IX.--HISTOIRE DE DEUX MALINS.

La maison de Grévin, située sur la rive droite de l’Aube, et qui fait

le coin de la petite place d’au delà le pont, est une des plus vieilles

maisons d’Arcis. Aussi est-elle bâtie de bois, et les intervalles de

ces murs si légers sont-ils remplis de cailloux; mais elle est revêtue

d’une couche de mortier lissé à la truelle et peint en gris. Malgré ce

fard coquet, elle n’en paraît pas moins être une maison de cartes.

Le jardin, situé le long de l’Aube, est protégé par un mur de terrasse

couronné de pots de fleurs. Cette humble maison, dont les croisées ont

des contrevents solides peints en gris comme le mur, est garnie d’un

mobilier en harmonie avec la simplicité de l’extérieur. En entrant, on

apercevait, dans une petite cour cailloutée, les treillages verts qui

servaient de clôture au jardin. Au rez-de-chaussée, l’ancienne étude,

convertie en salon, et dont les fenêtres donnent sur la rivière et

sur la place, est meublée de vieux meubles en velours d’Utrecht vert,

excessivement passé. L’ancien cabinet est devenu la salle à manger du

notaire retiré. Là tout annonce un vieillard profondément philosophe,

et une de ces vies qui se sont écoulées comme coule l’eau des ruisseaux

champêtres que les arlequins de la vie politique finissent par envier

quand ils sont désabusés sur les grandeurs sociales, ou fatigués des

luttes insensées avec le cours de l’humanité.

Pendant que Séverine traverse le pont en regardant si son père a fini

de dîner, il n’est pas inutile de jeter un coup d’œil sur la personne,

sur la vie et les opinions de ce vieillard, que l’amitié du comte Malin

de Gondreville recommandait au respect de tout le pays.

Voici la simple et naïve histoire de ce notaire, pendant longtemps,

pour ainsi dire, le seul notaire d’Arcis. En 1787, deux jeunes

gens d’Arcis allèrent à Paris, recommandés à un avocat au conseil

nommé Danton. Cet illustre patriote était d’Arcis. On y voit encore

sa maison, et sa famille y existe encore. Ceci pourrait expliquer

l’influence que la Révolution exerça sur ce coin de la Champagne.

Danton plaça ses compatriotes chez le procureur au Châtelet si fameux

par son procès avec le comte Morton de Chabrillant, à propos de sa

loge à la première représentation du _Mariage de Figaro_, et pour qui

le parlement prit fait et cause en se regardant comme outragé dans la

personne de son procureur.

L’un s’appelait Malin, et l’autre Grévin, tous deux fils uniques.

Malin avait pour père le propriétaire même de la maison où demeure

actuellement Grévin. Tous deux ils eurent l’un pour l’autre une

mutuelle, une solide affection. Malin, garçon retors, d’un esprit

profond, ambitieux, avait le don de la parole. Grévin, honnête

travailleur, eut pour vocation d’admirer Malin. Ils revinrent à leur

pays lors de la révolution, l’un pour être avocat à Troyes, l’autre

pour être notaire à Arcis. Grévin, l’humble serviteur de Malin, le

fit nommer député à la Convention. Malin fit nommer Grévin procureur

syndic d’Arcis. Malin fut un obscur conventionnel jusqu’au 9 thermidor,

se rangeant toujours du côté du plus puissant, écrasant le faible;

mais Tallien lui fit comprendre la nécessité d’abattre Robespierre.

Malin se distingua lors de cette terrible bataille parlementaire, il

eut du courage à propos. Dès ce moment commença le rôle politique

de cet homme, un des héros de la sphère inférieure; il abandonna le

parti des Thermidoriens pour celui des Clichyens, et fut alors nommé

membre du conseil des Anciens. Devenu l’ami de Talleyrand et de Fouché,

conspirant avec eux, contre Bonaparte, il devint, comme eux, un des

plus ardents partisans de Bonaparte après la victoire de Marengo.

Nommé tribun, il entra l’un des premiers au conseil d’État, fut un

des rédacteurs du Code, et fut promu l’un des premiers à la dignité

de sénateur, sous le nom de comte de Gondreville. Ceci est le côté

politique de cette vie; en voici le côté financier.

Grévin fut dans l’arrondissement d’Arcis l’instrument le plus actif

et le plus habile de la fortune du comte de Gondreville. La terre

de Gondreville appartenait aux Simeuse, bonne vieille noble famille

de province, décimée par l’échafaud et dont les héritiers, deux

jeunes gens, servaient dans l’armée de Condé. Cette terre, vendue

nationalement, fut acquise pour Malin sous le nom de M. Marion et

par les soins de Grévin. Grévin fit acquérir à son ami la meilleure

partie des biens ecclésiastiques vendus par la République dans le

département de l’Aube. Malin envoyait à Grévin les sommes nécessaires à

ces acquisitions, et n’oubliait d’ailleurs point son homme d’affaires.

Quand vint le Directoire, époque à laquelle Malin régnait dans les

conseils de la République, les ventes furent réalisées au nom de Malin.

