Paris, février 1839.
Rien de mieux vu que tout ce que vous m’écrivez, chère madame; ce qui
était en effet très probable, c’est qu’à la prochaine rencontre, mon
fâcheux ne marchanderait pas à m’aborder. Son héroïsme lui en donnait
le droit, et la plus simple politesse lui en faisait un devoir. Sous
peine d’être tenu pour le plus gauche des soupirants, il devait venir
s’enquérir auprès de moi des suites qu’avait pu avoir pour la santé de
Naïs et pour la mienne l’accident dans lequel il était intervenu. Mais,
contre toutes les prévisions, s’obstinât-il à ne pas descendre de son
nuage, sous l’inspiration de votre judicieux conseil, mon parti était
résolûment pris. La montagne ne venant pas à moi, je m’en allais à la
montagne; comme Hippolyte dans le récit de Théramène, _je poussais_
droit _au monstre_ et lui tirais à bout portant ma reconnaissance.
Comme vous, chère madame, j’en étais venue à comprendre que le côté
vraiment dangereux de cette sotte obsession, c’était sa durée et
l’éclat tôt ou tard inévitable dont elle me menaçait. Mes domestiques,
mes enfants pouvant d’un moment à l’autre être mis dans le secret;
les fâcheux commentaires auxquels il m’exposait s’il était surpris
par des étrangers; mais par-dessus tout, l’idée de cette ridicule
intrigue venant à être éventée par M. de l’Estorade, et le poussant à
des extrémités que sa tête méridionale et les souvenirs de son passé
militaire ne me faisaient que trop deviner; tout cela m’avait animée à
un tel point que je ne saurais dire, et votre programme lui-même eût
été dépassé.
Non-seulement j’acceptais la nécessité de parler à ce monsieur la
première; mais sous le spécieux prétexte que mon mari entendait bien
aller le remercier chez lui, je le mettais dans la nécessité de me
décliner son nom et sa demeure; puis, pour peu qu’il fût un personnage
sortable, dès le lendemain je lui adressais une invitation à dîner,
décidée que j’étais ainsi à enfermer le loup dans la bergerie. Après
tout, où était le danger? S’il avait seulement l’ombre du sens commun,
en voyant toute ma façon d’être avec M. de l’Estorade, ma passion
_forcenée_ pour mes enfants, comme vous l’appelez plaisamment; en
un mot, toute la sage économie de mon intérieur, ne devait-il pas
reconnaître la vanité de son insistance? Dans tous les cas, qu’il
s’acharnât ou non, ses ardeurs perdaient toujours leur dangereux
caractère de _plein vent_. Si je devais être encore obsédée, je le
serais du moins à domicile et n’aurais plus affaire qu’à une de ces
entreprises courantes auxquelles, du plus au moins, nous sommes toutes
exposées; et, au fait, ces pas glissants on finit toujours par en
sortir à son honneur pour peu que l’on soit sérieusement honnête femme
et que l’on ait quelque ressource dans l’esprit.
Ce n’est pas qu’en réalité ce parti ne me coûtât beaucoup. Le moment
critique arrivé, je n’étais pas du tout sûre d’être pourvue de l’aplomb
nécessaire pour prendre la situation de très haut, ainsi qu’il la
fallait prendre. Néanmoins j’étais fermement résolue; et, vous me
connaissez, ce que j’ai une fois arrêté, je l’exécute. Eh bien! chère
madame, tout ce beau plan, tous mes frais de courage, tous vos frais
de prévision, auront été en pure perte. Depuis votre dernière lettre,
le médecin m’a mis la bride sur le cou; je suis donc sortie plusieurs
fois, toujours majestueusement flanquée de mes enfants, pour que leur
présence, dans le cas où j’aurais été forcée d’aborder la première,
servît à corriger la crudité de ma démarche; mais, du coin de l’œil,
j’ai eu beau regarder à tous les points de l’horizon, rien, absolument
rien, ne m’est apparu qui ressemblât à un sauveur ou à un amoureux.
Que vous semble, madame, de cette nouvelle attitude? Tout à l’heure
je parlais de pousser au monstre. Ce monsieur, en effet, voudrait-il
se donner les airs d’en être un, et de l’espèce la plus dangereuse?
Cette absence, comment l’interpréter? Admirable de clairvoyance et de
perspicacité, aurait-il flairé le piége où nous comptions le prendre,
et se tiendrait-il prudemment à distance? Serait-ce plus profond que
cela? Cet homme, dans lequel je ne voulais pas reconnaître une ombre
d’élégance, pousserait-il le raffinement et la délicatesse jusqu’à
sacrifier sa fantaisie à la crainte de gâter sa belle action? Mais,
sur ce pied, il y aurait vraiment à compter avec lui, et, mon cher
monsieur de l’Estorade, il faudrait bien y prendre garde! Savez-vous
que la rivalité d’un homme à si beaux sentiments finirait par être plus
menaçante qu’elle n’en avait l’air au premier coup d’œil?
