Paris, avril 1839.
Cher ami, tant bien que mal je continue mon rôle de candidat sans
collége; mes amis s’en étonnent et moi je m’en inquiète; car quelques
semaines à peine nous séparent de l’élection générale, et s’il devait
arriver que toute cette mystérieuse préparation aboutît à néant, la
belle figure, je te prie, que je ferais en face de M. Bixiou, dont tu
m’écrivais il y a quelque temps les malicieux aperçus.
Une pensée pourtant me rassure: il me paraît difficile qu’on ait ainsi
semé deux cent cinquante mille francs dans mon sillon électoral, sans
prétendre, en définitive, y récolter quelque chose; peut-être même,
à bien prendre la chose, chez ceux qui travaillent pour moi d’une
façon si peu pressée et si souterraine, cette lenteur doit-elle faire
supposer une grande confiance du succès.
Quoi qu’il en soit, je suis tenu par cette longue attente dans
un désœuvrement qui me pèse; à cheval en quelque sorte sur deux
existences, celle dans laquelle je n’ai pas le pied encore et celle
dont je ne suis pas tout à fait sorti, je n’ai le cœur à entreprendre
aucun travail et ne ressemble pas mal à un voyageur qui, ayant devancé
l’heure de la diligence, ne sait plus que faire de sa personne et à
quoi dépenser son temps. Tu ne te plaindras pas, je pense, que je fasse
tourner ce _far niente_ au profit de notre correspondance, et, ma
foi! puisque je suis de loisir, je reviendrai sur deux articles de ta
dernière lettre, auxquels je n’avais pas d’abord trouvé utile de donner
une grande attention. D’une part, tu m’avertissais que mes prétentions
parlementaires n’avaient pas le suffrage de M. Bixiou; d’autre part
tu m’insinuais que je pourrais bien être exposé à tomber amoureux de
madame de l’Estorade, si même je ne l’étais déjà. Parlons d’abord de la
grande désapprobation de M. Bixiou, comme on disait autrefois la grande
trahison de M. de Mirabeau.
D’un seul mot je te peindrai l’homme: M. Bixiou est un envieux. Chez
lui, il y avait incontestablement l’étoffe d’un grand artiste; mais,
dans l’économie de son existence, le ventre a tué le cœur et la tête,
et à tout jamais, par la domination des appétits sensuels, il s’est
rivé à la condition de _caricaturiste_, c’est-à-dire à la condition
d’un homme qui, au jour le jour, s’escompte en menus produits, vrais
travaux de forçat, faisant gaiement vivre leur homme, mais n’ayant
après eux ni considération ni lendemain. Talent avorté et à jamais
impuissant, il a dans l’esprit, comme sur le visage, ce grimacement
éternel et désespéré que d’instinct la pensée humaine a toujours prêté
aux anges déchus. De même que l’esprit des ténèbres s’attaque de
préférence aux grands saints, qui lui rappellent le plus durement la
nature angélique du haut de laquelle il est tombé, de même M. Bixiou se
plaît à baver sur les talents et sur les caractères chez lesquels il
pressent de la force, de la séve et le dessein courageusement pris de
ne se point gaspiller comme lui.
Mais ce qui doit te rassurer un peu sur la portée de ses calomnies et
de ses médisances, car, au récit que t’a fait M. de l’Estorade, je
m’aperçois qu’il entreprend l’une et l’autre _partie_, c’est que, dans
le temps même où il se croit le plus savamment occupé à faire de moi
une autopsie burlesque, il n’est entre mes mains qu’une marionnette
obéissante, un pantin dont je tiens les fils, et que je fais babiller à
ma volonté. Étant convenu qu’un peu d’ébruitement devait être d’avance
donné à ma vocation d’homme d’État, je pensai à me procurer quelques
crieurs publics, _forts en gueule_, comme dit madame Pernelle, et
sachant bien donner de la voix. Entre ces trompettes de foire, si j’en
avais connu une au son plus criard et au jeu plus assourdissant que
mons Bixiou, c’est à celle-là de préférence que je me fusse adressé.
J’ai profité de la curiosité malveillante qui sans cesse pousse
cette aimable teigne à s’insinuer dans toutes les existences et dans
tous les ateliers, pour l’inonder de ma confiance; je lui ai tout
communiqué: ma bonne fortune, les deux cent cinquante mille francs
que j’ai seulement attribués à un coup de Bourse, tous mes plans
de conduite parlementaire, et jusqu’au numéro de la maison dont je
suis devenu propriétaire. Je serais bien trompé si ce numéro, il ne
l’avait pas quelque part écrit sur son agenda. Voilà, ce semble, de
quoi rabattre un peu l’admiration des auditeurs du salon Montcornet,
et comment ce terrible causeur ne serait plus tout à fait un _bureau
de renseignements miraculeux_! Quant à mon horoscope politique,
qu’il a bien voulu se donner la peine de tirer, je ne puis pas dire
qu’absolument parlant, cette astrologie manque de vérité.
