Le comte, quoique d’une taille assez élevée et d’une constitution
sèche, avait pris un peu de ventre, mais il le contenait au majestueux,
suivant l’expression de Brillat-Savarin. Ses habits étaient d’ailleurs
si bien faits, qu’il conservait dans toute sa personne un air de
jeunesse, quelque chose de leste, de découplé, dû sans doute à ses
exercices soutenus, à l’habitude de faire des armes, de monter à cheval
et de chasser. Maxime possédait toutes les grâces et les noblesses
physiques de l’aristocratie, encore rehaussées par sa tenue supérieure.
Son visage, long et bourbonien, était encadré par des favoris, par
un collier de barbe soigneusement frisés, élégamment coupés, et
noirs comme du jais. Cette couleur, pareille à celle de sa chevelure
abondante, s’obtenait par un cosmétique indien fort cher, en usage dans
la Perse, et sur lequel Maxime gardait le secret. Il trompait ainsi
les regards les plus exercés sur le blanc qui, depuis longtemps, avait
envahi ses cheveux. Le propre de cette teinture, dont se servent les
Persans pour leurs barbes, est de ne pas rendre les traits durs; elle
peut se nuancer par le plus ou le moins d’indigo, et s’harmonie alors
à la couleur de la peau. C’était sans doute cette opération que madame
Mollot avait vu faire; mais on continue encore par certaines soirées la
plaisanterie de se demander ce que madame Mollot a vu.
Maxime avait un très beau front, les yeux bleus, un nez grec, une
bouche agréable et le menton bien coupé; mais le tour de ses yeux
était cerné par de nombreuses lignes fines comme si elles eussent été
tracées avec un rasoir, et au point de n’être plus vues à une certaine
distance. Ses tempes portaient des traces semblables. Le visage était
aussi passablement rayé. Les yeux, comme ceux des joueurs qui ont
passé des nuits innombrables, étaient couverts comme d’un glacis;
mais, quoique affaibli, le regard n’en était que plus terrible, il
épouvantait. On sentait là-dessous une chaleur couvée, une lave de
passions mal éteinte. Cette bouche, autrefois si fraîche et si rouge,
avait également des teintes froides; elle n’était plus droite. Cette
sinuosité semblait indiquer le mensonge. Le vice avait tordu ses
lèvres; mais ses dents étaient encore belles et blanches.
Ces flétrissures disparaissaient dans l’ensemble de la physionomie et
de la personne. Les formes étaient toujours si séduisantes, qu’aucun
jeune homme ne pouvait lutter au bois de Boulogne avec Maxime à cheval,
où il se montrait plus jeune, plus gracieux que le plus jeune et le
plus gracieux d’entre eux. Ce privilége de jeunesse éternelle a été
possédé par quelques hommes de ce temps.
Le comte était d’autant plus dangereux, qu’il paraissait souple,
indolent, et ne laissait pas voir l’épouvantable parti pris qu’il avait
sur toutes choses. Cette effroyable indifférence, qui lui permettait de
seconder une sédition populaire avec autant d’habileté qu’il pouvait
en mettre à une intrigue de cour, dans le but de raffermir l’autorité
d’un prince, avait une sorte de grâce. Jamais on ne se défie du calme,
de l’uni, surtout en France, où nous sommes habitués à beaucoup de
mouvement pour les moindres choses.
Vêtu selon la mode de 1839, le comte était en habit noir, en gilet
de cachemire bleu foncé, brodé de petites fleurs d’un bleu clair, en
pantalon noir, en bas de soie gris, en souliers vernis. Sa montre,
contenue dans une des poches du gilet, se rattachait par une chaîne
élégante à l’une des boutonnières.
--Rastignac, dit-il en acceptant la tasse de thé que la jolie madame
de Rastignac lui tendit, voulez-vous venir avec moi à l’ambassade
d’Autriche?
--Mon cher, je suis trop nouvellement marié pour ne pas rentrer avec ma
femme!
--C’est-à-dire que plus tard?... dit la jeune comtesse en se retournant
et regardant son mari.
--Plus tard, c’est la fin du monde, répondit Maxime. Mais n’est-ce pas
me faire gagner mon procès que de me donner madame pour juge?
Le comte, par un geste gracieux, amena la jolie comtesse auprès de lui;
elle écouta quelques mots, regarda sa mère et dit à Rastignac:--Si vous
voulez aller avec M. de Trailles à l’ambassade, ma mère me ramènera.
