Paris, mai 1839.
Chère madame, M. Dorlange vint hier soir pour nous faire ses adieux. Il
part aujourd’hui pour Arcis-sur-Aube où il va faire l’inauguration de
_sa_ statue. C’est là aussi que les journaux de l’opposition le portent
candidat. M. de l’Estorade prétend que la localité ne pouvait pas être
plus mal choisie et qu’elle ne laisse à sa nomination aucune chance;
mais ce n’est pas là la question.
M. Dorlange arriva chez moi de bonne heure; j’étais seule: M. de
l’Estorade dînait chez le ministre de l’intérieur, et les enfants, qui
dans la journée avaient fait une grande promenade, avaient eux-mêmes
demandé à devancer l’heure habituelle de leur coucher. Le tête-à-tête
interrompu par madame de la Bastie se trouvait donc tout naturellement
renoué, et j’allais demander à M. Dorlange la continuation de
l’histoire dont il ne m’a encore dit que les derniers mots, quand
survint notre vieux Lucas m’apportant une lettre. Elle était de
mon Armand; il me faisait savoir que depuis le matin il était très
souffrant à l’infirmerie.
--Faites atteler, dis-je à Lucas, avec l’émoi que vous supposez.
--Mais, madame, me répond Lucas, monsieur a demandé la voiture pour
huit heures et demie, et Tony est déjà parti.
--Alors ayez-moi une citadine.
--Je ne sais pas si j’en trouverai, me dit notre vieux serviteur, qui
est l’homme aux difficultés; depuis un moment il tombe de l’eau.
Sans tenir aucun compte de cette remarque et sans plus penser à M.
Dorlange, que je laisse assez empêché de se retirer avant d’avoir pris
congé, je passe dans ma chambre à coucher pour mettre mon châle et
mon chapeau. Ma toilette lestement faite, je reviens au salon, où je
retrouve mon visiteur.
--Vous m’excuserez, monsieur, lui dis-je alors, de vous quitter si
brusquement: je cours au collége Henri IV. Jamais je ne saurais passer
une nuit dans l’anxiété où vient de me jeter une lettre de mon fils,
m’annonçant que depuis ce matin il est à l’infirmerie.
--Mais, me répond M. Dorlange, vous ne vous rendez pas seule, en
voiture de louage, dans un quartier perdu?
--Lucas m’accompagnera.
A ce moment rentre Lucas. Sa prédiction s’était réalisée; pas une
voiture sur les places, il pleuvait à torrents. Le temps s’écoulait;
déjà il était presque une heure indue pour se présenter au collége, où,
après neuf heures, tout le monde est couché.
--Il faut prendre un parti, dis-je à Lucas; allez mettre des chaussures
un peu fortes, et vous m’accompagnerez avec un parapluie.
Aussitôt je vis la figure de Lucas s’allonger; il n’est plus jeune,
aime ses aises, et tous les hivers se plaint d’un rhumatisme. A
plusieurs objections dont il s’avise coup sur coup, qu’il est bien
tard, que nous allons _révolutionner_ le collége, que je m’expose à
prendre un rhume, que M. Armand ne doit pas être bien malade puisqu’il
a pu écrire lui-même, il est clair que mon plan de campagne n’agrée pas
du tout à mon vieux compagnon. M. Dorlange offre alors obligeamment de
faire la course à ma place, et de venir me rendre compte; mais ce terme
moyen n’arrangeait rien, j’avais besoin de voir moi-même pour être
rassurée. L’ayant donc remercié:
--Voyons, Lucas, dis-je avec autorité, allez vous disposer, et revenez
vite, car une chose est vraie dans toutes vos remarques: il se fait
tard.
Mais, se voyant ainsi acculé, Lucas lève résolûment l’étendard de la
révolte:--Il n’est pas possible, dit-il, que madame sorte à pied par un
temps pareil, et je n’ai pas envie que monsieur me fasse une scène pour
m’être prêté à une si singulière idée.
