Paris, février 1839.
Peut-être avant moi, cher monsieur, les feuilles publiques vous
porteront la nouvelle d’une rencontre qui a eu lieu entre votre ami,
M. Dorlange, et le duc de Rhétoré. Mais en vous annonçant le fait tout
sec, car l’usage et les convenances ne leur permettent pas de déduire
au long les motifs de la querelle, les journaux ne feront qu’exciter
votre curiosité sans la satisfaire. J’ai su heureusement, de très bonne
source, tous les détails de l’affaire, et je m’empresse de vous les
transmettre; ils sont de nature à vous intéresser au plus haut degré.
Il y a trois jours, c’est-à-dire le soir même de celui où je m’étais
rendu chez M. Dorlange, le duc de Rhétoré occupait à l’Opéra une
stalle d’orchestre. Près de lui vint se placer M. de Ronquerolles,
arrivé tout récemment d’une mission diplomatique qui le tenait éloigné
de Paris depuis plusieurs années. Pendant l’entr’acte, ces messieurs
ne quittèrent pas la salle pour aller au foyer; mais, comme on fait
volontiers au théâtre, ils se tinrent debout, le dos tourné à la
scène, faisant face par conséquent à M. Dorlange qui, assis derrière
eux, paraissait fort absorbé par la lecture du journal du soir. Il y
avait eu ce jour-là une séance très scandaleuse, ce qu’on appelle une
séance intéressante, à la Chambre des Députés. La conversation ayant
naturellement roulé sur les événements du monde parisien, accomplis
pendant l’absence de M. de Ronquerolles, celui-ci jeta cette parole qui
était de nature à éveiller l’attention de M. Dorlange:
--Comment cette pauvre madame de Macumer, une si triste fin et un
mariage si singulier!
--Ah! vous savez, répondit M. de Rhétoré, de ce verbe haut monté dont
il a l’habitude, ma sœur avait trop d’imagination pour ne pas être
un peu chimérique et romanesque. Elle avait aimé à la passion M. de
Macumer, son premier mari; mais à la longue on se lasse de tout,
même du veuvage. Ce M. Marie-Gaston se trouva sur son chemin. Il est
agréable de sa personne; ma sœur était riche, lui fort endetté; il
se montra donc aimable et empressé à proportion, et, par ma foi! le
drôle a si bien manœuvré, qu’après avoir succédé à M. de Macumer et
fait mourir sa femme de jalousie, il a tiré d’elle tout ce dont la
loi permettait à cette pauvre affolée de disposer. La succession de
Louise se montait au moins à douze cent mille francs, sans compter
un magnifique mobilier et une délicieuse villa qu’elle s’était fait
construire à Ville-d’Avray. La moitié de l’hoirie a été à ce monsieur,
l’autre au duc et à la duchesse de Chaulieu, ses père et mère, qui,
en leur qualité d’ascendants, avaient droit à ce partage. Quant à
mon frère Lenoncourt et à moi, notre part a été d’être purement et
simplement déshérités.
Aussitôt que votre nom, cher monsieur, eut été prononcé, M. Dorlange
avait mis de côté son journal, puis, comme M. de Rhétoré achevait sa
phrase, il se leva et lui dit:
--Pardon, monsieur le duc, si j’ose m’entremettre dans vos
renseignements; mais, en conscience, je dois vous avertir que vous êtes
tout ce qu’il y a au monde de plus mal informé.
--Vous dites?... repartit le duc en clignant des yeux et avec ce ton de
dédain suprême que l’on peut imaginer.
--Je dis, monsieur le duc, que Marie-Gaston est mon ami d’enfance, que
jamais il n’a passé pour un _drôle_; qu’au contraire c’est un homme
plein d’honneur et de talent, et que, loin d’avoir fait mourir sa femme
de jalousie, il l’a rendue parfaitement heureuse pendant les trois
années qu’a duré leur mariage. Quant à la succession...
--Vous avez mesuré, monsieur, dit le duc de Rhétoré en interrompant, la
portée de votre procédé?
