XIII.--DORLANGE A MARIE-GASTON.

Arcis-sur-Aube, 3 mai 1839.

Cher ami, hier soir, à sept heures, par-devant maître Achille Pigoult,

notaire royal à la résidence d’Arcis-sur-Aube, ont eu lieu les obsèques

et enterrement de Charles Dorlange, qui bientôt après, comme un

papillon sorti de sa nymphe, s’est élancé dans le monde, sous le nom

et la figure de Charles de Sallenauve, fils de François-Henri-Pantaléon

Dumirail, marquis de Sallenauve. Suit l’historique des faits qui ont

précédé cette brillante et glorieuse transformation.

Parti dans la soirée du 1er mai de Paris que je laissais livré à

toutes les joies officielles de la saint Philippe, le lendemain dans

l’après-midi, conformément à la prescription paternelle, je faisais mon

entrée dans la ville d’Arcis. A la descente du coupé, tu penses bien

que mon étonnement ne fut pas médiocre, en apercevant dans la rue, où

venait de s’arrêter la diligence, cet insaisissable Jacques Bricheteau

que je n’avais pas entrevu depuis notre fatale rencontre de l’île

Saint-Louis. Cette fois, au lieu de procéder à la manière du chien de

Jean de Nivelle, je le vois venir à moi, le sourire sur les lèvres, et

il me tend la main en disant:

--Enfin, cher monsieur, nous sommes à peu près au bout des mystères,

et bientôt, je l’espère, vous ne croirez plus avoir à vous plaindre de

moi. En même temps, ayant l’air de céder à une pressante sollicitude:

--Vous apportez l’argent? me demande-t-il.

--Oui, répondis-je, ni perdu, ni volé. Et je tire de ma poche un

portefeuille contenant les deux cent cinquante mille francs en billets

de banque.

--Très bien! dit Jacques Bricheteau. Maintenant nous allons à l’hôtel

de la Poste où vous savez sans doute par qui vous êtes attendu?

--Mais non, vraiment, repartis-je.

--Vous n’avez donc pas remarqué la qualification sous laquelle la somme

vous est parvenue?

--Au contraire, cette étrangeté m’a tout d’abord frappé, et j’avoue

qu’elle a beaucoup fait travailler mon imagination.

--Eh bien! tout à l’heure nous allons complétement déchirer le voile

dont nous avions eu soin de vous lever un coin pour que vous n’alliez

pas trop brusquement vous heurter contre le grand et heureux événement

près de s’accomplir dans votre vie.

--Mon père serait ici? Je fis cette question avec vivacité, mais sans

pourtant ressentir le trouble profond dont l’idée d’aller embrasser une

mère m’eût probablement pénétré.

--Oui, répondit Jacques Bricheteau, votre père vous attend, mais je

dois vous prémunir contre une nuance probable de son accueil. Le

marquis a beaucoup souffert; la vie de cour que depuis il a menée,

l’a habitué à rendre peu extérieures ses impressions; d’ailleurs, en

tout, il a horreur de ce qui peut rappeler l’allure bourgeoise; ne vous

étonnez donc pas de la réception froidement digne et aristocratique,

qu’il pourrait être disposé à vous faire: c’est un bon homme au fond et

que vous apprécierez mieux quand vous le connaîtrez.

Voilà, pensais-je, des préparations tout juste rassurantes, et comme

déjà, de moi-même, je ne me sentais pas très ardemment disposé,

j’augurai que cette première entrevue allait se passer tout entière

au-dessous de zéro.

En entrant dans la pièce où m’attendait le marquis, je vis un homme

fort grand, fort maigre et fort chauve, assis à une table, sur laquelle

il mettait en ordre des papiers. Au bruit que nous fîmes en ouvrant la

porte, il remonta ses lunettes sur son front, appuya ses deux mains sur

les bras de son fauteuil, et, le visage tourné vers nous, il attendit.

--M. le comte de Sallenauve! dit Jacques Bricheteau en donnant à

cette annonce toute la solennité qu’y eût mise un introducteur des

ambassadeurs ou un chambellan. Cependant la présence de l’homme auquel

je devais la vie, avait en un moment fondu ma glace, et en m’avançant

vers lui d’un mouvement vif et empressé, je me sentais monter des

larmes dans les yeux.