--Ainsi vous ne jugez pas à propos de m’obéir?
--Madame sait bien que pour quelque chose d’utile et de raisonnable je
serais à ses ordres, fallût-il passer au milieu du feu!
--Sans doute, la chaleur est recommandée pour les rhumatismes, mais la
pluie leur est contraire. Me tournant alors vers M. Dorlange, sans
écouter la réponse du vieux réfractaire:--Puisque, lui dis-je, vous
vous offriez à entreprendre seul ce voyage, j’ose espérer que vous
voudrez bien ne pas me refuser votre bras.
--Je suis comme Lucas, répondit-il, je ne trouve pas cette promenade
absolument indispensable; mais moi je n’ai pas peur d’être grondé par
M. de l’Estorade, j’aurai donc l’honneur de vous accompagner.
Nous sortons; et tout en descendant l’escalier, je pensais, à part moi,
que la vie est pleine d’occurrences singulières. Voilà un homme dont je
ne suis pas sûre, qui, deux mois avant, manœuvrait autour de moi avec
tout l’air d’un forban, et auquel je suis amenée à me livrer en toute
confiance et dans des conditions qu’oserait à peine rêver l’amant le
plus favorisé. La vérité est qu’il faisait un temps effroyable; nous
n’avions pas marché cinquante pas que, malgré le vaste parapluie de
Lucas, tenu par M. Dorlange de manière à m’abriter à ses dépens, nous
étions inondés. Ici nouvelle quoique heureuse complication. Une voiture
vient à passer; M. Dorlange interpelle le cocher, elle était vide.
Dire à mon cavalier que je n’entendais pas permettre qu’il y montât
avec moi était presque impossible. Outre que cette défiance eût été du
dernier désobligeant, n’était-ce pas moi-même beaucoup me descendre
que de la témoigner! Voyez pourtant, chère madame, comme il y a des
pentes glissantes, et comme on peut dire que, depuis Énée et Didon,
les averses ont toujours fait les affaires des amoureux! En voiture,
on cause mal; le bruit des roues et des glaces fait qu’on est obligé
d’élever la voix. D’ailleurs M. Dorlange me savait sous le coup d’une
vive préoccupation; il eut donc le bon goût de ne pas prétendre à une
conversation réglée, et de rompre seulement de temps à autre, par
quelques phrases, un silence que la situation ne comportait pas non
plus trop absolu.
Arrivés au collége, M. Dorlange, après être descendu pour me donner
la main, comprend de lui-même qu’il ne doit pas entrer avec moi, et
il remonte dans la voiture pour m’attendre. M. Armand m’avait fait
la grâce d’une sorte de mystification. Sa grande indisposition se
réduisait à un mal de tête qui, depuis le moment où il m’avait écrit,
s’était même dissipé. Pour ordonner quelque chose, le médecin, qui
l’avait vu dans la journée, avait prescrit une infusion de tilleul
en lui disant que le lendemain il serait en état de retourner à ses
études. J’avais pris une massue pour tuer une puce, et commis une
manière d’énormité pour venir, à l’heure où tout le personnel bien
portant était au lit depuis longtemps, voir monsieur mon fils encore
debout, et faisant gravement, avec un des infirmiers, une partie
d’échecs.
Au sortir de ma belle expédition, la pluie avait entièrement cessé,
et un beau clair de lune argentait le pavé des rues lavées à grande
eau et ne conservant plus trace de boue. J’avais eu le cœur si serré,
que j’éprouvais le besoin de respirer le grand air. J’engageai donc M.
Dorlange à renvoyer la voiture, et nous revînmes à pied. C’était lui
faire la partie belle: du Panthéon à la rue de Varennes on a le temps
de se dire bien des choses; mais M. Dorlange parut si peu disposé à
abuser de la situation, que, prenant son texte de la frasque de M.