Il est bien certain qu’avec ma prétention de ne marcher au pas d’aucune
opinion, je dois arriver à cette situation si bien résumée par un
avocat continuateur de M. de la Palisse, lorsqu’il s’écriait avec une
burlesque emphase: Que faites-vous, messieurs, quand vous placez un
homme dans la solitude? Vous l’isolez. L’isolement en effet, au début,
doit être mon lot, et la vie artiste où l’on vit seul, où l’on tire
tout de soi-même, comme l’éternel Créateur dont on travaille à imiter
l’œuvre, ne m’a que trop prédisposé à caresser cette situation. Mais
si, par elle, en commençant surtout, je dois être destitué de toute
influence de couloirs, peut-être me servira-t-elle à la tribune, car
là, je parlerai dans ma force et dans ma liberté. N’ayant à compter
avec aucun engagement, avec aucune petite misère des partis, rien ne
m’empêchera d’être l’homme que je suis et d’exprimer dans leur sainte
crudité toutes les idées que je croirai saines et justes. Je sais bien
que devant les hommes assemblés, ce n’est pas toujours leur tour, à
ces pauvres vérités vraies, de devenir contagieuses ou seulement de se
voir gracieusement accueillies. Mais n’as-tu pas remarqué aussi qu’en
sachant prendre ses occasions, on finit par rencontrer de ces journées
qui sont en quelque sorte les fêtes de la morale et de l’intelligence,
et où naturellement, presque sans effort, triomphe la pensée du bien?
Ces jours-là, écouté des plus mal prévenus, on les fait bons de sa
propre honnêteté et sympathiques, au moins à la passade, pour tout ce
qui est droit, vrai et élevé.
Je ne me le dissimule pas pourtant, si par mon procédé on peut
prétendre à quelque considération et à quelque notoriété oratoire,
on ne fait pas très utilement la chasse aux portefeuilles, et l’on
n’acquiert pas cette réputation d’homme pratique à laquelle il est
devenu de mode de tant sacrifier aujourd’hui. Mais si à la longueur de
mon bras je n’ai pas d’influence, à distance j’aurai ma portée, parce
que la plupart du temps je parlerai par la fenêtre, hors de la sphère
étouffée et rétrécie de la vie parlementaire, par-dessus la tête de ses
passions mesquines et de ses petits intérêts. Or ce succès suffit aux
desseins que paraît avoir sur moi la bienveillance paternelle. Ce que
l’on semble désirer, c’est que je résonne et que je retentisse. Prise
de ce point de vue, la politique a, ma foi! encore un côté artiste qui
ne sera pas dans un désaccord trop apparent avec mon passé.
Maintenant venons à un autre propos, celui de ma passion née ou à
naître pour madame de l’Estorade. Voici à ce sujet ta très judicieuse
déduction. En 1837, lorsque tu partis pour l’Italie, madame de
l’Estorade était encore en pleine fleur de beauté. Avec cette existence
calme et abritée contre toute passion, qui a toujours été la sienne,
il paraît peu probable que le travail de deux années ait pu beaucoup
marquer sur elle, et la preuve que, pour cette privilégiée, le temps
n’a pas dû marcher, c’est la bizarre et audacieuse insistance que
j’ai mise à m’inspirer d’elle. Donc, si le mal n’est déjà fait, au
moins faut-il m’en donner de garde; de l’admiration de l’artiste à
celle de l’homme il n’y a qu’un pas, et l’histoire de feu Pygmalion se
recommande à toute ma prudence.
D’abord, savant docteur et mythologue, on pourrait vous faire remarquer
ceci. Sur place et beaucoup mieux posé que vous pour apprécier les
dangers de la situation, le principal intéressé ne semble pas en
prendre le moindre souci. M. de l’Estorade ne me fait qu’une querelle:
il trouve mes visites trop rares, et ma discrétion, pour lui, c’est
pure sauvagerie. Parbleu! un mari, vas-tu t’écrier, il est dans son
rôle d’être le dernier à savoir qu’on courtise sa femme! Soit! Mais
la haute renommée de vertu de madame de l’Estorade, mais cette raison
froide et presque calculatrice qui, si souvent en elle, servit à
pondérer la pétulance ardente et passionnée d’une autre personne
qui te fut connue? Ne m’accorderas-tu pas d’ailleurs que poussé au
degré de ferveur, j’ai presque dit de fanatisme, où il apparaît chez
cette femme, l’amour des enfants doit être pour elle un préservatif
infaillible?
Pour elle, bien. Mais ce n’est pas de sa tranquillité, c’est de la
mienne que ton amitié s’occupe, et si Pygmalion n’était pas parvenu
à animer sa statue, la belle vie que son amour lui faisait! A ta
charitable sollicitude je pourrais répondre par mes principes, quoique
le mot et la chose soient furieusement passés de mode; par un certain
respect bête que j’ai toujours professé pour la foi conjugale; par
la diversion bien naturelle que la grave entreprise où je suis sur
le point de m’engager doit faire dans ma tête à toutes les légèretés
d’imagination. Je pourrais te dire encore que, sinon par la hauteur
du génie, au moins par toutes les tendances de mon esprit et de mon
caractère, j’appartiens à cette forte et sérieuse école des artistes
d’une autre époque, qui trouvant que l’art est long et la vie courte,
_ars longa et vita brevis_, ne faisaient pas la faute de jeter à de
sottes et plates intrigues leur temps et leur puissance de création.
Mais j’ai mieux que tout cela à t’offrir. Puisque M. de l’Estorade ne
t’a rien laissé ignorer des circonstances vraiment romanesques dans
lesquelles ma rencontre s’est faite avec sa femme, tu dois savoir qu’un
souvenir m’a jeté sur les pas de ce beau modèle. Eh bien! ce souvenir,
en même temps qu’il m’attirait vers la belle comtesse, se trouve
être tout ce que l’on peut supposer de plus efficace pour m’en tenir
à distance. Ceci te paraît, n’est-ce pas, cruellement alambiqué et
énigmatique, mais laisse un peu faire, je vais m’expliquer.