Lui ne se leva pas. Sur sa figure, de cette distinction remarquable

qu’autrefois on appelait un grand air, ne parut pas la trace de la

moindre émotion; il se contenta de me tendre la main, serra mollement

la mienne, puis me dit:--Prenez un siége, monsieur, car je n’ai pas

encore le droit de vous appeler mon fils.

Quand Jacques Bricheteau et moi fûmes assis:

--Vous n’avez donc, me dit ce singulier père, aucune répugnance à

accepter la situation politique dont nous sommes occupés pour vous?

--Au contraire, répondis-je, l’idée m’en avait d’abord étonné, mais je

m’y suis rapidement fait, et j’ai exécuté avec soin, pour assurer le

succès, toutes les prescriptions qui m’avaient été transmises.

--A merveille, fit le marquis en prenant sur sa table une tabatière

d’or qu’il se mit à faire tourner dans ses doigts; puis, après un

moment de silence: maintenant, ajouta-t-il, je vous dois quelques

explications; notre ami Bricheteau, s’il veut bien l’avoir pour

agréable, va vous les donner. Ce qui équivalait à l’ancienne formule

royale: _Mon chancelier vous dira le reste_.

--Pour reprendre les choses à leur origine, dit Jacques Bricheteau,

en acceptant la procuration qui venait de lui être passée, je dois

d’abord, mon cher monsieur, vous faire savoir que vous n’êtes pas un

Sallenauve direct. Revenu de l’émigration, aux alentours de 1808, M.

le marquis, ici présent, fit, vers la même époque, la connaissance

de votre mère, et, au commencement de 1809, vous deveniez le fruit

de cette liaison. Votre naissance, vous le savez déjà, coûta la vie

à votre mère, et, comme un malheur n’arrive jamais seul, peu après

cette perte cruelle, M. de Sallenauve, compromis dans une conspiration

contre le trône impérial, était forcé de s’expatrier. Enfant d’Arcis

comme moi, M. le marquis voulait bien m’honorer de quelque amitié, et,

au moment de son expatriation nouvelle, il me confia le soin de votre

enfance; ce soin, je l’acceptai, je ne dirai pas avec empressement,

mais avec la plus vive reconnaissance.

A ce mot, le marquis tendit la main à Jacques Bricheteau qui était

assis à sa portée, et, après une étreinte silencieuse, qui ne me parut

pas d’ailleurs les émouvoir prodigieusement, Jacques Bricheteau ajouta:

--L’appareil de précautions mystérieuses dont je m’étudiai à entourer

le mandat que j’avais accepté s’explique par beaucoup de raisons, et

je puis dire qu’en quelque sorte, vous avez eu le contre-coup de tous

les régimes qui, en France, se sont succédé depuis votre naissance.

Sous l’Empire, je craignais qu’un gouvernement, qui n’avait pas la

réputation d’être indulgent pour les agressions dont il pouvait devenir

l’objet, n’étendît jusqu’à vous les rigueurs de la proscription

paternelle, et c’est de cette façon que l’idée de vous ménager une

sorte d’existence anonyme commença à prendre pied dans mon esprit. Sous

la Restauration, j’eus à redouter pour vous une autre nature d’ennemis.

La famille de Sallenauve, qui n’a plus aujourd’hui d’autre représentant

que monsieur le marquis, ici présent, était alors toute puissante. Elle

avait eu vent de votre naissance, et il ne lui avait pas échappé que

celui de qui vous teniez le jour, avait eu la précaution de ne vous

point reconnaître, afin d’être en mesure de vous laisser la totalité

de sa fortune, dont la loi, comme enfant naturel, vous eût disputé une

partie. L’ombre dans laquelle je vous avais tenu jusque-là me parut le

meilleur asile contre les persécutions de parents avides, et venues de

ce côté, quelques démarches suspectes, faites à plusieurs reprises dans

mes entours, témoignèrent de la justesse de mes prévisions. Enfin,

sous le gouvernement de Juillet, ce fut moi-même que je craignis pour

vous. J’avais vu établir cet ordre de choses avec un profond regret, et

comme on fait volontiers de tous les gouvernements qui arrivent et qui

ne vous sont pas sympathiques, ne croyant pas à sa durée, je m’étais

laissé entraîner contre lui à quelques hostilités actives qui me mirent

à l’index de la police...

Ici le souvenir du soupçon tout contraire, dont Jacques Bricheteau

avait été l’objet au _Café des Arts_, ayant fait passer un sourire sur

mon visage, le _chancelier_ s’arrêta, et avec un sérieux très marqué:

--Les explications que j’ai l’honneur de vous donner, me demanda-t-il,

auraient-elles le malheur de vous sembler invraisemblables?