--Parfaitement, monsieur, et je répète que pour la succession
recueillie par Marie-Gaston, en vertu d’une volonté solennellement
exprimée dans le testament de sa femme, il l’a si peu convoitée, qu’à
ma connaissance, il est sur le point de distraire une somme de deux à
trois cent mille francs pour faire élever un monument à celle qu’il n’a
pas cessé de pleurer.
--Mais enfin, monsieur, qui êtes-vous? interrompit de nouveau le duc de
Rhétoré avec une impatience de moins en moins contenue.
--Tout à l’heure, reprit M. Dorlange, j’aurai l’honneur de vous le
dire; seulement vous me permettrez d’ajouter que cette succession dont
vous avez été dépossédé, madame Marie-Gaston a pu en disposer sans le
moindre remords de conscience; toute sa fortune en effet lui venait de
M. le baron de Macumer, son premier mari; et, précédemment, elle avait
fait abandon de sa légitime pour constituer un établissement à monsieur
votre frère, le duc de Lenoncourt-Givry qui, en sa qualité de cadet de
famille, n’avait pas comme vous, monsieur le duc, eu le bonheur d’être
avantagé. Cela dit, M. Dorlange chercha dans sa poche son portefeuille,
qui ne s’y trouva pas.--Je n’ai pas de cartes sur moi, finit-il par
dire; mais je m’appelle Dorlange, un nom de comédie, facile à retenir,
42, rue de l’Ouest.
--Le quartier n’est pas très central, remarqua ironiquement M. de
Rhétoré. En même temps, se tournant vers M. de Ronquerolles, qui
constituait ainsi l’un de ses témoins: Je vous demande pardon, mon
cher, lui dit-il, du voyage de découverte que vous aurez à entreprendre
demain dans la matinée. Et presque aussitôt il ajouta: Venez-vous au
foyer? nous y causerons plus tranquillement et surtout plus _sûrement_.
Par sa manière d’accentuer ce dernier mot, il était impossible de se
méprendre sur le sens désobligeant qu’il entendait y attacher.
Ces messieurs sortis, sans que cette scène eût causé le moindre
esclandre, attendu le vide que l’entr’acte avait fait dans les stalles
environnantes, M. Dorlange avisa à l’autre bout de l’orchestre M.
Stidmann, le célèbre sculpteur. Allant à lui:
--Auriez-vous sur vous, lui demanda-t-il, un agenda, un album de poche?
--Oui, toujours.
--Voulez-vous bien me le prêter et me permettre d’en détacher une
feuille? Il vient de me passer par l’esprit une idée que je ne voudrais
pas perdre. Si je ne vous retrouve pas à la fin du spectacle pour vous
faire restitution, l’objet sera chez vous, sans faute, demain matin.
De retour à sa place, M. Dorlange esquissa rapidement quelque chose,
et, au lever de rideau, quand MM. de Rhétoré et de Ronquerolles vinrent
prendre leurs stalles, touchant légèrement l’épaule du duc, et lui
faisant passer son dessin:--Ma carte, dit-il, que j’ai l’honneur
d’offrir à votre seigneurie.
Cette carte était une charmante esquisse d’architecture sculpturale,
encadrée d’un paysage. Au bas était écrit: _Projet d’un monument à
élever à la mémoire de madame Marie-Gaston, née Chaulieu, par son mari,
sur les dessins de Charles Dorlange, statuaire, rue de l’Ouest_, 42.
Il était impossible de faire savoir plus finement à M. de Rhétoré
qu’il aurait affaire à un adversaire sortable, et vous remarquerez
d’ailleurs, cher monsieur, que M. Dorlange trouvait ainsi le moyen
de peser sur son démenti, en donnant, pour ainsi parler, un corps à
son affirmation touchant votre désintéressement et la sincérité de
votre douleur conjugale. Le spectacle finit sans autre incident, M.
de Rhétoré se sépara de M. de Ronquerolles. Alors, celui-ci aborda
avec beaucoup de courtoisie M. Dorlange, et essayant de quelque
conciliation, il lui fit remarquer qu’eût-il raison au fond, son
procédé avait été blessant, insolite; M. de Rhétoré, d’ailleurs, avait
fait preuve d’une grande modération, et certainement il se contenterait
de la plus simple expression de regret; enfin, tout ce qui peut se dire
en pareille occasion.