Si tu n’avais pas jugé convenable de rompre le fil qui pendant
longtemps avait rattaché l’une à l’autre nos deux existences, je
n’aurais pas aujourd’hui tant d’arriéré à reprendre; mais puisque,
entre nous, tu as rendu une liquidation nécessaire, il faut, mon cher
garçon, prendre ton parti de toutes mes histoires et savoir bravement
écouter. En 1835, dernière année de mon séjour à Rome, je m’étais lié
d’une intimité assez étroite avec un camarade de l’Académie nommé
Desroziers. C’était un musicien, esprit distingué et observateur,
qui probablement aurait été loin dans son art, s’il n’eût été enlevé
par une fièvre typhoïde, l’année qui suivit mon départ. Un jour que
l’idée nous avait pris de pousser jusqu’en Sicile une de ces excursions
permises par le règlement de l’école, nous nous trouvâmes radicalement
à sec, et comme nous nous promenions par les rues de Rome, occupés à
chercher un moyen de remettre un peu de prospérité dans nos finances,
nous vînmes à passer devant le palais Braschi. Ses portes grandes
ouvertes donnaient accès à un va-et-vient de gens de toute sorte qui
ne cessaient de sortir et d’entrer.--Parbleu! me dit Desroziers, c’est
juste notre affaire! Et sans qu’il veuille m’expliquer où il me mène,
nous voilà suivant cette foule et pénétrant avec elle dans le palais.
Après avoir monté un magnifique escalier de marbre, et traversé une
longue enfilade d’appartements assez pauvrement meublés, suivant la
mode des palais romains qui ont tout leur luxe en plafonds, tableaux,
statues et autres objets d’art, nous parvenons à une pièce entièrement
tendue de noir et illuminée par quantité de cierges. C’était, tu
l’as déjà compris, une chambre ardente; au milieu, sur une estrade
couronnée d’un riche baldaquin, reposait une _chose_ à la fois la plus
hideuse et la plus grotesque que tu puisses te figurer. Imagine un
petit vieillard dont les mains et le visage sont arrivés à un tel état
de dessiccation, qu’auprès de lui une momie t’eût semblé étaler un
appétissant embonpoint. Vêtu d’une culotte de satin noir, d’un habit
de velours violet coupé _à la française_, d’un gilet blanc brodé d’or
d’où s’échappe un énorme jabot de point d’Angleterre, ce squelette a
les joues couvertes d’une couche épaisse de carmin qui fait d’autant
ressortir le ton parcheminé du reste de la peau; puis, par-dessus une
perruque blonde frisée à petites boucles, il est affublé d’un immense
chapeau à plumes posé crânement sur l’oreille, de manière à provoquer,
quoi qu’ils en aient, l’hilarité des visiteurs les plus respectueux.
Après un coup d’œil donné à cette ridicule et lamentable exhibition,
préliminaire obligé des funérailles dans l’étiquette de l’aristocratie
romaine:
--Voilà la fin! me dit Desroziers; maintenant viens-t’en voir le
commencement. Cela dit, sans répondre à aucune de mes questions, parce
qu’il avait à économiser un effet dramatique, il me mène au musée
Albani, et me plaçant devant une statue qui représente Adonis couché
sur une peau de lion:--Que te semble de cela? me dit-il.
--Ça? répondis-je après un premier coup d’œil, c’est beau comme
l’antique.
--Antique comme moi! reprend Desroziers. Et sur un coin du socle il me
fait lire la signature: _Sarrasine_ 1758. (Voir _Sarrasine_.)
--Antique ou non, c’est un chef-d’œuvre, repris-je quand j’eus fini
de contempler sous tous les aspects cette délicieuse création; mais
ce chef-d’œuvre et la hideuse caricature que tu m’as mené voir tout à
l’heure, comment cela nous conduit-il en Sicile?
--Moi, j’eusse d’abord commencé par demander ce que c’est que Sarrasine.
--Inutile, répondis-je; on m’avait déjà parlé de cette statue: elle
m’était sortie de la mémoire, parce qu’à l’époque où j’étais venu pour
la visiter, le musée Albani était fermé, comme disent les affiches de
théâtre, pour cause de réparation. Sarrasine, on me l’a aussi expliqué,
était un élève de Bouchardon, comme nous, pensionnaire du roi de Rome,
où il mourut dans les six premiers mois qui suivirent son arrivée.
--Mais par qui, comment mourut-il?
--Probablement de maladie, repartis-je, sans me douter que je faisais
là une sorte de réponse prophétique à l’adresse de celui auquel je
parlais.
--Point du tout, répliqua Desroziers, les artistes n’ont pas une
manière si bête de mourir, et il me donna les détails suivants: «Garçon
de génie, mais homme de passions ardentes, Sarrasine, presque aussitôt
après son arrivée à Rome, était tombé amoureux fou de la première
cantatrice du théâtre d’Argentina, nommée la _Zambinella_. A l’époque
où il s’était pris de cette passion, le pape ne permettait pas qu’à
Rome les femmes parussent sur le théâtre; mais, par une opération
chirurgicale également très connue et pratiquée en Orient, on tournait
la difficulté. La Zambinella était un des plus merveilleux produits de
cette industrie. Furieux d’apprendre où il avait fourvoyé son amour,
Sarrasine, qui avant cette terrible lumière avait fait d’imagination
la statue de sa maîtresse apocryphe, avait été sur le point de la
tuer; mais elle était protégée par un haut personnage qui, prenant
les devants, avait rafraîchi le sang du farouche sculpteur par deux
ou trois coups de stylet sûrement dirigés. La Zambinella n’avait pas
approuvé cette violence, mais elle n’en avait pas moins continué de
chanter au théâtre d’Argentina et sur tous les théâtres de l’Europe en
amassant une fortune princière.