Lorsque j’eus donné le sens de mon mouvement de physionomie:

--Ce garçon limonadier, dit Jacques Bricheteau, ne se trompait

pas absolument, car depuis de longues années je suis employé à la

préfecture de police, au service de la salubrité, mais je n’entreprends

pas l’espionnage, et au contraire, plus d’une fois je faillis en être

la victime. Maintenant, pour en venir au secret dont je continuai

d’entourer notre relation, sans appréhender pour vous comme résultat

de cette accointance connue, des persécutions positives, il me parut

que son ébruitement pouvait nuire à votre carrière. Les sculpteurs,

me disais-je, ne peuvent vivre sans l’appui du gouvernement; je serai

peut-être cause qu’on lui marchandera des commandes. Je dois ajouter

d’ailleurs, qu’à l’époque où je vous fis savoir que votre pension

cesserait de vous être servie, déjà depuis plusieurs années j’avais

entièrement perdu la trace de monsieur le marquis. A quoi bon alors

vous faire la confidence d’un passé qui ne paraissait plus avoir

d’ouverture sur aucun avenir? Je résolus donc de vous laisser dans

votre entière ignorance, et m’occupai de trouver une fable qui, en

trompant votre curiosité, pût me relever de la longue privation que je

m’étais imposée en évitant jusque-là tout rapport direct avec vous...

--L’homme que vous aviez chargé de vous représenter, dis-je alors

en interrompant, pouvait être habilement choisi au point de vue du

mystère; mais convenez que de sa personne il n’était pas attrayant.

--Ce pauvre Gorenflot, répondit en riant l’organiste, c’est tout

bonnement un des sonneurs de la paroisse et l’homme qui pousse le

vent dans mon orgue. Je ne sais s’il était connu de l’auteur de

_Notre-Dame-de-Paris_ quand il a inventé son _Quasimodo_.

Pendant cette parenthèse de Jacques Bricheteau, un bruit assez ridicule

vint frapper notre oreille; un ronflement très accentué de mon père

nous donnait à connaître ou qu’il ne prenait pas grand intérêt aux

explications fournies en son nom ou qu’il les trouvait d’une certaine

prolixité. Je ne sais si l’amour-propre d’orateur offensé donna à

Jacques Bricheteau ce mouvement de vivacité; mais, se levant avec

impatience, il secoua rudement le bras du dormeur en lui criant:

--Eh! marquis, si vous dormez ainsi au conseil des ministres, voilà,

sur ma parole, un pays bien gouverné!

M. de Sallenauve ouvrit les yeux, se secoua, puis s’adressant à

moi:--Pardon, monsieur le comte, me dit-il, mais voilà dix nuits que

je voyage en poste, sans m’arrêter, afin de me trouver au rendez-vous

que je vous avais fait donner ici; quoique j’aie passé dans un lit

la nuit dernière, je me sens encore un peu fatigué. Cela dit, il se

leva, aspira une forte prise de tabac, et se mit à se promener dans

l’appartement pendant que Jacques Bricheteau continuait ainsi:

--Il y a un peu plus d’un an, je reçois enfin une lettre de votre

père; il m’expliquait son long silence, les projets qu’il avait sur

vous, et la nécessité où, encore pour quelques années peut être, il

était de garder avec vous le plus sévère incognito. C’est justement à

cette époque que le hasard vous conduit sur mon chemin; alors je vous

vois prêt à vous jeter dans les folies pour pénétrer un secret dont

l’existence était devenue manifeste pour vous.

--Vous êtes preste à déménager, dis-je en riant à l’ex-habitant du quai

de Béthune.

--Je fis mieux que cela: horriblement tourmenté de l’idée qu’au moment

précis où M. le marquis en déclarait la continuation nécessaire, vous

viendriez à pénétrer malgré moi les ténèbres dont je vous avais si

savamment environné...

--Vous partîtes pour Stockholm?

--Non: pour la résidence de votre père, et à Stockholm, je mis à la

poste la lettre dont il m’avait chargé pour vous.

--Mais je ne saisis pas bien...

--Rien pourtant n’est plus facile à comprendre, dit le marquis d’un

ton capable, ce n’est pas en Suède que je réside, et nous voulions vous

dépayser.