Grévin fut notaire et Malin fut conseiller d’État. Grévin fut maire

d’Arcis, Malin fut sénateur et comte de Gondreville. Malin épousa la

fille d’un fournisseur millionnaire, Grévin épousa la fille unique du

bonhomme Varlet, le premier médecin d’Arcis. Le comte de Gondreville

eut trois cent mille livres de rentes, un hôtel à Paris, le magnifique

château de Gondreville; il maria l’une de ses filles à l’un des Keller,

banquier à Paris, l’autre au maréchal duc de Carigliano.

Grévin lui, riche de quinze mille livres de rentes, possède la maison

où il achève sa paisible vie en économisant, et il a géré les affaires

de son ami, qui lui a vendu cette maison pour six mille francs.

Le comte de Gondreville a quatre-vingts et Grévin soixante-seize ans.

Le pair de France se promène dans son parc, l’ancien notaire dans le

jardin du père de Malin. Tous deux, enveloppés de molleton, entassent

écus sur écus. Aucun nuage n’a troublé cette amitié de soixante ans.

Le notaire a toujours obéi au conventionnel, au conseiller d’État, au

sénateur, au pair de France. Après la révolution de Juillet, Malin,

en passant par Arcis, dit à Grévin:--Veux-tu la croix?--Qué que j’en

ferais? répondit Grévin. L’un n’avait jamais failli à l’autre; tous

deux s’étaient toujours mutuellement éclairés, conseillés: l’un sans

jalousie, et l’autre sans morgue ni prétention blessante. Malin avait

toujours été obligé de faire la part de Grévin, car tout l’orgueil de

Grévin était le comte de Gondreville. Grévin était autant comte de

Gondreville que le comte de Gondreville lui-même.

Cependant, depuis la Révolution de Juillet, moment où Grévin, se

sentant vieilli, avait cessé de gérer les biens du comte, et où

le comte, affaibli par l’âge et par sa participation aux tempêtes

politiques, avait songé à vivre tranquille, les deux vieillards, sûrs

d’eux-mêmes, mais n’ayant plus tant besoin l’un de l’autre, ne se

voyaient plus guère. En allant à sa terre, ou en retournant à Paris, le

comte venait voir Grévin, qui faisait seulement une ou deux visites au

comte pendant son séjour à Gondreville; il n’existait aucun lien entre

leurs enfants. Jamais ni madame Keller ni la duchesse de Carigliano

n’avaient eu la moindre relation avec mademoiselle Grévin, ni avant ni

après son mariage avec le bonnetier Beauvisage. Ce dédain involontaire

ou réel surprenait beaucoup Séverine.

Grévin, maire d’Arcis sous l’Empire, serviable pour tout le monde,

avait, durant l’exercice de son ministère, concilié, prévenu beaucoup

de difficultés. Sa rondeur, sa bonhomie et sa probité lui méritaient

l’estime et l’affection de tout l’arrondissement; chacun, d’ailleurs,

respectait en lui l’homme qui disposait de la faveur, du pouvoir et du

crédit du comte de Gondreville. Néanmoins, depuis que l’activité du

notaire et sa participation aux affaires publiques et particulières

avaient cessé, depuis huit ans, son souvenir s’était presque aboli

dans la ville d’Arcis, où chacun s’attendait, de jour en jour, à le

voir mourir. Grévin, à l’instar de son ami Malin, paraissait plus

végéter que vivre, il ne se montrait point, il cultivait son jardin,

taillait ses arbres, allait examiner ses légumes, ses bourgeons; et,

comme les vieillards, il s’essayait à l’état de cadavre. La vie de ce

septuagénaire était d’une régularité parfaite. De même que son ami le

colonel Giguet, levé au jour, couché avant neuf heures, il avait la

frugalité des avares. Il buvait peu de vin, mais ce vin était exquis.

Il prenait du café, mais jamais de liqueurs, et le seul exercice auquel

il se livrât, était celui qu’exige le jardinage. En tout temps, il

portait les mêmes vêtements: de gros souliers huilés, des bas drapés,

un pantalon de molleton gris à boucles, sans bretelles, un grand gilet

de drap léger bleu de ciel à boutons de corne, et une redingote de

molleton gris pareil à celui du pantalon; il avait sur la tête une

petite casquette de loutre ronde, et la gardait au logis. En été, il

remplaçait cette casquette par une espèce de calotte de velours noir,

et la redingote de molleton par une redingote de drap gris de fer. Sa

taille était de cinq pieds quatre pouces; il avait l’embonpoint des

vieillards bien portants, ce qui alourdissait un peu sa démarche, déjà

lente, comme celle de tous les gens de cabinet.

