M. Dorlange parut un moment se consulter; puis, après un court silence:

--C’est vrai, dit-il, les femmes sont admirables à saisir dans les

faits et dans les sentiments des nuances où nous autres hommes ne

savons rien démêler. Mais cette confidence ne m’intéresse pas seul, et

j’aurais besoin d’espérer qu’elle restera expressément entre nous; je

n’excepte pas même M. de l’Estorade de cette réserve: au delà de celui

qui le confie et de celui qui l’écoute, un secret est déjà entamé.

En vérité, j’étais fort intriguée de ce qui allait suivre; dans cette

dernière phrase n’y avait-il pas toute la préparation d’un homme qui se

dispose à chasser sur les terres d’autrui? Néanmoins, continuant mon

système d’encouragements éhontés:

--M. de l’Estorade, répliquai-je, est si peu habitué avec moi à tout

savoir, que, de ma correspondance avec madame Marie-Gaston, jamais il

n’a vu une ligne.

Ce qui n’empêchait pas qu’avec vous, chère madame, je ne me réservasse

de ne garder qu’une discrétion relative; car enfin, n’êtes-vous pas

mon directeur? et à son directeur il faut tout dire, si l’on veut être

pertinemment conseillé.

Jusque-là M. Dorlange s’était tenu debout devant la cheminée, au coin

de laquelle j’étais assise; il prit alors auprès de moi un fauteuil,

puis en manière de préambule:

--Je vous ai parlé, madame, me dit-il, de la famille de Lanty?...

A ce moment, fâcheuse comme la pluie dans une partie de campagne,

madame de la Bastie s’approcha pour me demander si j’avais vu le

dernier drame de Nathan? Il s’agissait bien de la comédie des autres

en présence de celle dans laquelle, ce me semble, j’avais joué un

rôle passablement éveillé. Force fut néanmoins à M. Dorlange de céder

la place qu’il occupait à mes côtés, et impossible de renouer notre

tête-à-tête de toute la soirée.

Comme vous pouvez le voir, chère madame, de toutes mes provocations et

de tous mes enlacements, n’est sortie, à vrai dire, aucune lumière;

mais à défaut des paroles de M. Dorlange, quand je me rappelle toute

son attitude que j’ai soigneusement étudiée, c’est vraiment du côté

de sa parfaite innocence que ma pensée incline le plus volontiers. Au

fait, rien ne prouve que, dans cette histoire interrompue, l’amour joue

le rôle que j’avais insinué. Il y a mille autres manières d’installer

fortement les gens dans son souvenir, et si M. Dorlange n’a réellement

pas aimé celle que je lui rappelle, pourquoi donc en voudrait-il à

moi, qui ne viens là que de la seconde main? N’oublions-nous pas,

d’ailleurs, un peu trop sa belle gouvernante, et à supposer même dans

cette habitude beaucoup plus de sens que de cœur, ne faut-il pas

admettre qu’au moins, relativement, cette fille doit être pour moi

une sorte de garde-fou? A ce compte, chère madame, avec toutes mes

terreurs, dont je vous ai rebattue, je serais passablement ridicule,

et j’aurais quelque peu l’air de Bélise des _Femmes savantes_, aheurtée

à l’idée que tout ce qui la voit tombe fatalement amoureux d’elle. Je

m’abandonnerais pourtant de grand cœur à ce plat dénoûment. Amoureux ou

non, M. Dorlange est un caractère élevé et un esprit d’une distinction

rare, et si, par des prétentions déplacées, il n’arrivait pas à se

rendre impossible, on aurait assurément plaisir et honneur à le compter

au nombre de ses amis. Le service qu’il nous a rendu le prédestine

d’ailleurs à ce rôle, et je serais vraiment aux regrets d’avoir à le

traiter avec dureté. Dans ce cas je me brouillerais avec Naïs, qui,

chose bien naturelle, raffole de son sauveur. Le soir quand il fut

parti:

--Maman, comme il parle bien, M. Dorlange! me dit-elle avec un petit

air d’approbation tout à fait amusant. A propos de Naïs, voilà

l’explication qu’elle m’a donnée de cette réticence dont je m’étais si

fort émue.--Dame! maman, je croyais que tu l’avais remarqué aussi. Mais

après qu’il a eu arrêté les chevaux, comme tu n’as pas eu l’air de le

connaître, et qu’il n’a pas une figure trop distinguée, j’ai cru que

c’était un homme.

--Comment! un homme?

--Eh bien, oui! un de ces gens auxquels on ne fait pas attention. Mais

quel bonheur, quand j’ai su que c’était un monsieur! tu m’as bien

entendue, comme je me suis écriée: _Ah! c’est vous le monsieur qui m’a

sauvée!_

Si l’innocence est entière, il y a dans cette explication un vilain

côté de vanité, sur lequel vous pensez bien que j’ai fait une grande

morale. Cette distinction de l’homme et du monsieur est affreuse; mais,

en somme, l’enfant n’est-elle pas dans le vrai? Seulement elle dit avec

une naïveté toute crue ce que nos mœurs démocratiques nous permettent

très bien encore de pratiquer, mais ce qu’elles ne nous permettent

plus d’avouer hautement. La fameuse révolution de 89 a du moins servi

à installer dans notre société cette vertueuse hypocrisie... Mais me

voilà tournant aussi à la politique, et, si je poussais plus loin mes

aperçus, vous me diriez de prendre garde, et que déjà M. Dorlange a

commencé de déteindre sur moi.

La Comédie humaine - Volume 12. Scènes de la vie parisienne et scènes de la vie politique · 第 78 / 104 题