»L’âge arrivé pour elle de quitter la scène, elle était devenue un
petit vieillard coquet, timide, mais volontaire et capricieux comme
une femme. Donnant toute l’affection dont il était capable à une
nièce merveilleusement belle, il l’avait mise à la tête de sa maison:
c’était la madame Denis de cet étrange Voltaire, et il la destinait
à recueillir son immense héritage. Éprise d’un Français nommé le
comte de Lanty, qui passait pour un chimiste très habile, sans que
d’ailleurs on sût trop rien de ses antécédents, la belle héritière
n’avait qu’à grand’peine obtenu de son oncle la permission d’épouser
l’homme qu’elle avait distingué. Mais en donnant de guerre lasse les
mains à ce mariage, l’oncle avait stipulé que sa nièce ne se séparerait
pas de lui. Pour mieux assurer l’exécution de cet engagement, ne lui
constituant pas de dot, il ne s’était point dessaisi de la moindre
partie de sa fortune dont, au reste, il faisait jouir son entourage
avec une grande générosité. Ennuyé partout, et sans cesse poussé par
un invincible besoin de locomotion, le fantasque vieillard, traînant
à sa suite le ménage dont, au moins viagèrement, il s’était ménagé le
respect et l’affection, avait été successivement s’établir sur les
points les plus éloignés du globe.
»En 1829, presque centenaire et tombé dans une sorte d’idiotisme
qui néanmoins le laissait encore lucide quand il entendait de la
musique, ou avait à traiter une question d’intérêt, avec les Lanty
et deux enfants nés de leur mariage, il était venu s’installer dans
un splendide hôtel du faubourg Saint-Honoré. Là tout Paris était
venu, attiré par la beauté toujours éclatante de madame de Lanty, par
les grâces naïves de sa fille Marianina, par la splendeur de fêtes
vraiment royales, et par une incroyable senteur d’inconnu qu’exhalait
l’atmosphère de ces mystérieux étrangers. Les commentaires surtout
étaient infinis à l’endroit de ce petit vieillard qui, à la fois
entouré de soins et d’égards et ayant l’air d’être tenu en chartre
privée, se glissait parfois comme un spectre au milieu des routs
somptueux dont on s’efforçait de le faire absent, et qu’il semblait
prendre un malicieux plaisir à effarer de ses apparitions.
»Les coups de fusil de juillet 1830 avaient mis en fuite le fantôme,
et en quittant Paris, au grand désespoir des Lanty, il avait voulu
obstinément revoir Rome, sa ville natale, où sa présence avait ravivé
tous les humiliants souvenirs de son passé. Mais Rome avait été sa
dernière étape; il venait d’y mourir, et c’était lui que nous avions vu
si ridiculement attifé dans la chambre ardente du palais Braschi, et
lui encore que nous avions sous les yeux représenté dans tout l’éclat
de sa jeunesse au musée Albani.»
Les détails que venait de me donner Desroziers étaient curieux sans
doute, et d’ailleurs impossible de mieux dramatiser un contraste; mais
comment cela nous menait-il en Sicile? Là était toujours la question.
--Tu as bien, me dit Desroziers, tout le talent qu’il faut pour faire
une copie de cette statue?
--J’aime à le croire, au moins.
--Et moi, j’en suis sûr. Obtiens donc la permission du conservateur, et
aussitôt mets-toi à l’œuvre; j’ai marchand pour cette copie.
--Et qui nous l’achètera?
--Parbleu, le comte de Lanty; je donne des leçons d’harmonie à sa
fille, et quand j’aurai annoncé dans sa maison qu’il se prépare une
belle copie de l’_Adonis_, on n’aura pas de repos qu’on n’en ait fait
l’acquisition.
--Mais ceci n’aura-t-il pas l’air d’un _chantage_?
--Point du tout: dans le temps, les Lanty eux-mêmes ont fait faire
par Vien une copie peinte, faute d’avoir pu acheter le marbre dont le
musée Albani n’a voulu se dessaisir à aucun prix. Plusieurs essais
de reproduction ont de même été demandés à la sculpture; tous ont
échoué. Réussis, et tu seras payé de manière à faire quarante fois le
voyage de Sicile, car tu auras contenté une fantaisie qui désespérait
d’elle-même, et qui, l’argent donné, se croira encore ton obligée.
Deux jours après, le travail était commencé, et comme il était de mon
goût, je le poussai assez chaudement pour qu’au bout de trois semaines,
faisant, sous la conduite de Desroziers, invasion dans mon atelier,
la famille de Lanty, en grand deuil, pût donner son attention à une
esquisse très avancée. M. de Lanty dut me paraître bon connaisseur;
il se déclara satisfait de mon œuvre. Favorite de son grand-oncle,
et ayant eu dans son testament une mention particulière, Marianina,
plus que tous les autres, parut heureuse du succès de ma tentative.
Marianina était alors une fille de vingt et un ans; je ne t’en fais pas
le portrait puisque tu connais madame de l’Estorade, avec laquelle sa
ressemblance est frappante. Déjà musicienne accomplie, cette charmante
fille avait pour tous les arts de remarquables dispositions. En venant
de temps à autre dans mon atelier pour suivre les progrès de mon
travail, qui, du reste, par suite d’un accident, ne fut pas terminé, il
lui prit, comme à la princesse Marie d’Orléans, un goût de sculpture,
et jusqu’au départ de la famille, qui eut lieu quelques mois avant qu’à
mon tour je dusse quitter Rome, mademoiselle de Lanty reçut de moi des
leçons.
