Une fois en possession des renseignements fournis par l’hôtesse du
_Mulet_ et par le sous-préfet Antonin Goulard, M. de Trailles eut
bientôt fait de disposer tout le plan de sa bataille électorale, et
ce plan s’indique trop facilement de lui-même pour que le lecteur ne
l’ait pas déjà pressenti. A la candidature de Simon Giguet, l’habile
agent de la politique personnelle opposait brusquement la candidature
de Philéas; et en dépit de la nullité et de l’invraisemblance du
personnage, cette combinaison, il faut le reconnaître, avait pour elle
d’incontestables chances de succès. Mis en évidence par l’auréole
municipale auprès de la masse des électeurs indifférents, Beauvisage
avait une avance énorme: son nom était connu d’eux.
La logique, bien plus qu’elle n’en a l’air, préside à la conduite des
choses d’ici-bas; elle est comme la femme à laquelle, après beaucoup
d’infidélités, on retourne toujours.
Ce que le bon sens voudrait, c’est qu’appelés à choisir un représentant
de la chose publique, les électeurs fussent toujours parfaitement
édifiés sur son aptitude, sa probité, son caractère. Trop souvent,
sans doute, dans la pratique, de terribles entorses sont données à
cette théorie; mais toutes les fois que le troupeau électoral, laissé
à l’instinct de son mandat, peut se persuader qu’il vote avec son
intelligence et avec ses lumières, on peut être assuré de le voir
mettre de l’empressement et de l’amour-propre à se décider dans ce
sens; or, quand il s’agit de connaître un homme, savoir au moins
comment il s’appelle, électoralement parlant, n’est-ce pas un joli
commencement?
Des électeurs indifférents en allant aux plus passionnés, Philéas était
d’abord assuré de rallier le parti Gondreville. Quand il s’agissait de
châtier l’outrecuidance de Simon Giguet, quel candidat n’eût été appuyé
par _le vice-roi d’Arcis_? La nomination d’un homme placé vis-à-vis de
lui en flagrant délit d’hostilité et d’ingratitude, c’était pour son
importance provinciale un de ces échecs qu’il faut conjurer à tout prix.
Pourtant, à la première nouvelle de son ambition parlementaire, du
côté de Grévin, son beau-père, Beauvisage devait s’attendre à un
étonnement peu flatteur et peu encourageant. Une fois pour toutes,
l’ancien notaire avait jaugé son gendre, et, à son esprit juste et
exact, l’idée de Philéas homme d’État devait produire quelque chose du
désagréable effet que produit à l’oreille la surprise d’une dissonance
mal préparée. Si d’ailleurs il est vrai de dire qu’en son pays nul
n’est prophète, on l’est bien moins, ce semble, dans sa famille, où la
reconnaissance des succès les moins contestables continue encore d’être
marchandée longtemps après que, dans le public, ils ont cessé de faire
une question. Mais, la première impression passée, Grévin devait finir
par s’acclimater à la pensée d’un expédient qui, en somme, s’ajustait
assez avec la manière dont lui-même entendait arranger l’avenir de
Séverine. D’ailleurs, pour le salut de l’influence Gondreville, si
sérieusement menacée, quel sacrifice n’eût-il pas compris?
Auprès des partis légitimiste et républicain, qui tous deux ne
pouvaient peser dans l’élection qu’à l’état d’appoint, le candidat de
M. de Trailles avait une recommandation étrange, à savoir, celle de son
ineptie bien constatée. Ne se sentant pas la force de faire un député,
les deux fractions de l’opposition antidynastique devaient embrasser
avec ardeur une occasion de faire une niche à ce qu’elles appelaient
dédaigneusement l’_ordre de choses_, et l’on pouvait compter que dans
leur joyeux désespoir elles s’attelleraient de tout cœur au succès
d’un candidat assez éclatant de ridicule pour en refléter un large
rayon sur le gouvernement qui lui aurait prêté son appui.
Enfin, dans l’opinion centre-gauche qui provisoirement avait adopté
Simon Giguet pour son candidat, Beauvisage était en mesure d’opérer
une grave scission; car, lui aussi, se donnait pour un homme de
l’opposition dynastique, et jusqu’à nouvel ordre, tout en lui assurant
le concours de l’influence ministérielle, M. de Trailles comptait bien
lui garder cette teinte politique qui, dans le milieu où l’on opérait,
était incontestablement la plus populaire. Mais quel que fût le bagage
de convictions que l’incorruptible mandataire emporterait à Paris,
son horoscope était tiré: on pouvait être assuré que dès sa première
apparition dans les salons des Tuileries une auguste séduction ferait
de lui un séide, si déjà même les simples enlacements de l’embauchage
ministériel n’avaient pas suffi à ce résultat. L’intérêt de la chose
publique ainsi bien réglé, restait, pour le courtier électoral, la
question personnelle, celle de savoir si dans la façon du député il
trouverait à tailler, de surcroît, l’étoffe d’un beau-père.
Premier point, la dot;
Deuxième point, la fille lui convenaient: l’une sans l’éblouir; l’autre
sans qu’il se dissimulât les imperfections d’une éducation provinciale
qu’il aurait tout entière à refaire, mais qui ne devait point offrir de
résistance sérieuse à sa savante pédagogie conjugale.
