Environ deux mois avant le triomphe de Simon Giguet comme candidat,
à onze heures, dans un hôtel du faubourg Saint-Honoré, au moment où
l’on servit le thé chez la marquise d’Espard, le chevalier d’Espard,
son beau-frère, dit en posant sa tasse et en regardant le cercle
formé autour de la cheminée:--Maxime était bien triste ce soir, ne
trouvez-vous pas?...
--Mais, répondit Rastignac, sa tristesse est assez explicable, il a
quarante-huit ans; à cet âge, on ne se fait plus d’amis; et quand nous
avons enterré de Marsay, Maxime a perdu le seul homme capable de le
comprendre, de le servir et de se servir de lui...
--Il a sans doute quelques dettes pressantes, ne pourriez-vous pas le
mettre à même de les payer? dit la marquise à Rastignac.
En ce moment Rastignac était pour la seconde fois ministre, il venait
d’être fait comte presque malgré lui; son beau-père, le baron de
Nucingen, avait été nommé pair de France; son frère était évêque; le
comte de la Roche-Hugon, son beau-frère, était ambassadeur, et il
passait pour être indispensable dans les combinaisons ministérielles à
venir.
--Vous oubliez toujours, chère marquise, répondit Rastignac, que notre
gouvernement n’échange son argent que contre de l’or; il ne comprend
rien aux hommes.
--Maxime est-il homme à se brûler la cervelle? demanda le banquier du
Tillet.
--Ah! tu le voudrais bien, nous serions quittes, répondit au banquier
le comte Maxime de Trailles que chacun croyait parti.
Et le comte se dressa comme une apparition du fond d’un fauteuil placé
derrière celui du chevalier d’Espard. Tout le monde se mit à rire.
--Voulez-vous une tasse de thé? lui dit la jeune comtesse de Rastignac
que la marquise avait priée de faire les honneurs à sa place.
--Volontiers, répondit le comte en venant se mettre devant la cheminée.
Cet homme, le prince des mauvais sujets de Paris, s’était jusqu’à ce
jour soutenu dans la position supérieure qu’occupaient les dandys,
alors appelés _Gants jaunes_, et depuis des _Lions_. Il est assez
inutile de raconter l’histoire de sa jeunesse pleine d’aventures
galantes et marquée par des drames horribles où il avait toujours su
garder les convenances. Pour cet homme, les femmes ne furent jamais
que des moyens, il ne croyait pas plus à leurs douleurs qu’à leurs
plaisirs; il les prenait, comme feu de Marsay, pour des enfants
méchants. Après avoir mangé sa propre fortune, il avait dévoré celle
d’une fille célèbre, nommée la _Belle Hollandaise_, mère de la fameuse
Esther Gobseck. Puis il avait causé les malheurs de madame Restaud,
la sœur de madame Delphine de Nucingen, mère de la jeune comtesse de
Rastignac.
Le monde de Paris offre des bizarreries inimaginables. La baronne de
Nucingen se trouvait en ce moment dans le salon de madame d’Espard,
devant l’auteur de tous les maux de sa sœur, devant un assassin qui
n’avait tué que le bonheur d’une femme. Voilà pourquoi, sans doute,
il était là. Madame de Nucingen avait dîné chez la marquise avec sa
fille, mariée depuis un an au comte de Rastignac, qui avait commencé
sa carrière politique en occupant une place de sous-secrétaire d’État
dans le célèbre ministère de feu de Marsay, le seul grand homme d’État
qu’ait produit la Révolution du Juillet.
Le comte Maxime de Trailles savait seul combien de désastres il avait
causés; mais il s’est toujours mis à l’abri du blâme en obéissant
aux lois du _Code-Homme_. Quoiqu’il eût dissipé dans sa vie plus de
sommes que les quatre bagnes de France n’en ont volé durant le même
temps, la Justice était respectueuse pour lui. Jamais il n’avait manqué
à l’honneur, il payait scrupuleusement ses dettes de jeu. Joueur
admirable, il faisait la partie des plus grands seigneurs et des
ambassadeurs. Il dînait chez tous les membres du corps diplomatique.
Il se battait; il avait tué deux ou trois hommes en sa vie, les
avait à peu près assassinés, car il était d’une adresse et d’un
sang-froid sans pareils. Aucun jeune homme ne l’égalait dans sa mise,
ni dans sa distinction de manières, dans l’élégance des mots, dans la
désinvolture, ce qu’on appelait autrefois _avoir un grand air_. En
sa qualité de page de l’Empereur, formé dès l’âge de douze ans aux
exercices du manége, il passait pour un des plus habiles écuyers. Ayant
toujours eu cinq chevaux dans son écurie, il faisait alors courir, il
dominait toujours la mode. Enfin, personne ne se tirait mieux que lui
d’un souper de jeunes gens, il buvait mieux que le plus aguerri d’entre
eux, et sortait frais, prêt à recommencer, comme si la débauche était
son élément. Maxime, un de ces hommes méprisés qui savent comprimer le
mépris qu’ils inspirent par l’insolence de leur attitude et la peur
qu’ils causent, ne s’abusait jamais sur sa situation. De là venait sa
force. Les gens forts sont toujours leurs propres critiques.
Sous la Restauration, il avait assez bien exploité son état de page
de l’Empereur; il attribuait à ses prétendues opinions bonapartistes
la répulsion qu’il avait rencontrée chez les différents ministères
quand il demandait à servir les Bourbons; car, malgré ses liaisons,
sa naissance, et ses dangereuses aptitudes, il ne put rien obtenir;
alors il entra dans la conspiration sourde sous laquelle succombèrent
les Bourbons de la branche aînée. Quand la branche cadette eut marché,
précédée du peuple parisien, sur la branche aînée, et se fut assise
sur le trône, Maxime réexploita son attachement à Napoléon, de qui il
se souciait comme de sa première amourette. Il rendit alors de grands
services que l’on fut extrêmement embarrassé de reconnaître, car il
voulait être trop souvent payé par des gens qui savent compter. Au
premier refus, Maxime se mit en état d’hostilité, menaçant de révéler
certains détails peu agréables, car les dynasties qui commencent ont,
comme les enfants, des langes tachés.
