IX.--DORLANGE A MARIE-GASTON.

Paris, avril 1839.

Pourquoi je déserte mon art et ce que j’entends aller faire dans

cette maudite galère de la politique? Voilà ce que c’est, mon cher

amoureux, que de s’enfermer pendant des années dans des chartreuses

conjugales! Durant ce temps, le monde a marché. Pour ceux qu’on a

oubliés à la porte, la vie a amené des combinaisons nouvelles, et plus

on les ignore, plus on est disposé à jeter à cet inconnu son blâme.

On est toujours si grands docteurs dans les choses d’autrui! Apprends

donc, cher curieux, que je n’ai pas pris de mon crû le parti dont tu

me demandes compte. En me présentant d’une manière si imprévue sur la

brèche électorale, je ne fais que céder à une inspiration venue de

haut lieu. Laissant enfin glisser un rayon de lumière au milieu de mes

éternelles ténèbres, un père s’est aux trois quarts révélé à moi, et,

si j’en crois les apparences, il serait posé dans le monde de manière à

satisfaire l’amour-propre le plus exigeant. Du reste, suivant la donnée

ordinaire de ma vie, à cette révélation s’est rencontré un entourage

de circonstances assez bizarres et assez romanesques pour mériter de

t’être contées avec quelque détail.

Puisque depuis deux ans tu habites l’Italie, en visitant les villes les

plus intéressantes, il me paraît très inutile de t’expliquer ce que

c’est que le fameux café _Greco_, rendez-vous ordinaire des élèves de

l’Académie de tous les pays pendant leur séjour à Rome. A Paris, rue du

Coq-Saint-Honoré, existe un lointain équivalent de cette institution

dans un café très anciennement connu sous le nom de Café des Arts.

Deux ou trois fois par semaine, je vais y passer une soirée. Là je

retrouve plusieurs pensionnaires de Rome, mes contemporains. Eux-mêmes

m’ont fait faire la connaissance de quelques journalistes et hommes

de lettres, tous gens aimables et distingués, avec lesquels il y

a profit et plaisir à échanger ses idées. Dans un certain coin où

nous nous groupons, s’agitent et se débattent toutes les questions

qui sont de nature à intéresser des esprits sérieux; la politique

a surtout le privilége de passionner nos discussions. Dans notre

petit club, l’opinion démocratique est la tendance dominante: elle

se trouve représentée dans ses nuances les plus diverses, l’utopie

phalanstérienne comprise. C’est assez te dire qu’à ce tribunal, la

marche du gouvernement est souvent jugée avec sévérité, et que dans nos

appréciations règne la liberté la plus illimitée de langage.

Il y a de cela un peu plus d’un an, le garçon qui seul est admis à

l’honneur de nous servir, me prit un jour à part, ayant, prétendait-il,

à me donner un avis important.

--Vous êtes, monsieur, me dit-il, surveillé par la police, et vous

feriez bien de ne pas toujours parler comme saint Paul, la bouche

ouverte.

--La police! mon pauvre ami, mais que diable surveillerait-elle? Ce que

je dis, et bien d’autres choses, s’impriment tous les matins dans les

journaux.

--C’est égal, on vous guette. Je l’ai bien observé; il y a un petit

vieux qui prend beaucoup de tabac et qui se place toujours à portée de

vous entendre: quand vous parlez, il a l’air de prêter l’oreille avec

bien plus d’attention que pour les autres, et même une fois je l’ai

vu écrire quelque chose sur son agenda en signes qui n’étaient pas de

l’écriture.

--C’est bien! la première fois qu’il viendra, tu me le feras remarquer.

Cette première fois ne tarda pas plus que le lendemain. Le personnage

qui me fut signalé était un petit homme à cheveux gris, d’un extérieur

assez négligé et dont le visage, très gravé de la petite vérole, me

parut accuser la cinquantaine. Très fréquemment, en effet, il puisait

dans une large tabatière et semblait honorer tous mes discours d’une

attention qu’à mon choix je pouvais tenir pour très obligeante ou pour

très indiscrète. Mais entre ces deux interprétations, ce qui semblait

devoir conseiller la plus bienveillante, c’était un air de douceur et

de probité répandu dans toute la personne de ce prétendu suppôt de la

police. Comme j’objectais cette rassurante apparence à celui qui se

flattait d’avoir éventé un agent secret:

--Parbleu! me dit-il, ce sont des airs mielleux qu’ils se donnent pour

mieux déguiser leur jeu.