Quelques instants après, la baronne de Nucingen et la comtesse de
Rastignac sortirent ensemble. Maxime et Rastignac descendirent bientôt,
et quand ils furent assis tous deux dans la voiture du baron:--Que me
voulez-vous, Maxime? dit le nouveau marié. Qu’y a-t-il de si pressé
pour me prendre à la gorge? Qu’avez-vous dit à ma femme?
--Que j’avais à vous parler, répondit M. de Trailles. Vous êtes
heureux, vous! Vous avez fini par épouser l’unique héritière des
millions de Nucingen, et vous l’avez bien gagné... vingt ans de travaux
forcés!
--Maxime!
--Mais moi, me voici mis en question par tout le monde, dit-il en
continuant et tenant compte de l’interruption. Un misérable, un du
Tillet, se demande si j’ai le courage de me tuer! Il est temps de se
ranger. Veut-on ou ne veut-on pas se défaire de moi? vous pouvez le
savoir, vous le saurez, dit Maxime en faisant un geste pour imposer
silence à Rastignac. Voici mon plan, écoutez-le. Vous devez me
servir, je vous ai déjà servi, je puis vous servir encore. La vie
que je mène m’ennuie et je veux une retraite. Voyez à me seconder
dans la conclusion d’un mariage qui me donne un demi-million; une
fois marié, nommez-moi ministre auprès de quelque méchante république
d’Amérique. Je resterai dans ce poste aussi longtemps qu’il le faudra
pour légitimer ma nomination à un poste du même genre en Allemagne.
Si je vaux quelque chose, on m’en tirera; si je ne vaux rien, on me
remerciera. J’aurai peut-être un enfant, je serai sévère pour lui; sa
mère sera riche, j’en ferai un diplomate, il pourra être ambassadeur.
--Voici ma réponse, dit Rastignac. Il y a un combat, plus violent
que le vulgaire ne le croit, entre une puissance au maillot et une
puissance enfant. La puissance au maillot, c’est la Chambre des
Députés, qui, n’étant pas contenue par une chambre héréditaire...
--Ah! ah! dit Maxime, vous êtes pair de France.
--Ne le serais-je pas maintenant sous tous les régimes?... dit le
nouveau pair. Mais ne m’interrompez pas, il s’agit de vous dans
tout ce gâchis. La Chambre des Députés deviendra fatalement tout le
gouvernement, comme nous le disait de Marsay, le seul homme par qui la
France eût pu être sauvée, car les peuples ne meurent pas, ils sont
esclaves ou libres, voilà tout. La puissance enfant est la royauté
couronnée au mois d’août 1830. Le ministère actuel est vaincu, il a
dissous la Chambre et veut faire les élections pour que le ministère
qui viendra ne les fasse pas; mais il ne croit pas à une victoire. S’il
était victorieux dans les élections, la dynastie serait en danger;
tandis que, si le ministère est vaincu, le parti dynastique pourra
lutter avec avantage pendant longtemps. Les fautes de la Chambre
profiteront à une volonté qui, malheureusement, est tout dans la
politique. Quand on est tout, comme fut Napoléon, il vient un moment où
il faut se faire suppléer, et comme on a écarté les gens supérieurs,
le grand tout ne trouve pas de suppléant. Le suppléant, c’est ce
qu’on nomme un cabinet, et il n’y a pas de cabinet en France, il n’y
a qu’une volonté viagère. En France, il n’y a que les gouvernants qui
fassent des fautes, l’opposition ne peut pas en faire, elle peut perdre
autant de batailles qu’elle en livre, il lui suffit, comme les alliés
en 1814, de vaincre une seule fois. Avec _trois glorieuses journées_,
enfin, elle détruit tout. Aussi est-ce se porter héritier du pouvoir
que de ne pas gouverner et d’attendre. J’appartiens par mes opinions
personnelles à l’aristocratie, et par mes opinions publiques à la
royauté de Juillet. La maison d’Orléans m’a servi à relever la fortune
de ma maison, et je lui reste attaché à jamais.
--Le jamais de M. de Talleyrand, bien entendu! dit Maxime.
--Dans ce moment je ne peux donc rien pour vous, reprit Rastignac; nous
n’aurons pas le pouvoir dans six mois. Oui, ces six mois vont être une
agonie, je le savais; nous connaissons notre sort en nous formant,
nous sommes un ministère bouche-trou. Mais si vous vous distinguez au
milieu de la bataille électorale qui va se livrer, si vous apportez
une voix, un député fidèle à la cause dynastique, on accomplira votre
désir. Je puis parler de votre bonne volonté, je puis mettre le nez
dans les documents secrets, dans les rapports confidentiels, et vous
trouver quelque rude tâche. Si vous réussissez, je puis insister sur
vos talents, sur votre dévouement, et réclamer une récompense. Votre
mariage, mon cher, ne se fera que dans une famille d’industriels
ambitieux et en province. A Paris vous êtes trop connu. Il s’agit donc
de trouver un millionnaire, un parvenu doué d’une fille, et possédé de
l’envie de parader au château des Tuileries.
