi un échec, le voilà
m’accostant avec une charmante petite infamie, sous laquelle il entend
m’enterrer d’amitié.
Pourquoi cela? Je vais te le dire: c’est que, tout en étant mon
obligé, le cher homme, de par la hauteur de sa position sociale,
se sentait sur moi une supériorité dont mon entrée à la Chambre le
déposséderait aussitôt, et, cette supériorité, il ne lui est pas
agréable d’y renoncer. Après tout, qu’est-ce qu’un artiste, fût-il
homme de génie, auprès d’un pair de France, d’un personnage qui met
la main à la direction de la grande chose politique et sociale, d’un
homme qui approche le roi et les ministres, et qui aurait le droit,
si, par impossible, une telle audace pouvait lui prendre, de déposer
une boule noire contre le budget? Eh bien! cet homme, ce privilégié,
comprend-on que je veuille l’être à mon tour et avec plus d’importance
et d’autorité dans cette insolente Chambre élective? Cela n’est-il pas
criant de fatuité et d’outrecuidance? et dès lors voilà M. le comte
furieux.
Ce n’est pas tout. MM. les hommes politiques patentés ont une marotte,
celle d’avoir été initiés par une longue étude à une certaine science
soi-disant ardue qu’ils appellent la science des affaires, et qu’eux
seuls, comme les médecins la médecine, ont le droit de savoir et de
pratiquer. Ils ne souffrent donc pas volontiers que, sans avoir pris
ses licences, un faquin de premier venu, un journaliste, par exemple,
moins que cela, un artiste, un _tailleur d’images_, ait la prétention
de se glisser dans leur domaine et d’y prendre la parole à leur côté.
Un poëte, un artiste, un écrivain, peuvent être doués de facultés
éminentes, on veut bien en convenir; le métier même de tous ces gens
les suppose, mais ce ne sont pas des hommes d’État. Chateaubriand
lui-même, quoique posé mieux qu’aucun d’entre nous, pour se faire
faire une place dans cet olympe gouvernemental, s’est vu néanmoins mis
à la porte, et un matin, un petit billet très concis, signé Joseph
de Villèle, l’a renvoyé comme il convenait à René, Atala, et autres
futilités littéraires. Je sais bien que le temps et cette grande fille
posthume de nous-mêmes que nous appelons la Postérité, finissent, en
résultat, par faire bonne justice et par remettre chaque chose en son
lieu. Vers l’an 2039, si le monde daigne durer jusque-là, on saura
bien encore, je crois, ce qu’en 1839 étaient Canalis, Joseph Bridau,
Daniel Darthez, Stidman et Léon de Lora; tandis qu’un nombre infiniment
petit de gens saura qu’à cette même époque, M. le comte de l’Estorade
était pair de France et président de Chambre à la Cour des comptes; M.
le comte de Rastignac, ministre des travaux publics; et M. le baron
Martial de la Roche-Hugon, son beau-frère, diplomate et conseiller
d’État en service plus ou moins extraordinaire.
Mais en attendant cette classification tardive et ce lointain
redressement, je ne trouve pas mauvais que de temps à autre on fasse
connaître à ces grands hommes de gouvernement, qu’à moins de s’appeler
Richelieu ou Colbert, on est exposé à toutes les concurrences et forcé
de les accepter. Aussi, par ce côté taquin, je prends goût à mon
entreprise, et si je viens à être nommé, à moins que tu m’affirmes que,
ce soir, j’ai pris de travers le procédé Estorade, je trouverai bien
l’occasion de lui faire sentir à lui et aux autres, qu’on peut, quand
on le veut bien, enjamber les clôtures de leur petit parc de réserve et
s’y carrer comme leur égal.
Mais c’est beaucoup, cher ami, te bavarder de moi et ne point penser
aux tristes émotions qui t’attendent à ton retour ici. Comment les
supporteras-tu? au lieu de les détourner de toi, n’iras-tu pas
complaisamment à leur rencontre, et ne prendras-tu pas un triste
plaisir à raviver leur âcreté? Mon Dieu! je te dirai de ces grandes
douleurs ce que je te disais, il n’y a qu’un moment, de nos grands
hommes de gouvernement: qu’il faut les considérer dans le temps et dans
l’espace où elles deviennent insaisissables, imperceptibles, et où il
n’est pas plus tenu compte à l’homme, quand la biographie s’empare de
lui, que des cheveux tombés de sa tête, à sa toilette de chaque matin.
L’adorable insensée, avec laquelle tu as passé conjugalement trois
années d’ivresse, avait cru mettre la main où était la mort qui,
riant de ses arrangements, de ses projets, de ses raffinements, de
ses habiletés à parer la vie, l’a brutalement et brusquement saisie.