Deux jours plus tard, un dimanche, à l’heure des vêpres, dans une de

ces promenades à travers le vieux Paris, dont tu te rappelles que j’ai

toujours eu le goût et l’habitude, le hasard me conduisit à l’église

de Saint-Louis-en-l’Ile, paroisse du quartier perdu qui porte ce nom.

Cette église est un monument d’un très médiocre intérêt, quoi qu’en

disent plusieurs historiens et après eux tous les _Conducteurs de

l’étranger à Paris_. Je n’eusse donc fait que la traverser en courant,

si le remarquable talent de l’organiste qui touchait l’office ne m’eût

retenu d’autorité.

Te dire que le jeu de cet homme réalisait mon idéal, c’est t’en

faire un immense éloge; car tu te souviens sans doute de ma subtile

distinction entre les _toucheurs_ d’orgue et les organistes, noblesse

d’un ordre supérieur et dont je ne délivre les titres qu’à bon escient.

L’office achevé, j’eus la curiosité de voir la figure d’un artiste si

éminent, déporté en pareil lieu. J’allai donc me poser en embuscade

à la porte de la tribune, afin d’apercevoir le virtuose à sa sortie.

Je n’en eusse pas plus fait pour une tête couronnée; mais les grands

artistes, après tout, ne sont-ce pas là les vrais rois du droit divin?

Représente-toi mon étonnement quand après quelques minutes d’attente,

au lieu d’un visage entièrement nouveau pour moi, je vois paraître un

homme qui d’abord éveille dans mon esprit un vague souvenir, et qu’à

un second coup d’œil je reconnais pour mon auditeur acharné du _Café

des Arts_. Ce n’est pas tout: à sa suite, marche un à peu près de

créature humaine, et dans cette informe ébauche, à ses jambes torses, à

son immense et inculte chevelure, je démêle notre ancienne Providence

trimestrielle, mon banquier, ou _apporteur d’argent_, en un mot, notre

estimable ami, le nain mystérieux.

De mon côté, je n’échappe pas à son œil vigilant, et, d’un geste animé,

je le vois me signalant à l’organiste. Celui-ci, par un mouvement

dont il n’a sans doute pas calculé toute la portée, se retourne

précipitamment pour me regarder; mais, sans plus de démonstration, il

continue son chemin. Pendant ce temps, le bancroche, qu’à ce détail

je dois reconnaître pour un employé de la _maison_, s’approche

familièrement du donneur d’eau bénite et lui offre une prise de tabac,

puis, clopinant, sans plus m’honorer de son attention, il gagne une

porte dérobée qui s’ouvre dans un des bas-côtés de l’église, et

disparaît.

Le soin que cet homme avait pris de faire remarquer ma présence à

l’organiste devenait pour moi une révélation. Évidemment le maëstro

était au courant du bizarre procédé employé pour me faire parvenir

ma pension, laquelle, à mon retour de Rome, et jusqu’au moment où je

fus mis au-dessus du besoin par quelques commandes, avait continué de

m’être religieusement servie. Quelque chose de non moins probable,

c’est que l’homme initié à ce mystère financier était dépositaire

de bien d’autres secrets; je devais être d’autant plus ardent à me

procurer avec lui une explication, qu’arrivé à vivre de mes propres

ressources, je n’avais plus à craindre de voir ma curiosité punie par

ce retranchement de subsides dont j’avais été menacé dans un autre

temps.

Prenant donc aussitôt mon parti, je m’élance sur les traces de

l’organiste; au moment où je dépasse la porte de l’église, il était

déjà hors de vue; mais, secondé par le hasard qui me mène du côté où

il a tourné, comme je débouche sur le quai de Béthune, de loin j’ai

le bonheur de l’apercevoir frappant à la porte d’une maison. Entré

résolûment après lui, je demande au portier, monsieur l’organiste de

Saint-Louis-en-l’Ile:

--M. Jacques Bricheteau?