--Faites-moi prêter, par votre beau-père, vingt-cinq mille francs pour
attendre jusque-là; il sera intéressé à ce qu’on ne me paie pas en eau
bénite de cour après le succès, et il poussera au mariage.
--Vous êtes fin, Maxime, vous vous défiez de moi; mais j’aime les gens
d’esprit, j’arrangerai votre affaire.
Ils étaient arrivés. Le baron de Rastignac vit dans le salon le
ministre de l’intérieur et alla causer avec lui dans un coin. Le comte
Maxime de Trailles était, en apparence, occupé de la vieille comtesse
de Listomère; mais il suivait, en réalité, le cours de la conversation
des deux pairs de France; il épiait leurs gestes, il interprétait leurs
regards, et finit par saisir un favorable coup d’œil jeté sur lui par
le ministre.
Maxime et Rastignac sortirent ensemble à une heure du matin, et, avant
de monter chacun dans sa voiture, Rastignac dit à de Trailles, sur les
marches de l’escalier:--Venez me voir à l’approche des élections. D’ici
là j’aurai vu dans quelle localité les chances de l’opposition sont les
plus mauvaises, et quelles ressources y trouveront deux esprits comme
les nôtres.
--Les vingt-cinq mille francs sont pressés! lui répondit de Trailles.
--Eh bien! cachez-vous.
Cinquante jours après, un matin avant le jour, le comte de Trailles
vint rue de Varennes, mystérieusement, dans un cabriolet de place. A
la porte de l’hôtel du ministre des travaux publics, il renvoya le
cabriolet, regarda s’il n’était pas suivi, puis attendit dans un petit
salon du premier que Rastignac se levât. Quelques instants après, le
valet de chambre qui avait porté la carte de Maxime l’introduisit dans
la chambre à coucher, où l’homme d’État achevait sa toilette du matin.
--Mon cher, lui dit le ministre, je puis vous dire un secret qui sera
divulgué dans deux jours par les journaux et que vous pouvez mettre à
profit. Ce pauvre Charles Keller, qui dansait si bien la mazurka, a
été tué en Afrique, et il était notre candidat dans l’arrondissement
d’Arcis. Cette mort laisse un vide. Voici la copie de deux rapports,
l’un du sous-préfet, l’autre du commissaire de police, qui prévenaient
le ministre que l’élection de notre pauvre ami rencontrerait des
difficultés. Il se trouve dans celui du commissaire de police des
renseignements sur l’état de la ville, qui suffiront à un homme de
votre habileté, car l’ambition du concurrent du pauvre feu Charles
Keller vient de son désir d’épouser une héritière. A un entendeur tel
que vous, ce mot suffit. Les Cinq-Cygne, la princesse de Cadignan et
Georges de Maufrigneuse sont à deux pas d’Arcis; vous saurez avoir au
besoin les votes légitimistes... Ainsi...
--N’use pas ta langue, dit Maxime. Le commissaire de police est encore
là?
--Oui.
--Fais-moi donner un mot pour lui.
--Mon cher, dit Rastignac en remettant à Maxime tout un dossier, vous
trouverez là deux lettres écrites à Gondreville pour vous. Vous avez
été page, il a été sénateur, vous vous entendrez. Madame François
Keller est dévote, voici pour elle une lettre de la maréchale de
Carigliano. La maréchale est devenue dynastique, elle vous recommande
chaudement et vous rejoindra d’ailleurs. Je ne vous ajouterai qu’un
mot: défiez-vous du sous-préfet, que je crois capable de se ménager
dans ce Simon Giguet un appui auprès de l’ex-président du conseil. S’il
vous faut des lettres, des pouvoirs, des recommandations, écrivez-moi.
--Et les vingt-cinq mille francs? demanda Maxime.
--Signez cette lettre de change à l’ordre de du Tillet, voici les fonds.
--Je réussirai, dit le comte, et vous pouvez promettre au château que
le député d’Arcis leur appartiendra corps et âme. Si j’échoue, qu’on
m’abandonne!
Maxime de Trailles était en tilbury sur la route de Troyes une heure
après.