Toi, tu es resté, avec la jeunesse, les dons de l’intelligence, et ce
qui est une force, ne t’y trompe pas, un désillusionnement profond
et prématuré. Que ne fais-tu comme moi, que ne viens-tu me rejoindre
dans l’arène politique? Nous serions deux alors pour le dessein que
je médite, et l’on verrait ce que c’est que deux hommes décidés et
énergiques formant en quelque sorte un attelage, et tirant ensemble au
rude collier de la justice et de la vérité.
Mais trouves-tu que j’aie par trop la prétention de devenir épidémique
et d’inoculer à tout venant ma fièvre jaune parlementaire, reviens au
moins à la carrière des lettres où déjà tu avais marqué ta place, et
demande à ton imagination de te faire oublier ton cœur qui te parle
trop du passé. Pour mon compte, je ferai autour de toi tout le bruit
que je pourrai, et dût la continuation de notre correspondance prendre
sur mon sommeil, pour te distraire bon gré mal gré, je te tiendrai avec
soin au courant de toutes les péripéties du drame dans lequel je vais
m’engager.
Arrivant à Paris sans logement arrêté d’avance, tu serais bien l’homme
du temps d’autrefois, si tu voulais prendre chez moi ton gîte, au lieu
d’aller t’installer à Ville-d’Avray, dont je trouve le séjour mauvais
et dangereux pour toi. Tu jugerais toi-même de ma belle gouvernante
et verrais à quel point elle a été calomniée et méconnue. Tu serais
aussi plus près de l’Estorade, dont j’attends pour toi de grandes
consolations; enfin, ce serait là une charmante expiation de tous les
torts involontaires que tu as pu avoir avec moi. A tout hasard, j’ai
donné mes instructions en conséquence, et ta chambre t’attend. Le
quartier perdu où je loge te sera une transition avec le Paris bruyant
et infernal auquel je me doute bien que tu auras de la peine à te
réhabituer. Je ne loge pas loin de cette rue d’Enfer où nous demeurions
jadis de compagnie, et où nous avons eu de si bons moments. Que de
rêves, que de projets alors et combien peu la vie réelle en a ratifié!
Notre songe le plus habituel, c’était la gloire, et celui-là seul dont
elle ait paru ne pas vouloir nous faire banqueroute, nous le désertons
nous-mêmes: toi pour souffrir et pleurer, moi pour courir après une
vaporeuse filiation dont je ne sais si j’aurai un jour beaucoup à me
féliciter. Pendant que le flot toujours changeant de l’existence a
tout emporté, nos digues, nos jardinets, nos rosiers en boutons, nos
maisonnettes, une seule chose est restée à l’ancre: notre vieille et
sainte amitié; n’y fais plus d’avarie, je t’en conjure, mon cher
enfant prodigue, et ne t’expose pas à te brouiller avec la cour du
Nord, dont je serai peut-être un jour le Suger ou le Sully.
_P. S._ Tu n’es pas encore arrivé, cher ami, et je ferme ma lettre
qui te sera remise par ma gouvernante, quand tu te présenteras à mon
domicile, car je compte bien que ta première visite sera pour moi;
tu ne sauras pas encore, par conséquent, que je suis absent. Je suis
allé ce matin chez les frères Mongenod; les deux cent cinquante mille
francs y étaient, mais avec l’accompagnement d’une circonstance bien
extraordinaire: l’argent était au nom de _M. le comte de Sallenauve_,
dit Dorlange, statuaire, rue de l’Ouest, 42. Ainsi, malgré une
désignation qui jusqu’ici n’avait jamais été la mienne, la somme en mes
mains était bien à destination, et elle m’a été payée sans difficulté.
J’ai eu assez de présence d’esprit en face du caissier pour ne pas
paraître trop stupéfait de mon nouveau nom et de mon nouveau titre;
mais j’ai vu en particulier M. Mongenod l’aîné, homme qui jouit dans
la Banque de la plus belle réputation, et avec lui je me suis ouvert
de mon étonnement, en lui demandant les explications qu’il serait en
mesure de me donner. Il n’a pu m’en fournir aucune: l’argent lui est
venu par un banquier hollandais, son correspondant à Rotterdam, et il
n’en sait pas plus long. Ah ça! que se passe-t-il! Vais-je être noble
maintenant? le moment est-il venu pour mon père de se manifester? Je
pars dans un émoi et dans une anxiété que tu comprends. Jusqu’à nouvel
ordre, je t’adresserai tes lettres chez moi; si tu ne te décides pas à
y loger, fais-moi bientôt connaître ton adresse, car il me semble que
nous allons avoir beaucoup de choses à nous dire. Aucune confidence, je
te prie, aux l’Estorade, et tout ceci bien entre nous.