J’étais à mille lieues de recommencer Saint-Preux ou Abeilard; mais,
je dois le dire, c’était avec un rare bonheur que je communiquais
ma science. Il y avait dans l’élève tant d’intelligence, tant de
promptitude à profiter des moindres indications; Marianina était à la
fois d’une humeur si enjouée et d’un jugement si mûr; sa voix, quand
elle chantait, allait si profondément à l’âme, et à chaque instant, par
les domestiques dont elle était adorée m’arrivait la connaissance de
tant d’actions nobles, élevées, charitables, que, sans l’avertissement
de son immense fortune qui me tenait à distance, j’aurais pu courir
quelque chose de ce danger contre lequel tu entends me prémunir
aujourd’hui. D’autre part, Marianina trouvait mon enseignement
lumineux. Bientôt accepté dans la maison sur le pied d’une certaine
familiarité, je pus m’apercevoir que ma belle élève ne paraissait
pas se déplaire à ma conversation. Lorsque, pour elle et pour sa
famille, il fut question d’aller de nouveau habiter Paris, tout à coup,
découvrant au séjour de Rome des agréments infinis, elle témoigna un
vrai regret de le quitter, et je crois, Dieu me le pardonne, qu’au
moment où je pris congé d’elle, quelque chose comme une larme vint
briller dans ses yeux.
Lors de mon retour à Paris, ma première visite fut pour l’hôtel
de Lanty. Marianina était trop bien élevée et d’une nature trop
bienveillante pour aller jamais avec personne jusqu’à la désobligeance
et jusqu’au dédain; mais tout d’abord je m’aperçus qu’une allure
singulièrement froide et contenue s’était substituée à la gracieuse
et amicale liberté de ses manières. Ce qui me parut probable, c’est
que le goût qu’elle avait pu montrer, je ne dis pas pour ma personne,
mais pour ma conversation et pour mon esprit, avait été remarqué
par son entourage. On devait lui en avoir fait la leçon, et elle me
parut exécuter une sévère consigne, que d’ailleurs les façons rêches
et peu accueillantes de monsieur et de madame de Lanty me laissèrent
facilement supposer.
Quelques mois plus tard, au Salon de 1837, je crus avoir la
confirmation de cet aperçu. J’avais exposé une statue qui fit quelque
sensation. Autour de ma _Pandore_, constamment il y avait foule.
Souvent perdu dans cette presse, je venais incognito savourer ma gloire
et récolter mon succès comptant. Un vendredi, jour du beau monde, je
vois de loin venir la famille de Lanty. La mère donnait le bras à un
lion très connu, le comte Maxime de Trailles; Marianina avait pour
cavalier son frère; quant à M. de Lanty qui, à son ordinaire, me parut
assez soucieux, il était l’homme de la chanson de Marlborough, tu sais,
celui qui ne porte rien. Par une habile manœuvre, pendant que mes gens
travaillaient à percer la foule, je me glisse derrière eux de manière
à pouvoir recueillir leur impression sans être aperçu. _Nil admirari_,
ne trouver rien de beau, est l’instinct naturel de tout homme à la
mode; aussi, après un examen très sommaire de mon œuvre, M. de Trailles
commença-t-il à lui trouver les défauts les plus choquants; l’arrêt
d’ailleurs fut rendu à voix haute et intelligible, de telle sorte
que rien de son dispositif ne devait être perdu pour personne, dans
l’étendue d’un certain rayon. Sentant d’autre manière, Marianina écouta
le profond discoureur avec quelques haussements d’épaules; puis quand
il eut fini:
--Quel bonheur! lui dit-elle, que vous soyez venu avec nous! Sans votre
jugement si éclairé, j’étais capable, avec tout le bon public, de
trouver cette statue admirable; vraiment c’est dommage que l’auteur ne
soit pas là pour apprendre de vous son métier.
--Mais c’est que justement il est là, derrière vous, dit en riant à
gorge déployée une grosse femme que je venais de saluer, une ancienne
carrossière qui me loue la maison où est établi mon atelier.
L’instinct l’emporta sur la réflexion, et involontairement Marianina
se retourna; quand elle m’aperçut, un pied de rouge s’étendit sur son
visage, moi je n’eus que le temps de m’esquiver. Une fille qui prenait
si vertement mon parti, et qui ensuite se montrait si troublée d’être
surprise en cette bienveillance, ne devait pas décidément me voir avec
déplaisir; et comme, en définitive, lors de ma première visite, je
n’avais été que froidement accueilli, à la suite de l’exposition, nommé
chevalier de la Légion d’honneur, je résolus de faire une nouvelle
épreuve. Peut-être la distinction dont je venais d’être l’objet me
vaudrait-elle cette fois un traitement meilleur du fier M. de Lanty.
Reçu par un vieux domestique que Marianina affectionnait:
--Ah! monsieur, me dit-il, il s’est passé ici des choses bien tristes!
--Mais quoi donc? demandai-je vivement.--Je vais annoncer monsieur,
fut sa seule réponse, et, un instant après, j’étais introduit dans le
cabinet de M. de Lanty. Cet homme me reçut sans se lever et me salua de
cette apostrophe:
--Je vous trouve courageux, monsieur, d’avoir eu la pensée de vous
présenter ici.
--Mais je n’y avais pas encore été reçu de manière à croire que j’eusse
besoin d’un si grand courage.
--Vous venez sans doute, continua M. de Lanty, chercher ce que vous
avez eu la maladresse de laisser dans nos mains; je vais vous rendre,
monsieur, cet objet galant. Et s’étant levé, il alla prendre dans un
tiroir de son bureau un petit portefeuille élégant qu’il me présenta.
Comme je marquais une sorte de stupéfaction:--Ah! par exemple,
ajouta-t-il, les lettres n’y sont pas; j’ai pensé que vous me
permettriez de les garder.
--Ce portefeuille, des lettres, tout ceci, monsieur, est une énigme
pour moi.
