Paris, mars 1839.
Chère madame, M. Dorlange dîna hier chez moi.
Ma pensée à moi avait été de l’avoir en famille, afin de le tenir
mieux sous mon œil, et de lui donner tout à mon aise la question.
Mais M. de l’Estorade, que je n’avais pu mettre dans la confidence de
ma disposition charitable, me fit remarquer que cette invitation en
tête-à-tête pourrait avoir quelque chose de blessant: M. le comte de
l’Estorade, pair de France, aurait l’air de trouver que le sculpteur
Dorlange n’est pas d’assez bon lieu pour être admis dans son monde.
Nous ne pouvons, ajouta gaiement mon mari, le traiter comme le fils
d’un de nos fermiers, qui viendrait nous voir avec l’épaulette de
sous-lieutenant et que nous inviterions à huis clos, faute d’oser
l’envoyer à l’office.
Nous eûmes donc avec notre convive principal, M. Joseph Bridau, le
peintre, le chevalier d’Espard, M. et madame de la Bastie, et M. de
Ronquerolles. En invitant ce dernier, mon mari lui avait demandé s’il
ne lui serait pas désagréable de se rencontrer avec l’adversaire de M.
de Rhétoré? Vous avez su sans doute que, dans son duel, le duc avait
choisi pour ses témoins le général de Montriveau et M. de Ronquerolles.
--Loin que cette rencontre, répondit ce dernier, me soit désagréable,
c’est avec empressement que je saisis cette occasion de me rapprocher
d’un homme de talent qui, dans l’affaire à laquelle j’ai été mêlé,
s’est montré du dernier bien.--Et comme mon mari lui apprenait la
grande obligation que nous avions à M. Dorlange:--Mais c’est donc un
héros, ajouta-t-il, que cet artiste! Pour peu qu’il continue, nous ne
lui irons pas à la cheville.
Dans son atelier, le cou nu, ce qui lui dégage la tête, qu’il a un peu
forte pour le reste du corps, et vêtu d’une façon de costume oriental,
dont il s’est assez heureusement avisé, M. Dorlange m’avait paru
beaucoup mieux que dans ses habits de ville. Il faut dire pourtant que
lorsqu’il s’anime en parlant, son visage semble s’illuminer, et alors
de ses yeux s’échappe un flot de ces effluves magnétiques que déjà
j’avais remarqués dans nos précédentes rencontres; comme moi, madame de
la Bastie en a été très frappée.
Je ne sais si je vous ai dit l’ambition de M. Dorlange, et qu’il compte
se porter candidat aux prochaines élections. Ce fut là sa raison pour
décliner la commande que mon mari avait été chargé de lui faire de la
part de M. Marie-Gaston. Ce que M. de l’Estorade et moi avions d’abord
pris pour une défaite ou pour un dessein en l’air, serait, à ce qu’il
paraît, une prétention sérieuse. A table, sommé par M. Joseph Bridau de
s’expliquer sur la créance qui devait être donnée à la réalité de ses
projets parlementaires, M. Dorlange les a formellement maintenus. De
là, pendant presque toute la durée du dîner, une allure exclusivement
politique donnée à la conversation. En des questions jusqu’ici très
étrangères à ses études, je m’attendais à trouver notre artiste, sinon
absolument novice, au moins d’une très courante médiocrité. Point du
tout: sur les hommes, sur les choses, sur le passé comme sur l’avenir
des partis, il eut des aperçus vraiment neufs, où rien évidemment
n’était emprunté à la phraséologie quotidienne des journaux; et tout
cela dit d’une parole vive, facile, élégante; de telle sorte qu’après
son départ, M. de Ronquerolles et M. de l’Estorade se déclarèrent
positivement surpris de la forte et puissante aptitude politique qui
venait de se révéler à eux. L’aveu est d’autant plus remarquable, que
ces messieurs, par tempérament autant que par position, se trouvent
être de zélés conservateurs, tandis que la pente de M. Dorlange
l’entraîne d’une façon marquée vers les idées démocratiques.
Par le côté de cette supériorité inattendue qui se déclarait chez
mon problématique amoureux, il commença de me rassurer un peu. La
politique, en effet, est à elle seule une passion absorbante et
dominatrice qui n’en laisse pas facilement une autre s’épanouir à ses
côtés. Néanmoins, j’étais décidée à aller au fond de notre situation,
et, après le dîner, j’attirai insidieusement notre homme dans un de
ces tête-à-tête qu’il est toujours si facile à une maîtresse de maison
de ménager. Après avoir un peu parlé de M. Marie-Gaston, notre ami
commun, des exaltations de ma pauvre Louise et de mes inutiles et
constants efforts pour les tempérer, ne marchandant pas à le placer sur
le terrain où il eût toute commodité pour engager l’attaque, je lui
demandai si bientôt sa sainte Ursule se mettrait en route?
--Tout est prêt, me répondit-il, pour son départ; mais j’ai besoin,
madame, de votre _exeat_ et que vous vouliez bien me dire si je dois ou
non modifier quelque chose à son expression.
--Une question d’abord, répliquai-je. Votre œuvre, en supposant que j’y
désirasse quelque changement, doit-elle beaucoup perdre à être ainsi
remaniée?
--C’est probable: pour si peu qu’on lui rogne les ailes, l’oiseau est
toujours empêché dans son vol.
--Autre curiosité. Est-ce moi ou l’_autre personne_ que votre statue
reproduit avec le plus de fidélité?
--Vous, madame, cela va sans dire: vous êtes le présent, et elle le
passé.
--Mais laisser là le passé pour le présent, cela, monsieur,
le savez-vous? s’appelle d’un assez vilain nom, et de mauvais
entraînement, vous l’avouez avec une naïveté et avec une aisance qui
ont quelque chose d’effrayant.
--C’est vrai, me répondit en riant M. Dorlange, l’art est féroce:
quelque part que lui apparaisse la matière de ses créations, il se
précipite dessus en désespéré.
--L’art, repartis-je, est un grand mot sous lequel un monde de choses
peut s’abriter. L’autre jour, vous me disiez que des circonstances trop
longues à raconter avaient contribué à vous rendre toujours présente
cette forme dont je suis un reflet, et qui a laissé une trace si vive
dans votre mémoire: n’était-ce pas assez clairement me dire qu’en vous
ce n’était pas seulement le sculpteur qui se souvenait?
--Réellement, madame, le temps m’eût manqué pour mieux m’expliquer;
mais, dans tous les cas, ayant l’honneur de vous voir pour la première
fois, ne m’eussiez-vous pas trouvé bien étrange de prétendre en être
avec vous aux confidences?
--Mais aujourd’hui? répliquai-je effrontément.
--Aujourd’hui... à moins d’un encouragement exprès, j’aurais encore
quelque peine à me persuader que rien de mon passé puisse bien vivement
vous intéresser.
--Pourquoi cela? il y a des connaissances qui mûrissent vite. Votre
dévouement pour ma Naïs est, dans la nôtre, une grande avance.
D’ailleurs, ajoutai-je avec une étourderie jouée, j’aime à la folie les
histoires.
--Outre que la mienne a le malheur de manquer de dénoûment, pour
moi-même elle est restée une énigme.
--Raison de plus: à deux, peut-être, nous en trouverons le mot.