Armand, il entama une dissertation sur le danger de gâter les enfants.
Ce sujet ne m’est point agréable; il aurait dû s’en apercevoir à la
façon un peu rêche dont je me prêtais à la conversation. Voyons,
pensai-je, il faut pourtant en finir avec cette histoire toujours
interrompue et qui ressemble à la fameuse histoire du chevrier de
Sancho, laquelle avait pour spécialité de ne pouvoir être contée.
Coupant donc court aux théories d’éducation:
--La confidence que vous aviez commencé de me faire, dis-je à mon grave
interlocuteur, le moment, il me semble, ne serait pas mal choisi pour
la reprendre. Ici nous sommes sûrs que personne ne viendra se jeter à
la traverse.
--J’ai peur, me répondit M. Dorlange, d’être mauvais conteur; l’autre
jour, j’ai dépensé toute ma verve à faire à Marie-Gaston le même récit.
--Mais cela, remarquai-je en riant, est contre votre théorie du secret,
où un tiers seulement est de trop.
--Oh! Marie-Gaston et moi ne comptons que pour un; d’ailleurs il
fallait bien répondre aux bizarres idées qu’il s’était faites à votre
sujet et au mien.
--Comment! à mon sujet?
--Oui, il prétendait qu’à trop regarder le soleil, on reste ébloui de
ses rayons.
--Ce qui veut dire, en parlant d’une manière moins métaphorique.
--Qu’attendu les étrangetés dont a été entouré pour moi l’honneur de
votre connaissance, je pourrais bien être exposé à ne pas garder auprès
de vous, madame, toute ma raison et tout mon sang-froid.
--Et votre histoire répond à cette visée de M. Marie-Gaston?
--Vous allez en juger, repartit M. Dorlange.
Alors, sans plus de préambule, il me fit un assez long récit que je
ne vous transmets pas, chère madame, parce que, d’une part, il me
paraît tout à fait indifférent à vos fonctions directoriales, et que,
d’une autre, il implique un secret de famille qui engage ma discrétion
beaucoup plus sérieusement que je ne l’avais d’abord supposé. En somme,
ce qui résulte de cette histoire, c’est que M. Dorlange est amoureux
de la femme qui avait posé dans son imagination pour la sainte Ursule;
mais comme il faut ajouter que cette femme a bien l’air d’être à tout
jamais perdue pour lui, il ne me sembla pas du tout impossible qu’à
la longue il ne vînt à me transporter le sentiment qu’il paraît lui
garder encore aujourd’hui. Aussi, quand après avoir fini son récit, il
me demanda si je ne trouvais pas qu’il fût une réponse bien victorieuse
aux appréhensions ridicules de notre ami:
--La modestie, lui répondis-je, me fait un devoir de partager votre
sécurité; cependant on prétend qu’à l’armée beaucoup de projectiles
tuent les gens par ricochet.
--Ainsi, vous me croyez coupable de l’impertinence que Marie-Gaston me
fait l’honneur de redouter pour moi?
--Je ne sais pas si vous seriez un impertinent, repartis-je avec une
pointe de sécheresse; mais pour peu que cette fantaisie vous tînt fort
au cœur, je vous trouverais, je vous l’avoue, un homme fort à plaindre.
La riposte fut vive:
--Eh bien! madame, me répondit M. Dorlange, ne me plaignez pas: selon
moi, un premier amour est une vaccine qui dispense d’en gagner un
second.