En ce moment entra madame de Lanty.--Que voulez-vous? lui demanda
brusquement son mari.
--J’ai su, répondit-elle, que monsieur était ici, et comme je devais
prévoir entre lui et vous une explication désagréable, je fais mon
devoir de femme en venant pour m’interposer.
--Votre présence, madame, dis-je alors, n’aura pas de peine à me
conseiller la plus parfaite modération, car évidemment ce qui se passe
est le résultat de quelque malentendu.
--Ah! c’est trop fort! dit M. de Lanty en retournant au tiroir dont
précédemment le portefeuille était sorti. Et un peu après, quand, avec
brusquerie, il m’eut mis dans les mains un petit paquet de lettres
liées par une faveur rose. Je pense, continua-t-il, qu’à ce coup le
malentendu va cesser.
Je regardai ces lettres, elles n’étaient point timbrées de la poste et
portaient toutes pour suscription: _A monsieur Dorlange_: ces trois
mots écrits d’une main de femme qui m’était inconnue.--Vous êtes,
monsieur, repris-je froidement, plus avancé que moi; vous avez en votre
possession des lettres qui semblent m’appartenir, sans m’être jamais
parvenues.
--Ma foi, s’écria M. de Lanty, il faut convenir que vous êtes un
comédien admirable; jamais je n’ai vu jouer avec autant de naturel
l’innocence et l’étonnement. Mais pendant qu’il prononçait cette
phrase, madame de Lanty s’était adroitement placée derrière son mari,
et par une pantomime suppliante et parfaitement significative, elle me
conjurait d’accepter la position contre laquelle je me défendais.
Mon honneur était trop engagé, et je voyais vraiment trop peu clair
à ce que je faisais, pour être disposé à me rendre du premier coup.
Cherchant donc à m’orienter un peu:--Mais, monsieur, demandai-je, les
lettres, de qui sont-elles donc? qui me les aurait adressées?
--De qui sont ces lettres? s’écria M. de Lanty, d’un accent qui
quittait l’ironie pour tourner à l’indignation.
--Inutile de nier, monsieur, dit alors madame de Lanty, Marianina a
tout avoué.
--Mademoiselle Marianina, répondis-je, m’aurait écrit ces lettres? Il
y a alors quelque chose de bien simple: qu’on veuille me mettre en sa
présence; de sa bouche, l’affirmation des faits les plus improbables
sera tenue par moi pour la vérité.
--Le tour est galant, répliqua M. de Lanty, mais Marianina n’est plus
ici, elle est dans un couvent, pour jamais à l’abri de vos entreprises
et des entraînements de sa ridicule passion. Si c’est cela que vous
êtes venu savoir, vous voilà renseigné. Maintenant brisons là, car je
ne vous cache pas que ma patience, ma modération ont un terme si votre
impudence n’en a pas.
--Monsieur! m’écriai-je avec émotion. Mais en voyant madame de Lanty
faire le geste de me supplier à genoux, je pensai que peut-être
l’avenir de Marianina était intéressé à l’attitude que je prendrais.
M. de Lanty était d’ailleurs grêle, chétif; il approchait de la
soixantaine et paraissait très consciencieusement convaincu de son
outrage imaginaire: je ne relevai donc pas sa dure parole et me retirai
sans autre incident. J’avais espéré que le vieux domestique par lequel
j’avais eu comme un avant-goût de cette scène pourrait, à ma sortie,
se trouver sur mon passage et me donner quelques explications; mais je
ne le vis pas et restai livré sans lumière aucune à l’infini de mes
suppositions.
Le lendemain matin, j’étais levé à peine, quand on vint m’annoncer
M. l’abbé Fontanon (voir _Une double famille_). J’ordonne qu’on
l’introduise, et bientôt je me trouve en présence d’un grand vieillard
au teint bilieux, à la mine sombre et sévère, qui, ayant sans doute
la conscience de son mauvais aspect, tâche de le racheter par tout
le raffinement de la plus exquise politesse et par une apparence de
doucereuse mais glaciale obséquiosité. Une fois qu’il eut pris place:
--Monsieur, me dit-il, madame la comtesse de Lanty m’a fait l’honneur
de me donner la direction de sa conscience. J’ai su par elle une
scène qui s’est passée hier entre vous et son mari. La prudence ne
lui permettant pas de vous donner elle-même quelques explications
auxquelles vous avez un droit incontestable, je me suis chargé de vous
les transmettre, et c’est dans cet intérêt que vous me voyez ici.
--Je vous écoute, monsieur, me contentai-je de répondre.
--Il y a quelques semaines, reprit l’abbé, M. de Lanty fit
l’acquisition d’une terre dans les environs de Paris, et, profitant des
premiers beaux jours du printemps, il alla aussitôt s’y installer avec
toute sa famille. M. de Lanty dort peu; et une nuit qu’il était éveillé
sans avoir chez lui de lumière, il crut entendre un bruit de pas sous
sa fenêtre, qu’il ouvrit aussitôt, en interpellant d’un: Qui va là?
bien accentué, le visiteur nocturne, dont il croyait s’être avisé. Il
ne s’était pas trompé; il y avait quelqu’un, quelqu’un qui ne répondit
pas, et qui prit aussitôt la fuite, sans que deux coups de pistolet
que lâcha aussitôt M. de Lanty produisissent aucun effet. D’abord on
crut à une tentative de vol; mais cette version était peu probable; le
château n’était pas meublé, les nouveaux propriétaires étaient venus y
camper pour très peu de temps; les voleurs, qui d’ordinaire prennent
langue, ne devaient donc pas s’attendre à y trouver beaucoup d’objets
de valeur. D’ailleurs, un autre renseignement vint donner aux soupçons
de M. de Lanty une direction tout autre. Il apprit que deux jours après
son arrivée, _un beau monsieur_ était venu prendre une chambre dans
un cabaret du village avoisinant le château; que ce monsieur paraissait
se cacher, et que plusieurs fois il était sorti la nuit; dès lors il ne
s’agissait plus d’un voleur, mais bien d’un amoureux.