Vous le voyez, chère madame, je tâche à être gaie, mais je crois qu’au
fond je chante parce que j’ai peur. Cette retraite si habile et si peu
attendue me jette dans des rêveries infinies; ces rêveries confinent
à d’autres idées et à d’autres remarques que d’abord j’avais traitées
légèrement et dont il faut bien pourtant vous entretenir, puisqu’on ne
peut voir la fin de ce souci.
Le sentiment que je puis avoir pour cet homme, vous ne le mettez pas
en doute. Il a sauvé ma fille, cela est vrai, mais uniquement pour
que je lui eusse une obligation. En attendant, il bouleverse mes plus
chères habitudes: il faut que je laisse sortir sans moi mes pauvres
enfants; je ne vais plus à l’église quand je veux, car, jusqu’au
pied des autels, il a l’insolence de s’interposer entre Dieu et moi;
enfin, il a altéré cette sérénité absolue d’idées et de sentiments
qui jusqu’ici avait été la joie et l’orgueil de ma vie. Mais tout en
m’étant insupportable et odieux, ce persécuteur exerce sur moi une
sorte de magnétisme qui me trouble. Avant de l’avoir aperçu, je le sens
à mes côtés. Son regard pèse sur moi sans rencontrer mes yeux. Il est
laid, mais sa laideur a quelque chose d’énergique et de puissamment
accentué qui fait qu’on se souvient de lui, et qu’on se sent disposé à
lui prêter de fortes et énergiques facultés. Aussi, quoi qu’on fasse,
ne peut-on s’empêcher de l’avoir dans sa pensée. Maintenant il semble
m’avoir dégrevée de sa présence. Eh bien! cela est-il à dire? j’éprouve
comme un vide, vous savez, ce vide qui se fait à l’oreille quand vient
à cesser un bruit aigu et pénétrant par lequel elle a été longtemps
tourmentée.
Ce que je vais ajouter vous paraîtra une grande enfance; mais est-on
maîtresse de ces mirages de l’imagination? Je vous ai bien souvent
parlé de mes grands débats avec Louise de Chaulieu, relativement à la
manière dont les femmes doivent prendre la vie. Je lui disais, moi, que
la passion dont elle ne cessait de poursuivre l’infini, était quelque
chose de désordonné et de mortel au bonheur. Et elle de me répondre:
«Tu n’as pas aimé, ma chérie; l’amour comporte un phénomène si rare
qu’on peut vivre toute sa vie sans rencontrer l’être auquel la nature a
départi le pouvoir de nous rendre heureuses. Dans un jour de splendeur,
vienne à se trouver un être qui réveille ton cœur de son sommeil, que
tu parleras alors sur un autre ton!» (Voir les _Mémoires de deux jeunes
mariées_.)
Chère madame, les paroles de ceux qui vont mourir sont devenues
prophétiques. Si cet homme, mon Dieu! allait être le tardif serpent
dont Louise avait l’air de me menacer! Que jamais il puisse m’être
tout à fait dangereux; qu’il lui soit donné de me faire manquer à mes
devoirs, ce n’est pas là sans doute ce qui est à craindre, et je me
sens forte contre de telles extrémités. Mais je n’ai pas, comme vous,
chère madame, épousé un homme que mon cœur ait choisi. Ce fut seulement
à force de patience, de volonté et de raison que je parvins à édifier
l’austère et solide attachement qui m’unit à M. de l’Estorade. Ne
dois-je donc pas m’épouvanter même de l’idée d’une distraction menaçant
de porter atteinte à ce sentiment, et n’est-ce point une vraie misère
que ma pensée incessamment divertie sur un autre homme, fût-ce même
pour le détester?
Je vous dirai, comme Monsieur, frère de Louis XIV, qui souvent
apportait à sa femme ce qu’il venait d’écrire en la priant de le lui
déchiffrer. Voyez clair pour moi, chère madame, dans mon cœur et
dans mon esprit; dissipez les brouillards, calmez les tiraillements
contraires, flux et reflux de volonté, que cette aventure ne cesse de
soulever en moi. N’est-ce pas, ma pauvre Louise se trompait? et je ne
suis pas une femme sur laquelle il y ait prise du côté de l’amour.
_L’homme qui, dans un jour de splendeur, peut prétendre à me rendre
heureuse_, c’est mon Armand, c’est mon René, c’est ma Naïs, ces trois
anges pour lesquels et par lesquels j’ai vécu jusqu’ici, et il n’y aura
jamais pour moi, je le sens bien, d’autre passion!