M. Dorlange ne voulut entendre parler de rien qui ressemblât à
une soumission, et le lendemain, il recevait la visite de M. de
Ronquerolles et du général Montriveau venus de la part de M. de
Rhétoré. Ici nouvelles instances pour que M. Dorlange consentît à
donner une autre tournure à ses paroles. Mais votre ami ne sortit pas
de cet ultimatum:--M. de Rhétoré veut-il retirer les paroles que je
me suis vu dans la nécessité de relever? alors, moi, je retirerai les
miennes.
--Mais c’est impossible, lui objectait-on: M. de Rhétoré est
personnellement offensé; vous, au contraire, vous ne l’êtes pas. A tort
ou à raison, il a la conviction que M. Marie-Gaston lui a porté un
dommage. Il faut toujours une certaine indulgence pour les intérêts
blessés; jamais on n’obtient d’eux une justice absolue.
--De telle sorte, reprenait M. Dorlange, que M. le duc continuera de
calomnier mon ami tout à son aise: d’abord parce qu’il est en Italie,
et ensuite parce que Marie-Gaston aura toujours une extrême répugnance
à en venir avec le frère de sa femme à de certaines extrémités.
C’est justement, ajoutait-il, cette impuissance relative où il est
de se défendre, qui constitue mon droit, je dis plus, mon devoir
d’intervenir. Ce n’est pas sans une permission particulière de la
Providence que j’ai été à même de saisir au passage quelques-uns de
ces méchants propos qui circulaient sourdement, et puisque M. le duc
de Rhétoré ne voit rien à modifier dans ses dires, nous irons jusqu’au
bout, si vous le voulez bien.
Le débat s’étant constamment tenu dans ces termes, le duel devenait
inévitable, et dans la journée, les conditions en furent réglées entre
les témoins des deux parties. La rencontre, arrêtée pour le lendemain,
devait avoir lieu au pistolet.
Sur le terrain, M. Dorlange fut parfait de sang-froid. Après un coup de
feu échangé sans résultat, comme les témoins parlaient de mettre fin au
combat:
--Allons! encore un coup! dit-il avec gaieté, comme s’il se fût agi
d’abattre des poupées dans un tir. A cette reprise, il fut atteint dans
la partie charnue de la cuisse, blessure en réalité peu dangereuse,
mais qui lui fit perdre beaucoup de sang. Pendant qu’on le transportait
à la voiture qui l’avait amené, comme M. de Rhétoré, s’empressant à lui
donner des soins, se trouvait à sa portée:--Ce qui n’empêche pas, lui
dit-il, que Marie-Gaston ne soit homme d’honneur et un cœur d’or; et
presque en même temps il s’évanouit.
Ce duel, comme vous vous imaginez, cher monsieur, a fait un bruit
énorme, et pour recueillir sur M. Dorlange beaucoup de renseignements,
je n’ai eu vraiment qu’à écouter, car pendant toute la journée d’hier
il a été le lion du moment, et impossible d’entrer dans une maison sans
le trouver sur le tapis. Ma récolte s’est principalement faite chez
madame de Montcornet. Elle reçoit, vous le savez, beaucoup d’artistes
et de gens de lettres, et, pour vous donner une idée de la manière dont
votre ami est posé, je ne ferai que sténographier une conversation à
laquelle j’ai assisté hier soir dans le salon de la comtesse.
Les interlocuteurs étaient M. Émile Blondet des _Débats_, M. Bixiou,
le caricaturiste, l’un des furets les mieux informés de Paris: l’un et
l’autre, je crois, sont de votre connaissance, mais dans tous les cas,
je suis sûr de votre intimité avec Joseph Bridau, notre grand peintre,
qui venait en tiers dans cette causerie, car je me rappelle que Daniel
Darthez et lui furent les témoins de votre mariage.