--Je ne sache pas, monsieur l’abbé, dis-je, en interrompant, de
romancier qui conte mieux que vous.
J’espérais, par cette assimilation peu édifiante, décider le conteur
à précipiter son allure, car tu comprends mon impatience d’arriver au
fait.
--Il s’agit malheureusement, reprit l’abbé, d’une réalité sérieuse.
Vous allez en juger. M. de Lanty depuis longtemps observait sa fille,
chez laquelle des passions ardentes lui paraissaient prochainement
devoir faire explosion. Vous-même, monsieur, d’abord à Rome, lui aviez
donné quelques inquiétudes...
--Bien gratuites, monsieur l’abbé, interrompis-je.
--Oui, je sais que dans vos rapports avec mademoiselle de Lanty vous
n’avez pas cessé d’être parfaitement convenable. D’ailleurs, le départ
de Rome coupa court à cette première sollicitude; mais à Paris une
autre personne parut vivement occuper notre jeune tête, et, d’un
instant à l’autre, M. de Lanty se proposait d’avoir avec elle, à ce
sujet, une explication. Or l’homme dont elle semblait éprise est un
personnage audacieux, entreprenant, très capable de tout risquer pour
compromettre une héritière. Interrogée sur la question de savoir
si, par quelques légèretés, elle avait encouragé, ou du moins fait
naître l’idée de l’insolente démarche dont on recherchait l’auteur,
mademoiselle de Lanty eut une attitude à éloigner tous les soupçons.
--Je l’aurais juré! m’écriai-je.
--Attendez, reprit l’abbé. Une femme de chambre fut alors accusée, et
aussitôt elle reçut ordre de quitter la maison. Le père de cette fille
est un homme violent, et en rentrant chez lui, chargée de cette honte,
elle devait s’attendre au traitement le plus rigoureux. Mademoiselle
de Lanty, il faut lui rendre cette justice, eut un mouvement chrétien;
elle ne voulut pas qu’une innocente payât pour elle: allant se jeter
aux pieds de son père, elle lui avoua que la visite nocturne était
réellement à son adresse, et sans l’avoir positivement autorisée,
jusqu’à un certain point, elle ne s’en étonnait pas. Le nom de
l’audacieux, aussitôt M. de Lanty le prononça, mais la coupable ne
voulut pas convenir que son père fût dans la vérité, et en même temps
elle refusa de substituer un autre nom à celui qu’elle désavouait.
La journée passée dans cette lutte, M. de Lanty espéra la finir en
chargeant sa femme de le remplacer là où il avait échoué. Il pensait
avec raison que de mère à fille il y aurait plus d’expansion et de
franchise. En effet, seule à seule avec madame de Lanty, Marianina
finit par avouer que les soupçons de son père avaient porté juste;
mais en même temps elle donna de sa réticence obstinée un motif qui ne
laissait pas de mériter grande considération. L’homme dont elle avait
encouragé les entreprises a eu dans sa vie plusieurs duels heureux. Il
est posé par sa naissance sur un pied de parfaite égalité avec MM. de
Lanty, vit dans le même monde, a, par conséquent, la chance continuelle
de se rencontrer avec eux. De grands malheurs dès lors n’étaient-ils
pas à craindre; le moyen que le père ou le fils supportassent sa
présence sans lui demander compte d’une conduite si insultante à
l’honneur de leur maison? Que faire alors? C’est à la jeune imprudente
que vint cette idée: jeter à M. de Lanty un nom qui, en lui laissant
toute sa colère, ne lui fît pas une nécessité de la vengeance.
--J’entends, interrompis-je, le nom d’un homme qui ne fût pas _né_, un
personnage sans conséquence; un artiste, par exemple, un sculpteur ou
autre faquin de cette espèce.
--Je crois, monsieur, reprit l’abbé, que vous prêtez à mademoiselle de
Lanty un sentiment qui lui est bien étranger. Elle n’a, à mon avis, que
trop d’entraînement vers les arts, et c’est peut-être ce qui a amené
chez elle ce fatal bouillonnement de l’imagination. Ce qui la décida à
se réfugier dans votre nom contre les désastres qu’elle entrevoyait,
ce fut le souvenir des doutes que précédemment M. de Lanty avait eus à
votre sujet; vous étiez pour elle un complice plus vraisemblable, je
crois pouvoir assurer qu’elle ne vit rien au-delà.
--Mais enfin, monsieur l’abbé, ce portefeuille, ces lettres qui, dans
la scène d’hier, ont joué un rôle si étrange?
--Tout cela est encore une invention de Marianina; et quoique dans
la circonstance, les singulières ressources de son esprit aient été
tournées à bien, c’est surtout par ce côté, si elle était restée dans
le monde, que son avenir m’eût paru effrayant. Une fois convenu avec
madame de Lanty que vous seriez donné pour le promeneur nocturne, il
fallait entourer cet aveu des conditions les plus favorables pour en
assurer le succès. Au lieu de le parler, cette terrible fille imagina
de le mettre en action. Elle passa la nuit à écrire les lettres qui
vous ont été montrées. Des papiers différents, l’écriture diversifiée
avec soin, jusqu’à l’encre dont elle eut soin de modifier les teintes,
rien ne fut oublié par elle. Ces lettres écrites, elles furent placées
dans ce portefeuille que M. de Lanty ne lui connaissait pas; puis,
après avoir fait flairer le tout à un chien de chasse que sa rare
intelligence a investi du privilége de paraître dans les appartements,
elle alla jeter ce singulier dépôt dans un des massifs du parc, et
revint d’elle-même s’offrir aux impatientes investigations de son
père. Pendant qu’entre eux recommençait un vif débat, paraît le chien
rapportant à sa jeune maîtresse le portefeuille; en voyant un émoi
admirablement bien joué, M. de Lanty s’empare de l’objet suspect, et
tout alors lui paraît clair dans le sens de l’illusion qu’on a pris
soin de lui ménager.