La conversation en resta là; le récit avait pris du temps et nous
étions arrivés à ma porte. Je dus engager M. Dorlange à monter,
politesse qu’il accepta en remarquant que M. de l’Estorade serait
sans doute rentré et qu’il pourrait prendre congé de lui. Mon mari
était en effet de retour. Je ne sais si, prenant les devants contre
les reproches que j’étais en droit de lui adresser, Lucas s’était
étudié à envenimer ma démarche, ou si, pour la première fois de sa
vie, en présence de mon escapade maternelle, éprouvant un mouvement
de jalousie, M. de l’Estorade se trouva d’autant moins maître de le
cacher, que ce sentiment lui était moins familier. Toujours est-il
qu’il nous fit la réception la plus verte, me disant qu’il était inouï
qu’on eût l’idée de sortir à une pareille heure, par un pareil temps,
pour aller prendre des nouvelles d’un malade, qui, annonçant lui-même
sa maladie, montrait par là même que son indisposition n’avait pas
la moindre gravité. Après l’avoir laissé pendant quelque temps être
parfaitement inconvenant, trouvant qu’il était temps de couper court à
cette scène:
--Enfin, lui dis-je d’un ton péremptoire, je voulais dormir cette
nuit; je suis donc allée au collége par une pluie battante; m’en voilà
revenue par un magnifique clair de lune et je vous prie de remarquer
qu’après avoir bien voulu prendre la peine de m’accompagner, monsieur,
qui nous quitte demain, a pris celle de remonter jusqu’ici afin de vous
faire ses adieux.
J’ai habituellement trop d’empire sur M. de l’Estorade pour que ce
rappel à l’ordre ne fît pas son effet; mais décidément je vis qu’il
y avait dans son fait du mari mécontent, car ayant voulu faire de M.
Dorlange une diversion, bientôt je m’aperçus que j’en avais fait une
proie pour la mauvaise humeur de mon ogre de mari qui se tourna tout
entière de son côté. Après lui avoir dit que chez le ministre où il
venait de dîner il avait été fort question de sa candidature, M. de
l’Estorade commença par lui distiller avec amour toutes les raisons
qu’il avait de craindre pour lui un éclatant échec; que le collége
d’Arcis-sur-Aube était un de ceux où le ministère était le plus sûr de
son fait; qu’on avait envoyé là un homme d’une habileté rare, qui déjà,
depuis plusieurs jours, _travaillait_ l’élection et avait fait passer
au gouvernement les nouvelles les plus triomphantes. Mais ce n’était
là que des généralités auxquelles d’ailleurs M. Dorlange répondit avec
une grande modestie et avec toute l’apparence d’un homme ayant d’avance
pris son parti des fortunes diverses auxquelles pouvait être exposée
son élection. M. de l’Estorade lui gardait un dernier trait qui, dans
la situation donnée, devenait d’un effet merveilleux, puisque, du même
coup, il atteignait le candidat et le galant, en supposant que galant
il y eût.
--Écoutez, mon cher monsieur, dit M. de l’Estorade à sa victime, quand
on court la carrière électorale, il faut se représenter qu’on met
tout en jeu: sa vie publique comme sa vie privée. Dans votre présent,
dans votre passé, les adversaires fouillent d’une main impitoyable,
et malheur ma foi! à qui se présente avec le moindre côté véreux! Eh
bien! je ne dois pas vous le cacher: ce soir chez le ministre, il a
été fort question d’un petit scandale qui, très véniel dans la vie
d’un artiste, prend tout à coup dans celle d’un mandataire du pays une
proportion beaucoup plus grave. Vous me comprenez: je veux parler de
cette belle Italienne installée dans votre maison; prenez-y garde, il
pourrait bien vous être demandé compte par quelque électeur puritain de
la moralité plus ou moins problématique de sa présence chez vous.
La réplique de M. Dorlange fut très digne.
--A ceux, répondit-il, qui pourraient avoir la pensée de m’interroger
sur ce détail de ma vie privée, je ne souhaite qu’une chose: c’est
de n’avoir pas dans la leur un plus mauvais souvenir. Si déjà durant
notre trajet du collége ici, je n’avais pas assommé madame d’une
interminable histoire, je vous conterais, monsieur le comte, celle de
ma belle Italienne, et vous verriez que sa présence chez moi ne doit
rien me faire perdre de l’estime que jusqu’ici vous avez bien voulu me
témoigner.