--Vous plaît-il de poursuivre à ma place, dit Jacques Bricheteau, ne

paraissant pas très disposé à se laisser déposséder de la parole, dont

tu as pu remarquer, cher ami, qu’il use avec élégance et facilité.

--Non pas, non pas, continuez, repartit le marquis, vous vous en

acquittez à merveille.

--La présence de M. le marquis, dit Jacques Bricheteau en poursuivant,

n’aura pas pour résultat, je dois vous en prévenir, de mettre

immédiatement un terme à toutes les obscurités dont ses rapports avec

vous ont été compliqués jusqu’ici. Pour le soin de son avenir et pour

celui du vôtre, il se réserve de vous laisser ignorer quelque temps

encore le nom du pays au gouvernement duquel il espère vous voir un

jour appelé après lui, aussi bien que quelques autres particularités de

sa vie. Si même aujourd’hui il est ici présent, c’est surtout dans le

but de n’avoir pas à s’expliquer davantage et de demander un nouveau

bail à votre curiosité.

M’étant avisé que votre position de famille équivoque était de nature,

dans la vie politique où vous allez entrer, à vous créer, sinon des

difficultés, au moins certains déboires, sur l’observation qu’une de

mes lettres en faisait à monsieur votre père, il se résolut à hâter

le moment d’une reconnaissance officielle et légale que l’extinction

de toute sa famille rendait désormais très désirable pour vous; et du

pays lointain qu’il habite, il se mit en devoir d’y procéder. Mais

la reconnaissance d’un enfant naturel est un acte grave que la loi a

entouré de précautions étroites. Il faut un acte authentique passé

devant notaire, et, à supposer qu’une procuration spéciale eût pu

remplacer le consentement oral du père, M. le marquis pensa bientôt

que les légalisations devenues indispensables pour donner à cette

procuration toute sa valeur ébruiteraient, non-seulement pour vous,

mais pour le pays où il est marié et naturalisé en quelque sorte,

ce secret de son individualité, qu’il est tenu à économiser encore

pendant quelque temps. Alors, son parti fut pris: trouvant le moyen de

s’échapper pour quelques semaines, il arriva en toute diligence, vint

me surprendre, et vous donna rendez-vous ici. Mais dans le voyage à la

fois long et rapide qu’il entreprenait, il devait craindre que la somme

importante destinée à préparer le succès de votre élection ne courût

quelque risque; alors il la fit passer par le canal des banquiers, en

exigeant qu’elle pût être touchée à jour fixe. Voilà pourquoi, à votre

arrivée ici, je vous ai fait une question qui a pu vous surprendre.

Maintenant, je vous en adresse une autre, et celle-ci a plus de

gravité: Consentez-vous à prendre le nom de M. de Sallenauve et à être

reconnu pour son fils?

--Je ne suis pas légiste, répondis-je; mais il me semble que cette

reconnaissance, en supposant que je ne dusse pas m’en trouver très

honoré, il ne dépendrait pas tout à fait de moi de la décliner.

--Pardonnez-moi, repartit Jacques Bricheteau, vous pourriez être

le fils d’un père peu recommandable, avoir par conséquent intérêt

à contester sa paternité, et dans le cas particulier où nous nous

trouvons, vous pourriez probablement plaider avec avantage contre la

faveur que l’on veut vous faire. Je dois d’ailleurs vous le dire; et,

en parlant ainsi, je suis sûr d’exprimer les intentions de monsieur

votre père, si vous pensiez qu’un homme qui déjà, dans l’intérêt

de votre élection, a mis un demi-million dehors, n’est pas un père

tout à fait convenable, nous vous laisserions tout à fait libre, et

n’insisterions d’aucune façon.

--Parfaitement, parfaitement, dit M. de Sallenauve en mettant à cette

affirmation un accent bref et un son de voix clair et particulier aux

débris de la vieille aristocratie.

La politesse, pour le moins, me forçait à dire que j’acceptais avec

empressement la paternité qui s’offrait à moi. A quelques mots que je

prononçai dans ce sens:

--Du reste, répondit gaiement Jacques Bricheteau, notre pensée n’est

pas de vous faire acheter _père en poche_. Moins pour provoquer une

confiance que dès à présent il se croit acquise, que pour vous mettre

à même de connaître la famille dont vous allez porter le nom, M. le

marquis fera passer sous vos yeux tous les titres et tous les papiers

dont il est détenteur; de plus, quoique depuis bien longtemps il ait

quitté ce pays, il sera en mesure de faire affirmer son identité par

plusieurs de ses contemporains encore existants, ce qui, du reste, ne

pourra que profiter à la validité de l’acte à intervenir. Par exemple,

au nombre des personnes honorables par lesquelles il a déjà été

reconnu, je puis vous citer la respectueuse supérieure de la communauté

des dames Ursulines, la mère Marie-des-Anges, pour laquelle, soit dit

en passant, vous avez fait un chef-d’œuvre.

