VIII.--LA COMTESSE DE L’ESTORADE A MADAME OCTAVE DE CAMPS.

Paris, avril 1839.

Pendant près de deux semaines, chère madame, on n’a plus entendu parler

de M. Dorlange. Non-seulement il n’a pas jugé convenable de venir

reprendre la confidence si malencontreusement interrompue par madame

de la Bastie; mais il n’a pas même paru se souvenir qu’à la suite d’un

dîner chez les gens, on leur doit, pour le moins, une carte à huitaine.

Nous étions hier matin à déjeuner, et, sans aigreur, en manière

de conversation, je venais de faire cette remarque, quand notre

Lucas, qui, en sa qualité de vieux domestique, se permet parfois des

familiarités un peu hasardées, se fait ouvrir triomphalement la porte

de la salle à manger, et en même temps qu’il remet un billet à M.

de l’Estorade, il dépose au milieu de la table un je ne sais quoi,

soigneusement enveloppé de papier de soie, et que d’abord je prends

pour un plat monté.

--Qu’est-ce que c’est que cela? dis-je à Lucas, sur le visage duquel je

lisais l’annonce d’une surprise, et en même temps j’avance la main pour

dégager l’inconnu.

--Oh! que madame prenne garde! s’écrie Lucas, c’est fragile.

Pendant ce temps, mon mari avait lu le billet, qu’il me passa en disant:

--Tenez, l’excuse de M. Dorlange!

Voilà ce que monsieur l’artiste écrivait:

«Monsieur le comte, j’ai cru entrevoir que madame de l’Estorade ne

m’autorisait qu’à regret à profiter de l’audacieux larcin pratiqué à

son préjudice. J’ai donc pris courageusement mon parti de modifier en

ce sens mon œuvre, et, à l’heure qu’il est, les _deux sœurs_ ne se

ressemblent presque plus. Je n’ai pas voulu cependant que _tout_ fût

perdu pour tout le monde, et, après avoir fait mouler la tête de la

sainte Ursule avant les retouches, j’en ai fait faire une réduction

que j’ai placée sur les épaules d’une charmante comtesse, non encore

canonisée, Dieu merci! le moule a été brisé aussitôt après le tirage de

l’exemplaire unique que j’ai l’honneur de vous adresser. Ce procédé,

qui était de haute convenance, donne peut-être un peu plus de valeur à

l’objet.

»Veuillez agréer, monsieur le comte, etc.»

Tandis que je lisais, mon mari, Lucas, Naïs et René avaient à l’envi

travaillé à m’extraire de mon enveloppe, et, en effet, de sainte

que j’avais été, j’étais devenue une femme du monde, en la forme

d’une ravissante statuette délicieusement ajustée. J’ai cru que M.

de l’Estorade, Naïs et René allaient devenir fous de bonheur et

d’admiration. La nouvelle du chef-d’œuvre s’était bientôt répandue dans

la maison: tous nos domestiques, qu’en réalité nous gâtons un peu,

d’arriver les uns après les autres, comme s’ils eussent été conviés, et

tous de s’écrier: _Ah! que c’est bien madame!_ Je vous dis là le thème

général, sans me rappeler les variations plus ou moins saugrenues.

Moi seule ne partageais pas l’enivrement universel. Servir

éternellement de matière aux élucubrations sculpturales de M. Dorlange

me semblait un bonheur médiocrement enviable, et, pour toutes les

raisons que vous savez, chère madame, j’aurais beaucoup mieux aimé ne

pas me trouver si souvent dans sa pensée et sous son ciseau. Quant à M.

de l’Estorade, après avoir travaillé pendant une heure à trouver dans

son cabinet la place où le chef-d’œuvre serait le mieux dans son jour:

--En allant à la Cour des comptes, vint-il me dire, je passerai chez

M. Dorlange; s’il est libre ce soir, je le prierai de venir dîner

avec nous: Armand, qu’il ne connaît pas encore, sort aujourd’hui; il

verra ainsi toute la famille réunie, et vous pourrez lui faire vos

remercîments.

Je n’approuvais pas l’idée de cette invitation en famille. Il me parut

qu’elle installait M. Dorlange sur un pied d’intimité que sa nouvelle

galanterie recommençait à me faire trouver dangereuse. A quelques

objections que je fis:

--Mais, ma chère, me répondit M. de l’Estorade, la première fois que

nous le reçûmes, vous vouliez que ce fût en petit comité, ce qui eût

été parfaitement maladroit; et aujourd’hui que cela devient convenable,

vous y voyez des difficultés.

A un si bel argument, qui me prenait en flagrant défit de

contradiction, je n’avais pas un mot à dire, si ce n’est, à part moi,

que les maris n’ont vraiment pas la main heureuse.

M. Dorlange consentit à être des nôtres. Il dut me trouver un peu

froide dans l’expression de ma reconnaissance. J’allai même jusq’à lui

dire qu’il avait mal interprété ma pensée et que je ne lui aurais pas

demandé de modifier sa statue, ce qui était lui créer un regret, et

implicitement ne pas donner une grande approbation à son envoi de la

matinée. Il eut d’ailleurs le talent de me déplaire par un autre côté

sur lequel, vous le savez, je ne suis pas fort traitable. A dîner, M.

de l’Estorade revint sur sa candidature à laquelle il donna moins que

jamais son approbation, tout en ayant cessé de la trouver ridicule.