--Les débuts de Dorlange, disait Joseph Bridau au moment où je
m’approchai pour écouter, ont été magnifiques. Il y avait déjà un grand
maître dans sa sculpture de concours que l’Académie, sous la pression
de l’opinion, se décida à couronner, quoiqu’il se fût assez plaisamment
moqué de son programme.
--C’est vrai, répondit M. Bixiou, et _la Pandore_ qu’il exposa en 1837,
à son retour de Rome, est également une figure très remarquable. Mais
comme elle lui a tout donné du premier coup, la croix, des commandes
du gouvernement et de la ville, et dans les journaux une trentaine
d’articles ébouriffants, il me paraît très difficile qu’il se relève de
ce succès-là.
--Ça, dit Émile Blondel, c’est une opinion à la Bixiou.
--Sans doute, et très motivée. Connais-tu l’homme?
--Non; on ne le voit nulle part.
--Justement, le lieu où il fréquente le plus. C’est un ours, mais un
ours avec préméditation; un ours prétentieux et réfléchi.
--Je ne vois pas, reprit Joseph Bridau, que cette sauvagerie soit une
très mauvaise disposition pour un artiste. Qu’est-ce qu’un sculpteur
surtout a tant à gagner dans les salons où les messieurs et les dames
ont pris l’habitude d’aller vêtus?
--Dans les salons, d’abord, un sculpteur se distrait, ce qui l’empêche
de tourner à la manie et au songe creux; ensuite il y voit comment le
monde est fait, et que 1839 n’est ni le quinzième ni le seizième siècle.
--Comment, dit Émile Blondet, est-ce que le pauvre garçon a de ces
illusions-là?
--Lui? il vous parle couramment de recommencer la vie des grands
artistes du moyen âge avec l’universalité de leurs études et de leurs
connaissances, et cette effrayante vie de labeur que peuvent faire
comprendre les mœurs d’une société à demi barbare, mais que la nôtre ne
comporte plus. Il ne remarque pas, le naïf rêveur, que la civilisation,
en compliquant d’étrange sorte les rapports sociaux, absorbe pour les
affaires, pour les intérêts, pour les plaisirs, trois fois plus de
temps que n’en dépense, pour le même objet, une société moins avancée.
Voyez le sauvage dans sa hutte, il n’a jamais rien à faire. Mais nous,
avec la Bourse, l’Opéra, les journaux, les discussions parlementaires,
les salons, les élections, les chemins de fer, le Café de Paris et
la garde nationale, à quel moment, s’il vous plaît, veut-on que nous
travaillions?
--Belle théorie de fainéant! dit en riant Émile Blondet.
--Mais non, mon cher, je suis dans le vrai. Le couvre-feu, que diable!
ne sonne plus à neuf heures, et hier encore, jusque chez mon concierge
Ravenouillet, il y avait une soirée (voir les _Comédiens sans le
savoir_); peut-être même ai-je commis une lourde faute en déclinant
l’invitation indirecte qu’il m’avait faite d’y assister.
--Pourtant, dit Joseph Bridau, il est clair que si l’on ne se mêle ni
aux affaires, ni aux intérêts, ni aux plaisirs de son époque, on arrive
à se faire, ce temps épargné, un joli capital. Indépendamment de ses
commandes, Dorlange a, je crois, personnellement quelque aisance: rien
ne l’empêche donc d’arranger sa vie comme il l’entend.
--Mais vous voyez bien que lui-même va à l’Opéra, puisque c’est là
qu’il a récolté son duel! Vous tombez bien, d’ailleurs, en nous le
représentant comme isolé de tout le milieu contemporain, quand je le
sais, moi, tout près de s’y relier par le plus tapageur et le plus
absorbant engrenage de la machine sociale, à savoir l’intérêt politique.
--Il veut se faire homme politique? demanda dédaigneusement Émile
Blondet.
--Sans doute, cela rentre dans son fameux programme d’universalité,
et il faut voir la suite et la persévérance qu’il met à cette idée!