--Mais, repartit M. de l’Estorade se radoucissant tout à coup en
apprenant que notre longue course s’était employée à raconter des
histoires, vous prenez mon observation bien au tragique! Moi-même,
je vous le disais tout à l’heure: qu’un artiste ait chez lui un beau
modèle, il n’y a rien là que de très naturel, mais ce n’est pas un
meuble à l’usage de messieurs les hommes politiques.
--Ce qui paraît être mieux à leur usage, reprit avec une certaine
animation M. Dorlange, c’est le parti que l’on peut tirer d’une
calomnie acceptée avec un mauvais empressement et avant toute
vérification. Du reste, loin de craindre une explication sur le sujet
dont vous m’entretenez, je la désire, et le ministère me rendrait grand
service en chargeant cet agent si merveilleusement habile, qu’il a
placé sur mon chemin, de soulever devant les électeurs cette délicate
question.
--Enfin, vous partez demain? demanda M. de l’Estorade, voyant qu’il
s’était engagé dans une voie où, au lieu de ménager de la confusion à
M. Dorlange, il lui avait au contraire fourni l’occasion de répondre
avec une certaine hauteur de ton et de paroles.
--Oui, et d’assez bonne heure, en sorte que je vais avoir l’honneur de
prendre congé de vous, car j’ai encore quelques préparatifs à terminer.
Là-dessus M. Dorlange se leva, et après m’avoir adressé un salut assez
cérémonieux, sans donner la main à M. de l’Estorade qui, de son côté,
ne la lui tendit pas, il sortit de l’appartement.
Pour éviter une explication qui entre nous était inévitable:--Ah çà!
qu’avait donc Armand? demanda M. de l’Estorade.
--Ce qu’avait Armand importe peu, répondis-je, et vous vous en êtes
douté en me voyant revenir sans lui, et ne pas témoigner la moindre
émotion. Mais ce qui serait plus intéressant à savoir, c’est ce que
vous-même avez ce soir, car jamais je ne vous vis si à contre-temps, si
aigre et si désobligeant.
--Quoi! parce que j’ai dit à un candidat ridicule qu’il devait prendre
le deuil de sa députation?
--D’abord ce n’était pas un compliment à faire, et dans tous les cas,
le moment était mal choisi avec un homme auquel mon émoi maternel
venait d’imposer une atroce corvée.
--Je n’aime pas les officieux, répliqua M. de l’Estorade en haussant
beaucoup plus le ton qu’il ne le fait d’ordinaire avec moi. Après tout,
si ce monsieur ne s’était pas trouvé là pour vous offrir son bras, vous
n’eussiez pas fait cette inconvenante promenade.
--Vous vous trompez, et je l’eusse faite d’une façon plus inconvenante
encore, car j’eusse été seule au collége, vos gens étant ici les
maîtres et ayant refusé de m’accompagner.
--Mais enfin, vous admettez bien que si quelqu’un vous eût rencontrée
à neuf heures et demie du soir, dans le quartier du Panthéon, bras
dessus, bras dessous, avec M. Dorlange, la chose eût au moins paru
singulière.
Ayant l’air de découvrir ce que je savais depuis une heure:--Mon Dieu,
monsieur, m’écriai-je, après quinze ans de mariage me feriez-vous
pour la première fois l’honneur d’être jaloux? Alors je m’explique
que, malgré votre respect pour les convenances, vous ayez profité
de ma présence pour entreprendre M. Dorlange sur le sujet assez peu
convenable de cette femme que l’on croit sa maîtresse; c’était de la
bonne perfidie bien noire, et vous jouiez à le ruiner dans mon esprit.