--Oui, M. Jacques Bricheteau, c’est bien ici qu’il demeure?

--Au quatrième au-dessus de l’entresol, la porte à gauche. D’ailleurs,

le voilà qui rentre; vous pouvez le rattraper sur l’escalier.

Quelque diligence que j’eusse faite au moment où je rejoignis mon

homme, déjà sa clef était dans la serrure.

--C’est à M. Jacques Bricheteau, m’empressai-je de lui dire, que j’ai

l’honneur de parler?

--Connais pas, me répondit-il effrontément en faisant jouer le double

tour.

--Je dis peut-être mal le nom, mais monsieur l’organiste de

Saint-Louis-en-l’Ile.

--Je n’ai jamais ouï dire qu’il y eût d’organiste dans la maison.

--Je vous demande pardon, monsieur: il y en a un, le concierge vient de

me l’affirmer. D’ailleurs, c’est bien vous que tout à l’heure j’ai vu

sortir de la tribune de l’orgue, escorté, parbleu! d’un individu...

Avant même que j’eusse achevé ma phrase, ce singulier interlocuteur

m’avait faussé compagnie en refermant sa porte sur lui. Un moment

je crus à une méprise; mais, réflexion faite, toute erreur était

impossible. N’avais-je pas d’ailleurs affaire à un homme qui depuis

des années faisait ses preuves d’une discrétion à outrance? c’était

donc lui qui déclinait désespérément ma rencontre, et non pas moi qui

me trompais. Je me mets alors à tirer vigoureusement sa sonnette, bien

décidé à avoir raison par mon instance de la fin de non-recevoir qui

m’est opposée. Pendant quelque temps, l’assiégé a patience du tapage

que je fais à sa porte; mais tout à coup je remarque que la sonnette

a cessé de tinter. Évidemment elle venait d’être tamponnée: dès lors

mon obstiné n’ouvrirait plus, et le seul moyen d’entrer avec lui en

communication c’était d’enfoncer sa porte, mais cela ne se fait pas

trop.

Descendu chez le portier, sans lui dire les raisons qui m’expliquaient

ma mésaventure, je la lui raconte; par là je provoquais sa confiance

et me faisais une ouverture à obtenir quelques renseignements sur

l’impénétrable M. Jacques Bricheteau. Quoique fournies avec tout

l’empressement que je pouvais désirer, ces informations n’apportèrent

à la situation aucune lumière. En résumé, M. Bricheteau était un

locataire tranquille, poli, mais point communicatif; quoique fort

exact à payer son terme, il paraissait peu aisé, n’avait pas même

une femme de ménage pour le servir et ne prenait pas ses repas chez

lui. Sorti tous les matins avant dix heures, et ne rentrant que dans

la soirée, il devait être employé dans un bureau ou donner en ville

des leçons de musique. Un détail au milieu de toute cette récolte de

renseignements vains et vagues aurait pu présenter de l’intérêt. Depuis

quelques mois, M. Jacques Bricheteau avait assez fréquemment reçu de

volumineuses lettres, qu’attendu l’élévation de leur port, on pouvait

supposer adressées de pays lointains; mais malgré sa bonne volonté,

le digne concierge n’était jamais parvenu à bien déchiffrer le timbre

indiquant le point de départ, et, dans tous les cas, le nom du pays,

qu’il avait très incomplétement entrevu, était entièrement sorti de sa

mémoire; ainsi pour le moment, cette remarque, qui aurait pu devenir

instructive, n’éclaircissait absolument rien.