L’an dernier deux cent cinquante mille francs lui tombent du ciel,
et aussitôt mon homme d’acquérir dans la rue Saint-Martin une masure
pour se constituer le cens électoral; puis, autre jolie spéculation,
avec le reste de la somme il se fait actionnaire du journal _le
National_, où je le rencontre toutes les fois qu’il me prend envie
d’aller rire de l’utopie républicaine. Là il a ses flatteurs; ils lui
ont persuadé qu’il était né orateur et qu’à la Chambre il ferait le
plus grand effet. On parle même de lui organiser une candidature, et
dans les jours d’enthousiasme, on va jusqu’à lui trouver une lointaine
ressemblance avec Danton.
--Ceci, dit Émile Blondet, devient du plus haut burlesque.
--Je ne sais si vous avez remarqué, cher monsieur, que chez les hommes
d’un vrai talent il y a pour toutes choses un grand fond d’indulgence.
Ici Joseph Bridau en fut la preuve.
--Je crois comme vous, dit-il, que si Dorlange se met dans cette voie,
il est à peu près perdu pour l’art. Mais, après tout, pourquoi ne
réussirait-il pas à la Chambre? Il s’énonce avec une grande facilité et
me semble avoir à sa disposition beaucoup d’idées. Voyez Canalis, quand
il s’est fait nommer député! Allons donc, un poëte! disait-on de tout
côté: ce qui ne l’a pas empêché de se faire une belle renommée oratoire
et de devenir ministre.
--Mais, d’abord, la question est d’y arriver, à la Chambre, dit Émile
Blondet; où Dorlange compte-t-il se porter?
--Naturellement, répondit Bixiou, dans l’un des bourgs pourris du
_National_. Je ne sache pas pourtant que le collége soit encore désigné.
--Règle générale, dit le publiciste des _Débats_, pour arriver à la
députation, même avec l’appui le plus ardent d’un parti, il faut une
notoriété publique un peu étendue, ou au moins, quelque part, une
consistance provinciale de famille, de fortune. Connaît-on, chez
Dorlange, quelqu’un de ces éléments de succès?
--Pour de la consistance de famille, celle-là en particulier lui serait
difficile, car, pour lui, la famille est absente à un degré désespérant.
--Vraiment, dit Émile Blondet, c’est un enfant naturel?
--Tout ce qu’il y a de plus naturel, père et mère inconnus. Mais je
veux admettre, moi, qu’il soit nommé; c’est le défilé de ses idées
politiques qui sera une curiosité!
--Il est républicain, puisqu’il est l’ami de messieurs du _National_ et
qu’il ressemble à Danton.
--Sans doute, mais il méprise souverainement ses coreligionnaires,
disant qu’ils ne sont bons qu’au coup de main, à la violence et à
faire la grosse voix. Provisoirement, donc, il s’arrangerait d’une
monarchie entourée d’institutions républicaines, mais il prétend que
notre royauté citoyenne doit infailliblement se perdre par l’abus des
influences, qu’il appelle brutalement la corruption. Ceci le mènerait
à se rapprocher de la petite Église du centre gauche; mais là encore,
car il y a toujours des mais, il ne voit qu’une réunion d’ambitieux et
d’eunuques, aplanissant à leur insu le chemin à une révolution que,
pour son compte, il voit poindre à l’horizon, avec le plus grand
regret, parce que, dit-il, les masses sont trop peu préparées et trop
peu intelligentes pour ne la point laisser échapper de leurs mains.
La légitimité, il en rit; il n’admet d’aucune façon qu’elle soit un
principe. Pour lui, c’est tout simplement une forme plus arrêtée et
plus parfaite de l’hérédité monarchique, et il ne lui reconnaît pas
d’autre supériorité que celle du vin vieux sur le vin nouveau. En
même temps qu’il n’est pas légitimiste, pas conservateur, pas centre
gauche, et qu’il est républicain sans vouloir de la république, il
se pose intrépidement en catholique, et il chevauche sur le dada
de ce parti, la liberté d’enseignement; mais cet homme, qui veut
l’enseignement libre, a peur, d’autre côté, des jésuites, et il en
est encore, comme en 1829, aux empiétements du parti prêtre et de la
congrégation. Savez-vous, enfin, le grand parti qu’il se propose de
créer dans la Chambre, et dont il entend bien être le chef? Celui du
juste, de l’impartial, de l’honnête; comme si rien de pareil pouvait
se rencontrer dans la caverne et dans la _popote_ parlementaires, et
comme si, d’ailleurs, toutes les opinions, pour dissimuler leurs laides
nullités, n’avaient pas de temps immémorial accaparé ce drapeau.