--Oui, ma foi, oui, c’est un joli morceau, dit le marquis, et si vous

êtes un politique de cette force!...

--Eh bien! marquis, dit Jacques Bricheteau, qui me parut le mener un

peu, voulez-vous procéder, avec notre jeune ami, à la vérification des

papiers de famille?

--Mais c’est inutile, répliquai-je. Et vraiment, par ce refus d’examen,

il ne me paraissait pas que j’engageasse beaucoup ma foi; car, après

tout, que signifient des papiers entre les mains d’un homme qui peut

les avoir fabriqués ou se les être appropriés? Mais mon père ne me

tint pas pour quitte, et pendant plus de deux heures, il fit passer

sous mes yeux des parchemins, des arbres généalogiques, des contrats,

des brevets, toutes pièces desquelles il résulte que la famille de

Sallenauve est, après les Cinq-Cygne, une des plus anciennes familles

de la Champagne en général, et du département de l’Aube en particulier.

Je dois ajouter que l’exhibition de toutes ces archives fut accompagnée

d’un nombre infini de détails parlés, qui donnaient à l’identité du

dernier marquis de Sallenauve la plus incontestable vraisemblance. Sur

tout autre sujet, mon père est assez laconique; son ouverture d’esprit

ne me paraît pas extraordinaire, et volontiers il passe la parole

à son _chancelier_; mais là, sur le fait de ses parchemins, il fut

étourdissant d’anecdotes, de souvenirs, de savoir héraldique; bref, ce

fut bien le vieux gentilhomme ignorant et superficiel sur toute chose,

mais devenu d’une érudition bénédictine quand il s’agit de la science

de sa maison.

La séance, je crois, durerait encore, sans l’intervention de Jacques

Bricheteau: comme il vit le marquis prêt à couronner ses immenses

commentaires oraux par la lecture d’un volumineux mémoire où il s’est

proposé de réfuter un chapitre des _Historiettes_ de Tallemant des

Réaux, qui n’a pas été écrit pour la plus grande gloire des Sallenauve,

le judicieux organiste fit remarquer qu’il était l’heure de se mettre à

table, si l’on voulait être exactement rendu, à sept heures, en l’étude

de maître Achille Pigoult, où rendez-vous était pris. Nous dînâmes

donc, non pas à table d’hôte, mais dans notre appartement, et le dîner

n’eut rien de remarquable, si ce n’est sa longueur excessive, due au

recueillement silencieux et à la lenteur que le marquis, par suite de

la perte de toutes ses dents, met à avaler ses morceaux.

A sept heures, nous étions rendus chez maître Achille Pigoult... Mais

il est bientôt deux heures du matin, et le sommeil me gagne: à demain

donc, si j’en ai le loisir, la continuation de cette lettre et la

relation circonstanciée de ce qui s’est passé dans l’étude du notaire

royal. Tu sais, d’ailleurs, en gros, le résultat, comme un homme qui

a couru au dernier chapitre d’un roman pour voir si _Évelina épouse

Arthur_, et tu peux bien me faire crédit des détails. Tout à l’heure,

en me couchant, je me dirai: Bonsoir, monsieur de Sallenauve. Au

fait, en m’affublant de ce nom de Dorlange, ce diable de Bricheteau

n’avait pas eu la main heureuse; j’avais l’air de quelque héros de

roman du temps de l’Empire, ou bien d’un de ces ténors de province qui

attendent un engagement sous les maigres ombrages du Palais-Royal.

Tu ne m’en veux point, n’est-ce pas, de te quitter pour mon lit où

je vais m’assoupir au doux murmure de l’Aube? D’ici, au milieu de

l’indescriptible silence de la nuit, dans une petite ville de province,

j’entends mélancoliquement clapoter ses flots.

La Comédie humaine - Volume 12. Scènes de la vie parisienne et scènes de la vie politique · 第 85 / 104 题