Rentré chez moi, je me persuadai qu’une épître pathétique adressée à

mon réfractaire aurait pour effet de l’engager à me recevoir. Mêlant à

mes formes suppliantes une pointe d’intimidation, je ne lui laissai pas

ignorer mon dessein très arrêté de pénétrer à tout prix le mystère qui

pesait sur ma vie, et dont il paraissait savoir le mot. Maintenant que

j’avais une entrée dans ce secret, c’était à lui de voir si mes efforts

désespérés, se ruant à l’aveugle sur tout cet inconnu, n’entraîneraient

pas après eux beaucoup plus d’inconvénients qu’une franche explication

dans laquelle je le conjurais de vouloir bien entrer avec moi. Mon

ultimatum ainsi formulé, afin qu’il parvînt aux mains de M. Jacques

Bricheteau dans le moindre délai possible, le lendemain matin,

avant neuf heures, je me présentai à son domicile. Mais, enragé

de discrétion, ou ayant à éviter ma rencontre un intérêt vraiment

inexplicable, dès le petit jour, le maëstro, après avoir payé le terme

courant et le terme à échoir, avait fait enlever son mobilier, et il

faut croire que le silence des gens employés à ce brusque déménagement

avait été largement payé, car jamais le concierge n’avait pu savoir

d’eux le nom de la rue vers laquelle son locataire émigrait. Ces gens,

d’ailleurs, n’étaient point du quartier; aucune chance, par conséquent,

de les retrouver plus tard et de les faire parler.

Possédé d’une curiosité qui avait fini par être aussi excitée que la

mienne, le portier s’était bien avisé d’un moyen de la contenter.

Ce moyen, peu délicat, consistait à suivre de loin la charrette sur

laquelle le ménage du musicien s’en allait empilé. Mais ce diable

d’homme pensait à tout; et gardant à vue le trop zélé concierge, il

était resté en croisière devant la porte de la maison jusqu’au moment

où ses commissionnaires avaient pris assez d’avance pour ne plus courir

la chance d’être dépistés. Toutefois, malgré l’entêtement et l’habileté

de cet insaisissable adversaire, je ne me tenais pas pour battu.

Par l’orgue de Saint-Louis, je me sentais toujours avec lui un lien,

et, dès le dimanche suivant, avant la fin de la grand’messe, j’étais

posté à la porte de la tribune, bien décidé à ne pas lâcher le sphinx

que je ne l’eusse fait parler.

Mais là, nouveau désappointement: M. Jacques Bricheteau s’était

fait remplacer par un de ses élèves, et, pendant trois dimanches de

suite, même substitution. Le quatrième, je pris le parti d’aborder le

suppléant et de lui demander si le maëstro était malade.

--Non, monsieur. M. Bricheteau a pris un congé; il est absent pour

quelque temps, par suite d’un voyage d’affaires.

--Alors, où pourrait-on lui écrire?

--Je ne sais pas au juste; il me semble pourtant qu’en adressant votre

lettre à son domicile, à deux pas d’ici, quai de Béthune...

--Mais il a déménagé; vous ne le savez donc pas?

--Non, vraiment; et où demeure-t-il?

J’étais bien chanceux: je demandais des renseignements à un homme qui

me priait de l’instruire quand je l’interrogeais. Comme pour achever de

me mettre hors de moi, pendant que je prenais mes informations en si

bon lieu, de loin j’aperçus le damné sourd et muet qui faisait mine de

rire en me regardant.

Heureusement pour mon impatience et ma curiosité qui, s’exaltant de

chaque délai, se montaient peu à peu à un diapason vraiment inquiétant,

un peu de lumière se fit. Quelques jours après ma dernière déconvenue,

une lettre me parvint, et plus habile que le concierge du quai de

Béthune, tout d’abord je sus voir qu’elle était timbrée de _Stockholm_,

SUÈDE, ce qui ne me surprit pas autrement. A Rome, j’avais été honoré

de la bienveillance de Thorwaldsen, le grand sculpteur suédois, et

souvent dans son atelier j’avais vu de ses compatriotes; c’était

peut-être quelque commande qui m’arrivait par son intermédiaire; mais

la lettre décachetée, juge un peu et de ma surprise et de mon émotion,

en présence de ces premiers mots: _Monsieur mon fils_.