Pendant son ministère, de Marsay répara les fautes de ceux qui avaient
méconnu l’utilité de ce personnage; il lui donna de ces missions
secrètes pour lesquelles il faut des consciences battues par le marteau
de la nécessité, une adresse qui ne recule devant aucune mesure, de
l’impudence, et surtout ce sang-froid, cet aplomb, ce coup d’œil
qui constitue les _bravi_ de la pensée et de la haute politique. De
semblables instruments sont à la fois rares et nécessaires. Par calcul,
de Marsay ancra Maxime de Trailles dans la société la plus élevée;
il le peignit comme un homme mûri par les passions, instruit par
l’expérience, qui savait les choses et les hommes, à qui les voyages
et une certaine faculté d’observation avaient donné la connaissance
des intérêts européens, des cabinets étrangers et des alliances de
toutes les familles continentales. De Marsay convainquit Maxime de la
nécessité de se faire un honneur à lui; il lui montra la discrétion
moins comme une vertu que comme une spéculation; il lui prouva que le
pouvoir n’abandonnerait jamais un instrument solide et sûr, élégant et
poli.
--En politique, on ne fait _chanter_ qu’une fois! lui dit-il en le
blâmant d’avoir fait une menace.
Maxime était homme à sonder la profondeur de ce mot.
De Marsay mort, le comte Maxime de Trailles était retombé dans sa vie
antérieure. Il allait jouer tous les ans aux eaux, il revenait passer
l’hiver à Paris; mais, s’il recevait quelques sommes importantes,
venues des profondeurs de certaines caisses extrêmement avares,
cette demi-solde due à l’homme intrépide qu’on pouvait employer d’un
moment à l’autre, et qui avait la confidence de bien des mystères de
la contre-diplomatie, était insuffisante pour les dissipations d’une
vie aussi splendide que celle du roi des dandys, du tyran de quatre
ou cinq clubs parisiens. Aussi le comte Maxime avait-il souvent des
inquiétudes sur la question financière. Sans propriété, il n’avait
jamais pu consolider sa position en se faisant nommer député; puis,
sans fonctions ostensibles, il lui était impossible de mettre le
couteau sous la gorge à quelque ministère pour se faire nommer pair de
France. Or, il se voyait gagné par le temps, car ses profusions avaient
entamé sa personne aussi bien que ses diverses fortunes. Malgré ses
beaux dehors, il se connaissait et ne pouvait se tromper sur lui-même,
il pensait à faire une fin, à se marier.
Homme d’esprit, il ne s’abusait pas sur sa considération; il savait
bien qu’elle était mensongère. Il ne devait donc y avoir de femmes
pour lui ni dans la haute société de Paris, ni dans la bourgeoisie; il
lui fallait prodigieusement de méchanceté, de bonhomie apparente et de
services rendus pour se faire supporter, car chacun désirait sa chute,
et une mauvaise veine pouvait le perdre. Une fois envoyé à la prison
de Clichy ou à l’étranger par quelques lettres de change intraitables,
il tombait dans le précipice où l’on peut voir tant de carcasses
politiques qui ne se consolent pas entre elles. En ce moment même, il
craignait les éboulements de quelques portions de cette voûte menaçante
que les dettes élèvent au-dessus de plus d’une tête parisienne. Il
avait laissé les soucis apparaître sur son front, il venait de refuser
de jouer chez madame d’Espard, il avait causé avec les femmes en
donnant des preuves de distraction, et il avait fini par rester muet et
absorbé dans le fauteuil d’où il venait de se lever comme le spectre
de _Banquo_. Le comte Maxime de Trailles se trouva l’objet de tous
les regards, directs ou indirects, placé comme il l’était au milieu
de la cheminée, illuminé par les feux croisés de deux candélabres. Le
peu de mots dits sur lui l’obligeaient en quelque sorte à se poser
fièrement, et il se tenait en homme d’esprit, sans arrogance, mais avec
l’intention de se montrer au-dessus des soupçons.
Un peintre n’aurait jamais pu rencontrer un meilleur moment pour saisir
le portrait de cet homme certainement extraordinaire. Ne faut-il pas
être doué de facultés rares pour jouer un pareil rôle, pour avoir
toujours séduit les femmes pendant trente ans, pour se résoudre à
n’employer ses dons que dans une sphère cachée, en incitant un peuple
à la révolte, en surprenant les secrets d’une politique astucieuse, en
ne triomphant que dans les boudoirs ou dans les cabinets? N’y a-t-il
pas je ne sais quoi de grand à s’élever aux plus hauts calculs de la
politique, et à retomber froidement dans le néant d’une vie frivole?
Quel homme de fer que celui qui résiste aux alternatives du jeu, aux
rapides voyages de la politique, au pied de guerre de l’élégance et du
monde, aux dissipations des galanteries nécessaires; qui fait de sa
mémoire une bibliothèque de ruses et de mensonges; qui enveloppe tant
de pensées diverses, tant de manéges sous une impénétrable élégance
de manières! Si le vent de la faveur avait soufflé dans ces voiles
toujours tendues, si le hasard des circonstances avait servi Maxime, il
eût été Mazarin, le maréchal de Richelieu, Potemkin, ou peut-être plus
justement Lauzun, sans Pignerol.