Paris, février 1839.
Chère madame, de tous les témoignages de sympathie que m’a valus le
terrible accident arrivé à ma pauvre enfant, pas un ne m’a autant
touchée que votre excellente lettre.
Pour répondre à votre affectueuse sollicitude, je dois dire que, dans
cette terrible rencontre, Naïs a été merveilleuse de calme et de
sang-froid. Il n’est pas, je crois, possible de voir la mort de plus
près; mais, pas plus pendant qu’après l’événement, cette vaillante
petite fille n’a sourcillé, et tout en elle annonce le caractère
le plus résolu; aussi, dans sa santé, Dieu merci! pas l’ombre d’un
dérangement.
Quant à moi, par suite de mon immense terreur, tombée en proie à des
mouvements spasmodiques, j’ai, à ce qu’il paraît, pendant plusieurs
jours, assez vivement inquiété le médecin, qui un moment aurait craint
pour ma raison. Grâce à la force de mon tempérament, me voilà pourtant
à peu près remise, et, de cette cruelle commotion, ne resterait aucune
trace, si, par une fatalité singulière, elle n’était venue se relier à
une autre préoccupation désagréable, qui, depuis quelque temps, avait
jugé convenable de s’installer dans ma vie.
Avant même la nouvelle assurance que vous voulez bien me donner de
vos dispositions pour moi, si bienveillantes déjà, j’avais pensé à
invoquer le secours de votre amitié et de vos conseils; aujourd’hui,
quand vous voulez bien m’écrire que vous seriez heureuse et fière si, à
quelque degré que ce fût, il vous était donné de me rappeler la pauvre
Louise de Chaulieu, cette précieuse et incomparable amie dont la mort
m’a dépossédée, comment pourrais-je hésiter encore? Je vous prends au
mot, chère madame, et cette exquise habileté qui autrefois vous aidait
à dérouter les sots commentaires quand l’impossibilité où vous étiez
de déclarer votre mariage avec M. de Camps vous laissait livrée à des
curiosités si insolentes et si perfides (voir _Madame Firmiani_); ce
tact singulier qu’à cette époque on vous vit mettre à vous démêler
d’une situation où tout était embarras et péril; en un mot, cet art
merveilleux qui vous permit, en gardant votre secret, de garder toute
votre dignité de femme, je viens résolûment vous demander de les mettre
au service de ce souci dont je vous parlais il n’y a qu’un moment.
Malheureusement, pour avoir la consultation du médecin, il faut dire
la maladie, et c’est ici qu’avec son génie industriel, M. de Camps me
paraît un abominable homme. Grâce à ces vilaines forges dont il lui a
pris l’idée de faire l’acquisition, vous voilà à peu près morte à Paris
et au monde. Jadis, quand on vous avait là sous la main, en un quart
d’heure de causerie, sans embarras, sans préparation, on vous eût tout
conté; aujourd’hui, il s’agit de prendre sur soi, de se recueillir,
de passer, en un mot, par toute la solennité d’une confidence écrite.
Mais, après tout, peut-être vaut-il mieux payer d’effronterie, et
puisque, nonobstant les circonlocutions et les préambules, force serait
toujours d’en venir là, pourquoi ne pas tout naïvement vous avouer
qu’il va être question de cet inconnu par lequel ma pauvre et chère
enfant a été sauvée.
Inconnu! Entendons-nous bien: inconnu pour M. de l’Estorade; inconnu
pour tous ceux qui ont pu vous parler de l’accident; inconnu, si vous
le voulez, pour le monde entier, mais non pas inconnu pour votre humble
servante que, depuis près de trois mois, cet homme daigne honorer de
l’attention la plus obstinée. Qu’à trente-deux ans passés, mère de
trois enfants, dont un grand fils de quinze ans, j’aie pu devenir
l’objet d’une recherche passionnée, pas plus à vous qu’à moi, chère
madame, le fait ne paraîtra vraisemblable, et pourtant c’est là le
ridicule malheur contre lequel j’ai à me défendre aujourd’hui.