La lettre était longue et je n’eus pas la patience de la lire avant de

savoir le nom que je portais. Je courus donc d’abord à la signature;

cette forme: _Monsieur mon fils_, que j’ai vue plusieurs fois dans

l’histoire employée par les rois pour écrire à leurs rejetons, ne

semblait-elle pas m’annoncer la plus aristocratique origine? Mais

mon désappointement fut complet; de signature, point. «Monsieur mon

fils, me disait mon père anonyme, je ne regrette pas que, par votre

insistance passionnée pour connaître le secret de votre naissance,

vous ayez forcé la personne qui a eu soin de votre jeunesse de venir

ici conférer avec moi touchant le parti que pouvait nous commander

cette dangereuse et turbulente curiosité. Depuis longtemps, je

nourrissais une pensée qui arrive aujourd’hui à maturité, et de vive

voix, l’exécution en a été bien plus sûrement réglée qu’elle n’eût pu

l’être par correspondance. Presque aussitôt après votre naissance, qui

coûta la vie à votre mère, forcé de m’expatrier, j’ai fait dans un pays

étranger une belle fortune, et dans le gouvernement de ce pays j’occupe

un poste éminent.

»J’entrevois le moment où, libre de vous restituer mon nom, je pourrai

en même temps vous procurer la survivance de la haute situation à

laquelle je suis arrivé. Mais, pour parvenir à ce sommet, la notoriété

que, de mon aveu, vous vous êtes mis en mesure d’acquérir dans les

arts, ne serait pas une recommandation suffisante; j’ai donc le désir

que vous abordiez la vie politique; et dans cette voie, sous les

institutions actuelles de la France, il n’y a pas deux manières de

devenir un homme considérable: il faut être député. Je sais que vous

n’avez pas l’âge légal et que vous ne payez pas le cens. Mais dans

un an vous aurez trente ans, et c’est juste le délai nécessaire pour

que, devenu propriétaire, vous soyez en mesure de justifier de la

possession annale. Dès demain, vous pouvez vous présenter chez les

frères Mongenod, banquiers, rue de la Victoire; une somme de deux

cent cinquante mille francs vous sera comptée; vous devrez l’employer

immédiatement à l’acquisition d’un immeuble, affectant le surplus à

prendre des intérêts dans quelque journal qui, le moment venu, appuiera

votre candidature, et à une autre dépense qui vous sera expliquée plus

bas.

»Votre aptitude politique m’est cautionnée par la personne qui, avec

un zèle et un désintéressement que je ne saurai jamais reconnaître,

a veillé sur votre abandon. Depuis quelque temps, elle vous a suivi,

écouté, et elle est sûre que vous pourrez paraître dignement à la

tribune. Vos opinions, d’un libéralisme ardent à la fois et modéré, me

conviennent, et, sans le savoir, jusqu’ici vous avez très habilement

joué dans mon jeu. Je ne vous dis pas encore le lieu de votre élection

probable; l’habileté occulte et profonde qui la prépare a d’autant

plus de chances de réussir, qu’elle marchera plus sourdement et plus

entourée de ténèbres; mais son succès peut être en partie assuré par

l’exécution d’un travail que je vous recommande et dont je vous engage

à accepter l’apparente étrangeté sans étonnement et sans commentaire.

»Provisoirement, vous continuerez d’être sculpteur et, avec le talent

dont vous avez donné des preuves, vous nous ferez une statue de sainte

Ursule. C’est un sujet qui ne manque ni de poésie, ni d’intérêt; sainte

Ursule, vierge et martyre, était, à ce qu’on croit généralement, fille

d’un prince de la Grande-Bretagne. Martyrisée vers le cinquième siècle,

à Cologne, elle était supérieure d’un couvent de filles que la naïveté

populaire a appelées _les Onze mille Vierges_; plus tard, elle est

devenue la patronne de l’ordre des Ursulines, auxquelles elle a donné

son nom, et aussi la patronne de la fameuse maison de Sorbonne. Un

artiste habile comme vous peut, à ce qu’il me semble, tirer parti de

tous ces détails.

»Sans savoir la localité dont vous devez devenir le représentant,

il sera convenable que, dès à présent, vous rendiez extérieures vos

velléités politiques et fassiez connaître votre dessein d’arriver à

la députation. Mais ce que je ne saurais trop vous recommander, c’est

le secret sur la communication qui vous est faite aujourd’hui, aussi

bien que la patience de votre position présente. Laissez, de grâce,

en paix mon mandataire, et sans une curiosité qui pourrait, je vous

en préviens, entraîner pour vous les plus grands malheurs, attendez

le développement lent et calme du brillant avenir auquel vous êtes

destiné. En refusant d’entrer dans mes desseins, vous vous ôteriez

toute chance de jamais être initié au mystère que vous vous êtes montré

si ardent à pénétrer; mais je ne veux pas même admettre la supposition

de votre résistance, et j’aime mieux croire à votre déférence absolue

pour les vœux d’un père, qui regardera comme le plus beau jour de sa

vie celui où il lui sera enfin donné de se révéler à vous.