De plein saut madame Beauvisage emportait son mari; c’était une
ambitieuse qui, malgré ses quarante-quatre ans sonnés, avait encore
l’air de sentir son cœur. Dès lors le jeu était peut-être de commencer
sur elle le feu d’une fausse attaque, qu’ensuite on rabattrait du
côté de la fille. Jusqu’où l’on irait dans l’occupation de l’ouvrage
avancé, question à résoudre selon les circonstances. Dans tous les
cas, auprès des deux femmes, Maxime se sentait d’avance puissamment
patronné par son titre, par sa réputation d’homme à la mode, par son
aptitude magistrale à leur servir d’initiateur dans tous les difficiles
et élégants mystères de la vie parisienne; enfin, auteur de la fortune
politique de Beauvisage, qui promettait une si heureuse révolution dans
l’existence des deux exilées champenoises, monsieur de Trailles ne
devait-il pas s’attendre de leur part à la plus chaude reconnaissance?
Toutefois au succès de sa campagne matrimoniale ne laissait pas de se
rencontrer une difficulté sérieuse. Il fallait obtenir la ratification
du vieux Grévin, qui n’était point homme à marier Cécile sans s’être
d’abord renseigné à fond sur tout le passé du prétendant. Or, cette
enquête faite, n’était-il pas à craindre que dans l’orageuse biographie
d’un roué quinquagénaire n’apparût pas pour le pointilleux vieillard la
somme entière des sûretés et des convenances que sa prudence pouvait
réclamer?
Toutefois dans l’espèce de mission gouvernementale dont M. de Trailles
arrivait chargé à Arcis, pouvait être trouvée l’apparence d’une gravité
et d’un amendement très propre à neutraliser la portée de certains
renseignements. Avant que cette mission fût ébruitée, en en faisant
faire, sous le plus grand secret, la confidence par Gondreville, on
flatterait l’amour-propre de Grévin et l’on se ménagerait auprès de
lui un certain relief. Ensuite la très ancienne habileté attribuée à
_Gribouille_, et qui consiste à se jeter dans l’eau pour éviter d’être
mouillé, dans ce cas difficile, Maxime était décidé à l’employer.
Allant au-devant des défiances du vieux notaire, il avait arrangé que
lui-même aurait l’air de douter de sa propre sagesse, et en manière
de précaution contre l’influence de ses vieux entraînements, il se
proposait de demander que dans les stipulations matrimoniales fût
introduite la clause expresse de séparation de biens. De cette façon,
on se croirait bien garanti contre toute rechute de ses anciennes
habitudes de prodigalité. Quant à lui, c’était son affaire de prendre
sur sa jeune femme assez d’empire pour rattraper, par la puissance
du sentiment, la part d’autorité conjugale dont le contrat l’aurait
dépossédé.
D’abord, rien ne vint contredire la sagesse et la lucidité de tous
ces aperçus. Aussitôt mise en avant, la candidature de Beauvisage
ayant pris feu comme une traînée de poudre, M. de Trailles dut voir,
au succès de tous ses efforts, des chances si probables, qu’il se
crut autorisé à écrire à Rastignac, et à lui cautionner l’heureuse
et entière exécution de son mandat. Mais tout à coup devant le
triomphateur Beauvisage vint se dresser une contre-candidature, et,
soit dit en passant, pour l’heur et fortune de notre histoire, cette
concurrence se présentait dans des conditions si exceptionnelles et si
imprévues, qu’à la peinture d’abord attendue des petites misères d’une
lutte électorale, elle pourrait bien finir par substituer l’intérêt
d’un drame plus fortement accidenté.
L’homme qui, dans ce récit, survient chargé d’une mission si haute,
est appelé à y jouer un rôle trop considérable pour qu’il ne devienne
pas nécessaire de l’y installer par des explications rétrospectives
assez étendues. Mais au point où en est parvenue la narration, en
suspendre inopinément la marche par une sorte de tardive exposition,
ne serait-ce point procéder contre toutes les règles de l’art et
s’exposer aux colères de la critique, ce pieux sergent de ville de
l’orthodoxie littéraire? En présence de cette difficulté, l’auteur
serait resté grandement empêché, si la faveur de son étoile n’eût mis à
sa disposition une correspondance où avec une vie et une animation que
jamais il n’aurait su leur communiquer, se trouvent réunis et exposés
tous les détails qu’il devient indispensable de faire passer sous les
yeux du lecteur. Ces lettres doivent être lues avec attention. En
remettant en scène bien des acteurs déjà connus de la COMÉDIE HUMAINE,
elles produisent une foule de faits nécessaires à l’intelligence et
à l’avenir du présent drame. Leur défilé opéré et le récit ramené au
point où nous semblons l’abandonner aujourd’hui, sans secousse et de
lui-même, il reprendra son cours; et nous aimons à nous persuader
qu’à l’introduction transitoire de la forme épistolaire, l’unité, qui
aurait pu en paraître un moment contrariée, n’aura fait que trouver son
profit.