--De telle sorte, demanda Joseph Bridau, qu’il renonce absolument à la
sculpture?
--Pas encore; il termine en ce moment une statue de je ne sais quelle
sainte, mais il ne la laisse voir à personne et ne compte pas la mettre
à l’exposition de cette année; il a encore ses idées là-dessus.
--Qui sont? dit Émile Blondet.
--Que les œuvres catholiques ne doivent pas être livrées au jugement
d’une critique et aux regards d’un public également pourris de
scepticisme; qu’elles doivent, sans passer par les bruits du monde,
aller pieusement et modestement s’installer à la place pour laquelle
elles sont destinées.
--Ah çà mais! fit remarquer Émile Blondet, un catholique si fervent et
qui se bat en duel!
--Il y a bien mieux que cela. Il est catholique et vit avec une femme
qu’il a ramenée d’Italie, une espèce de déesse de la Liberté, qui lui
sert à la fois de modèle et de gouvernante...
--Quelle langue et quel bureau de renseignements que ce Bixiou! se
dirent en se séparant ses interlocuteurs. Ils venaient d’être conviés
par madame de Montcornet à prendre de sa main une tasse de thé.
Vous voyez, cher monsieur, que les aspirations politiques de M.
Dorlange ne sont guère prises au sérieux et qu’on en pense à peu près
ce que j’en augure moi-même. Je ne doute pas que vous lui écriviez
prochainement pour le remercier de sa chaleur à vous protéger contre
la calomnie. Ce courageux dévoûment m’a donné pour lui une vraie
sympathie, et je vous verrai avec bien de la joie user de l’influence
de votre ancienne amitié pour le détourner de la voie déplorable dans
laquelle il est sur le point de s’engager. Je ne juge pas les autres
travers que lui a prêtés Bixiou, qui est un homme bien tranchant et
bien léger, et, comme Joseph Bridau, je serais disposé à les trouver
assez véniels; mais une faute à jamais regrettable, c’est, selon moi,
celle qu’il commettrait en abandonnant une carrière où il est déjà bien
placé, pour aller se jeter dans la mêlée politique. Prêchez-le donc
de toutes vos forces, de manière à le rattacher à son art. Vous êtes
d’ailleurs vous-même intéressé à ce qu’il prenne ce parti, si vous
tenez toujours à lui confier le travail dont il a jusqu’ici refusé de
se charger.
Au sujet de l’explication que je vous conseillais d’avoir avec lui, je
puis dire que votre tâche s’est singulièrement simplifiée. Je ne vous
vois tenu à entrer dans aucun des détails qui pourraient être pour vous
trop douloureux. Madame de l’Estorade, à laquelle j’ai parlé du rôle
de médiatrice dont j’avais eu l’idée pour elle, accepte ce rôle très
volontiers, et elle se fait fort, en une demi-heure de conversation, de
dissiper tous les nuages qui peuvent exister de vous à votre ami.
Pendant que je vous écrivais cette longue lettre, j’avais envoyé
prendre de ses nouvelles; on me les rapporte aussi bonnes que
possible, et les médecins, à moins d’accidents extraordinaires et tout
à fait imprévus, n’ont pas la moindre inquiétude sur son état. Il
paraît d’ailleurs qu’il est l’objet d’un intérêt général, car, selon
l’expression de mon domestique, _on fait queue_ pour s’inscrire chez
lui. Il faut dire aussi que M. de Rhétoré n’est pas aimé. Il a beaucoup
de roideur avec très peu d’esprit. Quelle différence avec celle que
nous avons tous dans nos plus chers souvenirs! Elle était simple et
bonne, sans jamais déroger, et rien n’était comparable aux aimables
qualités de son cœur, si ce n’est les grâces de son esprit.