Et quand je dis que cet inconnu m’est connu, encore faut-il bien
distinguer: car je ne sais ni son nom, ni sa demeure, ni rien de
ce qui le regarde; car je ne l’ai jamais rencontré dans le monde,
et j’ajoute, quoiqu’il porte le ruban de la Légion d’honneur, que
rien dans sa tournure, absolument dépourvue d’élégance, ne me
donne à penser que jamais j’aie la chance de l’y rencontrer. C’est
à Saint-Thomas-d’Aquin, où vous savez que tous les jours j’avais
l’habitude d’aller entendre la messe, que cette fatigante obsession
a commencé de se dessiner. Presque tous les jours aussi, je menais
mes enfants prendre l’air aux Tuileries, M. de l’Estorade nous ayant
installés dans une maison sans jardin. Cette habitude, bientôt
remarquée, a d’autant animé mon persécuteur, et partout où je pouvais
être rencontrée hors de chez moi, il a fallu me résigner à le retrouver
sur mon chemin. Discret d’ailleurs autant qu’audacieux, ce singulier
soupirant, j’en ai fait la remarque, évitait toujours de me convoyer
jusqu’à ma porte, et il manœuvrait d’assez loin et avec assez de
réserve pour que je puisse avoir du moins une consolante certitude,
celle que sa sotte assiduité n’a dû frapper l’attention d’aucun de ceux
par lesquels je pouvais être accompagnée.
Cependant, pour lui faire perdre ma trace, Dieu sait mes sacrifices et
les entraves que je me suis imposés! L’Église ne m’a plus vue que le
dimanche; mes chers enfants, au péril de leur santé, je les ai souvent
retenus à la maison, ou bien j’ai forgé des prétextes pour ne les point
accompagner; et contre tous mes principes d’éducation et de prudence,
je les ai laissés livrés aux soins des domestiques. Visites, emplettes,
je n’ai plus rien fait qu’en voiture, ce qui n’a pas empêché qu’au
moment où je croyais avoir dérouté mon fâcheux et lassé sa patience, il
ne se soit trouvé là pour prendre, dans l’accident arrivé à Naïs, un
rôle si honorable et si providentiel.
Mais justement, cette grande obligation que je vais maintenant lui
avoir, n’est-ce pas, dans une situation déjà empêchée, une complication
déplorable? Quand j’eusse vraiment été trop excédée de son insistance,
par un moyen quelconque, fût-ce un procédé violent, je pouvais couper
court à ces empressements; aujourd’hui, qu’il vienne à se retrouver sur
mon chemin, comment me conduire, quel parti prendre avec lui? L’aborder
pour le remercier? Mais alors je l’encourage, et n’essayât-il pas de
profiter de ma démarche pour modifier la nature de nos relations, cela
est clair, plus solidement que jamais je le couds à mes jupes. Alors,
ne l’aborder point, faire semblant de ne pas le connaître. Mais pensez
donc, madame, une mère! une mère qui lui doit la vie de sa fille et qui
n’aura pas l’air de s’en apercevoir, et qui n’aura pas pour lui une
parole de gratitude!
Voilà pourtant l’alternative insupportable dans laquelle je suis
placée, et vous pouvez voir maintenant si j’ai besoin des conseils
de votre prudence. Que faire pour rompre la désagréable habitude
qu’a prise ce monsieur d’être mon ombre? Comment le remercier sans
surexciter sa fantaisie, et ne pas le remercier sans que ma conscience
me fasse mille reproches? Tel est le problème soumis à votre sagesse.
Si vous me rendez le service de me le résoudre, et je ne connais
personne qui en soit plus capable, j’aurai à joindre ma reconnaissance
à tous les sentiments affectueux dont vous me savez, chère madame, déjà
animée pour vous...