Ainsi percé à jour, mon pauvre mari battit la campagne et n’eut
enfin d’autre ressource que celle de sonner Lucas, auquel il fit une
rude semonce; cela mit fin à l’explication. Toutefois, quoique ayant
remporté cette facile victoire, les grands petits événements de cette
soirée ne me laissent pas moins sous une détestable impression. Je
revenais contente, je croyais savoir enfin à quoi m’en tenir avec M.
Dorlange. Pour être franche, je ne dois pas vous cacher qu’au moment
où il me jeta son fameux: _Ne me plaignez pas_, comme les femmes sont
toujours un peu femmes, j’avais senti comme un petit froissement à mon
amour-propre; mais, tout en montant l’escalier, je m’étais dit que la
manière vive et accentuée dont était partie cette parole devait lui
prêter grande créance. C’était bien la naïve et franche explosion d’un
sentiment vrai; ce sentiment ne s’adressait pas à moi, il se portait
énergiquement ailleurs. Je devais donc être pleinement rassurée.
Mais que pensez-vous de cette habileté conjugale qui, en voulant
compromettre auprès de moi un homme dont je ne m’étais que trop
occupée, lui fournit l’occasion de paraître dans un plus beau jour,
et de s’y donner un nouveau relief? Car, il n’y avait pas à s’y
méprendre, l’espèce d’émotion avec laquelle M. Dorlange a repoussé
l’insinuation dont il se voyait l’objet, était le cri d’une conscience
qui vit en paix avec elle-même, et qui sent le moyen de confondre la
calomnie. Alors, chère madame, je vous le demande, quel est donc cet
homme dont on ne peut trouver le côté vulnérable, et qu’en deux ou
trois circonstances nous avons vu héroïque, et cela presque sans qu’il
ait l’air de s’en apercevoir, comme s’il n’habitait jamais que les
hauteurs, et que la grandeur fût son élément? Comment, en dépit de
toutes les apparences contraires, cette Italienne ne lui serait rien?
Ainsi, au milieu de nos petites mœurs étiolées, il se trouverait encore
des caractères assez forts, pour courir sur le penchant des occasions
les plus périlleuses, sans jamais y tomber! Quelle nature que celle qui
peut ainsi traverser tous les buissons sans y rien laisser de sa laine!
Et de cet homme si exceptionnel, je pensais à faire un ami!
Oh! que je ne m’y jouerai pas! qu’il vienne enfin à s’assurer, ce Dante
Alighieri de la sculpture, que sa Béatrice ne lui sera jamais rendue
et que, tout à coup, comme déjà il l’a fait une fois, il se retourne
de mon côté; mais que deviendrai-je? Est-on jamais assurée contre la
puissance de fascination que doivent exercer de pareils hommes? Comme
disait M. de Montiveau à la pauvre duchesse de Langeais, non-seulement:
_il ne faut pas toucher à la hache_, mais il faut encore soigneusement
s’en tenir à distance, de peur qu’un des rayons de ce fer poli et
brillant ne vienne à vous frapper dans les yeux. Heureusement voilà
M. de l’Estorade déjà mal disposé pour ce dangereux homme; mais qu’il
soit tranquille, M. le comte, j’aurai soin d’entretenir et de cultiver
ce germe d’hostilité naissante. Après cela, si M. Dorlange venait à
être nommé, lui et mon mari seront dans deux camps opposés, et la
passion politique, Dieu merci! a souvent coupé court à des intimités
plus anciennes et mieux installées que celle-ci. Mais il est le sauveur
de votre fille; mais vous aviez peur d’être aimée, et il ne songe pas
à vous; mais c’est un homme distingué par l’esprit et par la hauteur
des sentiments, et auquel vous n’avez pas un reproche à adresser? Des
raisons que tout cela! chère madame, suffit qu’il me fait peur. Or,
quand j’ai peur, je ne discute, ni ne raisonne, je regarde seulement si
j’ai encore assez de jambes et d’haleine, et tout naïvement je me mets
à fuir jusqu’à ce que je me sente en sûreté.