Cela menait droit à la politique. Armand, qui est un esprit grave et

réfléchi, et qui lit les journaux, se mêla de la conversation. Contre

l’usage de la jeunesse actuelle, il est de l’opinion de son père,

c’est-à-dire très conservateur, mais peut-être un peu hors de cette

juste et sage mesure qu’il est bien difficile d’avoir à quinze ans. Il

fut donc amené à contredire M. Dorlange dont je vous ai dit la pente un

peu jacobine. Et vraiment, je ne trouvais pas que les arguments de mon

petit homme fussent très mauvais et exprimés en trop méchants termes.

Sans cesser d’être poli, M. Dorlange eut l’air de dédaigner d’entrer en

discussion avec le pauvre enfant, et il lui rappela assez durement son

habit de collége, si bien que je vis Armand près de perdre patience et

de tourner à l’aigre. Comme il est bien élevé, je n’eus qu’à lui faire

un signe, et il se contint; mais en le voyant, devenu rouge pourpre,

se renfermer dans un silence absolu, je sentis à son amour-propre

une profonde blessure et trouvai peu généreux à M. Dorlange de

l’avoir ainsi écrasé de sa supériorité. Je sais bien que les enfants

d’aujourd’hui ont le tort de vouloir trop tôt être des personnages, et

que de temps à autre il n’y a pas grand mal à se mettre en travers pour

les empêcher d’avoir de si bonne heure quarante ans. Mais vrai, Armand

a un développement intellectuel et une raison au-dessus de son âge. En

voulez-vous la preuve? Jusqu’à l’année dernière, je n’avais pas voulu

consentir à me séparer de lui, et c’était comme externe qu’il suivait

les cours du collége Henri IV. Eh bien! lui-même, dans l’intérêt de

ses études, que les allées et venues de l’externat ne laissaient pas

de contrarier un peu, a demandé à être cloîtré, et pour obtenir la

faveur d’aller s’enfermer sous la férule d’un proviseur, il a dépensé

plus d’arguments et a fait auprès de moi plus d’intrigues que n’en eût

employé un enfant ordinaire pour parvenir à un résultat tout opposé.

Aussi, cette allure d’homme fait, qui, chez beaucoup de collégiens, est

un insupportable ridicule, ne paraît-elle chez lui que le résultat

d’une précocité naturelle; or, cette précocité, il faut bien la lui

pardonner, puisque après tout, elle lui vient de Dieu.

Grâce au malheur de sa naissance, M. Dorlange, moins que tout autre,

est en mesure de savoir ce que c’est que les enfants, et nécessairement

il doit, pour eux, manquer d’indulgence. Qu’il y prenne garde pourtant,

c’est là un mauvais moyen de me faire sa cour, même sur le pied de la

plus simple amitié. La soirée en famille ne prêtait guère à ce que

je pusse le remettre sur le chapitre de son histoire; mais il ne me

sembla pas que lui-même eût un grand empressement à reprendre ce point.

Il s’occupa vraiment beaucoup moins de moi que de Naïs, à laquelle,

pendant plus d’une heure, il découpa des silhouettes. Il faut dire

aussi que madame de Rastignac vint se jeter à la traverse, et que, de

mon côté, je dus me donner tout entière à cette visite. Pendant que

je lui tenais conversation au coin de la cheminée, à l’autre bout de

l’appartement, M. Dorlange faisait poser Naïs et René, qui vinrent en

triomphe m’apporter leur profil très ressemblant, exécuté en quelques

coups de ciseaux.

--Tu ne sais pas, me dit tout bas Naïs, M. Dorlange qui veut faire mon

buste en marbre!

Tout cela me parut d’assez mauvais goût. Je n’aime pas, qu’admis dans

un salon, les artistes aient l’air d’y continuer encore leur métier.

Ils semblent par là autoriser cette morgue aristocratique qui souvent

ne les trouve pas bons à être reçus pour eux-mêmes.

M. Dorlange nous quitta de bonne heure, et M. de l’Estorade, comme

il lui est arrivé bien des fois dans sa vie, me donna sur les nerfs,

lorsqu’en reconduisant notre convive qui avait voulu s’échapper sans

être aperçu, je l’entendis lui dire d’être moins rare, et que je

passais chez moi presque toutes mes soirées.

De cette fameuse invitation en famille est résulté, entre mes enfants,

une sorte de guerre civile. Naïs porte aux nues son cher sauveur, et

étant soutenue dans son opinion par René qui s’est livré corps et âme,

moyennant un superbe lancier à cheval que M. Dorlange lui a découpé.

Armand, au contraire, le trouve laid, ce qui est incontestable: il dit

qu’il ressemble aux portraits de Danton qu’il a vus dans les histoires

de la Révolution illustrées, ce qui a quelque chose de vrai. Il dit

encore que dans ma statuette, il m’a donné un air de grisette, ce qui

n’est pas exact le moins du monde. De là, entre ces chers chéris, des

débats qui ne finissent pas.

Tout à l’heure encore, j’ai été obligée d’intervenir en leur disant

qu’ils me fatiguaient avec leur M. Dorlange. N’en dites-vous pas autant

de moi, chère madame, qui, à son sujet, vous ai déjà tant écrit, sans

savoir vous apprendre rien de précis?

La Comédie humaine - Volume 12. Scènes de la vie parisienne et scènes de la vie politique · 第 79 / 104 题