--Tous ces détails, demandai-je d’un air de très médiocre crédulité,
vous ont été contés par madame de Lanty?
--Confiés, monsieur, et vous en avez vous-même hier éprouvé la vérité.
Par votre résistance à en accepter la donnée, vous pouvez tout
compromettre, et c’est pour cela que madame de Lanty est intervenue. Je
suis chargé par elle de vous remercier de votre connivence, au moins
passive, dans ce pieux mensonge; elle n’a pas cru pouvoir mieux vous
témoigner sa profonde gratitude qu’en vous faisant connaître tout le
secret et en le remettant à votre discrétion.
--Et mademoiselle Marianina? demandai-je.
--Ainsi que vous l’a dit M. de Lanty, elle a été immédiatement dirigée
sur un couvent d’Italie. Afin d’éviter tout scandale, on lui a prêté la
grâce d’une vocation subite pour la vie religieuse. Elle-même décidera
de son avenir par l’attitude qu’elle gardera.
Quand mon amour-propre n’aurait pas eu tant à souffrir de la vérité
de cette histoire, je l’eusse encore mise en doute, car ne te
semble-t-elle pas bien romanesque? Depuis, une explication est survenue
qui à toute force pourrait en donner la clef. Dernièrement le frère de
Marianina a épousé une Allemande d’une famille grand-ducale. D’énormes
sacrifices ont dû être demandés aux Lanty pour rendre possible une
pareille alliance, et Marianina, avantagée par le testament de son
grand-oncle, et ensuite exhérédée au moyen du couvent, n’aurait-elle
pas fait les frais de cette union princière? Autre version: Marianina
éprouverait réellement pour moi le sentiment qu’exprimaient ses
lettres; elle aurait fait l’enfantillage de les écrire, sans toutefois
les envoyer. Quelque fâcheux hasard les aurait fait découvrir dans ses
mains; alors, pour la punir, non pas de les avoir écrites, mais de les
avoir pensées, on l’aurait confinée dans un couvent, et moi, pour me
dégoûter d’elle, on m’aurait bâti l’histoire de cet autre amour, où je
joue le rôle peu agréable de paratonnerre.
Avec ces Lanty, tout est croyable; outre que le chef de cette famille
m’a toujours paru un caractère d’une grande profondeur et capable au
besoin des conceptions les plus noires, imagine ces gens ayant toute
leur vie couché, pour ainsi dire, avec le secret d’une fortune dont
l’origine est ignoble, ne doivent-ils pas s’être à la longue rompus à
toute espèce d’intrigues, et crois-tu, de leur part, à quelque vergogne
dans l’emploi des moyens? J’ajoute que l’officieuse intervention de
l’abbé Fontanon autorise toutes les pensées mauvaises. J’ai pris mes
renseignements sur lui: c’est un de ces méchants prêtres toujours
empressés de s’ingérer dans les intérêts secrets des familles, et qui
jadis brouilla le ménage de M. de Grandville, procureur général près la
cour royale de Paris, sous la Restauration. Quoi qu’il en soit, le vrai
et le faux de mes suppositions, je l’ignore, et, selon toute apparence,
je l’ignorerai longtemps. Mais, tu le comprends, planant sur toutes ces
ténèbres, la pensée de Marianina doit être pour moi un point lumineux
qui, malgré moi, attire mon œil. Faut-il l’aimer? Faut-il la haïr et
la mépriser? Voilà ce que je me demande tous les jours, et à ce régime
d’incertitude, le souvenir d’une femme a bien plutôt, je crois, la
chance de s’installer que celle de se perdre.
Maintenant, n’est-ce pas une diabolique combinaison que justement à mon
ciseau on vienne demander une pâle fille des cloîtres?
Ma mémoire, en ce cas, ne devenait-elle pas de nécessité mon
imagination, et pouvais-je inventer autre chose que l’obsédante image
si profondément gravée dans mon esprit? Sur ce, survient une Marianina
en chair et en os, et parce que, pour la plus grande commodité de
son travail, l’artiste profite de cette faveur du hasard, il devra
du même coup avoir opéré le transport de son cœur, et de plain-pied,
à ma charmante élève mise encore en relief par la double auréole du
fruit défendu et du mystère, se substituerait la glaciale madame de
l’Estorade.
D’un mot il faut en finir avec toutes tes suppositions. L’autre jour,
à rien n’a tenu qu’à sa prétendue rivale je contasse tout le roman de
mademoiselle de Lanty. Si j’avais quelque prétention sur cette femme,
qui ne sait rien aimer que ses enfants, c’était une belle cour, il faut
en convenir, que je lui faisais avec mon récit!
Donc, pour nous résumer, l’opinion de M. Bixiou, je m’en soucie à peu
près comme des roses de l’an passé. Donc, je ne sais pas si j’aime
Marianina; mais je suis bien sûr de n’aimer point madame de l’Estorade.
Voilà, ce semble, répondre franc et clair. Maintenant laissons faire
l’avenir, qui est notre maître à tous.