»_P. S._ Destinée à une chapelle de religieuses Ursulines, votre statue

sera de marbre. Hauteur, un mètre sept cent six millimètres; autrement

dit, cinq pieds trois pouces. Comme elle ne doit pas être placée dans

une niche, n’en négligez aucun des aspects. Les frais en seront pris

sur la somme de deux cent cinquante mille francs annoncée par la

présente lettre.»

La _présente_ lettre me laissa froid et mécontent; elle me dépossédait

d’un espoir longtemps caressé, celui de retrouver une mère bonne comme

la tienne, dont tu m’as si souvent, cher ami, conté la tendresse

adorable. Ce n’était après tout qu’un demi-jour qui se faisait dans

les brumes de mon existence, sans même me laisser connaître si

j’étais ou non le fruit d’une union légitime. Il me parut d’ailleurs

qu’adressées à un homme de mon âge, les intimations paternelles avaient

des airs bien impérieux et bien despotiques. N’était-ce pas quelque

chose d’étrange de retourner ma vie, comme au collége, en manière de

punition, on nous faisait retourner notre habit? De premier mouvement,

les arguments qui, par toi ou par d’autres, ont pu être formulés contre

ma vocation politique, je me les adressai. Cependant la curiosité

me fit passer chez les banquiers Mongenod, et en trouvant là, bien

effectifs et bien vivants, les deux cent cinquante mille francs qui

m’étaient annoncés, je fus conduit à raisonner d’autre façon.

Je pensai qu’une volonté qui se mettait d’abord en frais de telles

avances devait avoir quelque chose de sérieux, quand elle savait tout

et moi rien; il me sembla que vouloir entamer avec elle une lutte,

n’était ni très raisonnable ni très opportun. En somme, avais-je de la

répugnance pour la direction qui m’était insinuée? Non, les intérêts

politiques m’ont toujours passionné dans un certain degré, et si ma

tentative électorale n’aboutissait pas, je retournerais à mon art sans

être plus ridicule que toutes les ambitions mort-nées que l’on voit se

produire à chaque législature nouvelle. J’ai donc acheté l’immeuble,

et, devenu actionnaire du _National_, j’y ai trouvé des encouragements

à mes prétentions politiques, en même temps que la certitude d’un

ardent concours, quand j’aurai révélé le lieu de ma candidature, sur

lequel jusqu’ici il ne m’a pas été difficile de garder un silence

absolu.

J’ai également terminé la sainte Ursule, et maintenant j’attends des

instructions nouvelles, qui ne laissent pas de me paraître longues à

venir, aujourd’hui que j’ai fort ébruité mon ambition parlementaire, et

que le mouvement d’une prochaine élection générale, pour laquelle je me

trouve de tout point en mesure, est déjà commencé.

Je n’ai pas besoin, pour entrer dans les recommandations de la prudence

paternelle, de te demander sur toute cette confidence une discrétion

sans réserve. C’est une vertu qu’à ma connaissance tu pratiques d’une

manière trop distinguée pour que j’aie besoin de te la prêcher.

Mais j’ai vraiment tort, cher ami, de me permettre de ces méchantes

allusions à notre passé, car en ce moment, plus que tu ne penses, je

me trouve ton obligé. Un peu par intérêt pour moi, et beaucoup par

l’aversion assez générale qu’inspira la morgue de ton ex-beau-frère

lors de ma blessure, le parti démocratique est venu en masse s’inscrire

chez moi, et par le tapage de ce duel qui m’a vraiment beaucoup

ébruité, nul doute que ma candidature n’ait gagné beaucoup de terrain.

Trêve donc à tes éternelles reconnaissances, ne vois-tu pas que c’est

moi qui te redois!

La Comédie humaine - Volume 12. Scènes de la vie parisienne et scènes de la vie politique · 第 80 / 104 题