Dès le jour, ce bonhomme s’habillait en accomplissant les soins de

toilette les plus minutieux; il se rasait lui-même, puis il faisait

le tour de son jardin, il regardait le temps, allait consulter son

baromètre, en ouvrant lui-même les volets de son salon. Enfin il

binait, il échenillait, il sarclait, il avait toujours quelque chose à

faire jusqu’au déjeuner. Après son déjeuner, il restait assis à digérer

jusqu’à deux heures, pensant on ne sait à quoi. Sa petite-fille venait

presque toujours, conduite par une domestique, quelquefois accompagnée

de sa mère, le voir entre deux et cinq heures. A certains jours, cette

vie mécanique était interrompue: il y avait à recevoir les fermages

et les revenus en nature, aussitôt vendus. Mais ce petit trouble

n’arrivait que les jours de marché, et une fois par mois. Que devenait

l’argent? Personne, pas même Séverine et Cécile, ne le savait. Grévin

était là-dessus d’une discrétion ecclésiastique. Cependant tous les

sentiments de ce vieillard avaient fini par se concentrer sur sa fille

et sur sa petite-fille; il les aimait plus que son argent.

Ce septuagénaire propret, à figure toute ronde, au front dégarni, aux

yeux bleus et à cheveux blancs, avait quelque chose d’absolu dans le

caractère comme tous ceux à qui ni les hommes ni les choses n’ont

résisté. Son seul défaut, extrêmement caché d’ailleurs, car il n’avait

jamais eu occasion de le manifester, était une rancune persistante,

terrible, une susceptibilité que Malin n’avait jamais heurtée. Si

Grévin avait toujours servi le comte de Gondreville, il l’avait

toujours trouvé reconnaissant; jamais Malin n’avait ni humilié ni

froissé son ami, qu’il connaissait à fond. Les deux amis conservaient

encore le tutoiement de leur jeunesse et la même affectueuse poignée

de main. Jamais le sénateur n’avait fait sentir à Grévin la différence

de leurs situations; il devançait toujours les désirs de son ami

d’enfance, en lui offrant toujours tout, sachant qu’il se contenterait

de peu. Grévin, adorateur de la littérature classique, puriste, bon

administrateur, possédait de sérieuses et vastes connaissances en

législation; il avait fait pour Malin des travaux qui fondèrent au

Conseil d’État la gloire du rédacteur des Codes. Séverine aimait

beaucoup son père. Elle et sa fille ne laissaient à personne le soin

de faire son linge; elles lui tricotaient des bas pour l’hiver, elles

avaient pour lui les plus petites précautions, et Grévin savait qu’il

n’entrait dans leur affection aucune pensée d’intérêt: le million

probable de la succession paternelle n’aurait pas séché leurs larmes.

Les vieillards sont sensibles à la tendresse désintéressée. Avant

de s’en aller chez le bonhomme, tous les jours madame Beauvisage et

Cécile s’inquiétaient du dîner de leur père pour le lendemain, et lui

envoyaient les primeurs du marché.

Madame Beauvisage avait toujours souhaité que son père la présentât

au château de Gondreville, et la liât avec les filles du comte; mais

le sage vieillard lui avait maintes fois expliqué combien il était

difficile d’entretenir des relations suivies avec la duchesse de

Carigliano, qui habitait Paris, et qui venait rarement à Gondreville,

ou avec la brillante madame Keller, quand on tenait une fabrique de

bonneterie à Arcis.

--Ta vie est finie, disait Grévin à sa fille, mets toutes tes

jouissances en Cécile, qui sera certes assez riche pour te donner,

quand tu quitteras le commerce, l’existence grande et large à laquelle

tu as droit. Choisis un gendre qui ait de l’ambition, des moyens, tu

pourras un jour aller à Paris, et laisser ici ce benêt de Beauvisage.

Si je vis assez pour me voir un petit-gendre, je vous piloterai sur la

mer des intérêts politiques comme j’ai piloté Malin, et vous arriverez

à une position égale à celle des Keller...

Ce peu de paroles, dites avant la révolution de 1830, un an après la

retraite du vieux notaire dans cette maison, explique cette attitude

végétative. Grévin voulait vivre, il voulait mettre dans la route des

grandeurs sa fille, sa petite-fille et ses arrière-petits-enfants.

Le vieillard avait de l’ambition à la troisième génération. Quand il

parlait ainsi, le vieillard rêvait de marier Cécile à Charles Keller;

aussi pleurait-il en ce moment sur ses espérances renversées, il ne

savait plus que résoudre. Sans relations dans la société parisienne, ne

voyant plus dans le département de l’Aube d’autre mari pour Cécile que

le jeune marquis de Cinq-Cygne, il se demandait s’il pouvait surmonter

à force d’or les difficultés que la Révolution de Juillet suscitait

entre les royalistes fidèles à leurs principes et leurs vainqueurs. Le

bonheur de sa petite-fille lui paraissait si compromis en la livrant à

l’orgueilleuse marquise de Cinq-Cygne, qu’il se décidait à se confier à

l’ami des vieillards, au Temps. Il espérait que son ennemie capitale,

la marquise de Cinq-Cygne, mourrait, et il croyait pouvoir séduire le

fils, en se servant du grand-père du marquis, le vieux d’Hauteserre,

qui vivait alors à Cinq-Cygne, et qu’il savait accessible aux calculs

de l’avarice.

Si ce plan manquait, quand Cécile Beauvisage atteindrait à vingt-deux

ans, en désespoir de cause, Grévin comptait consulter son ami

Gondreville, qui lui choisirait à Paris un mari selon son cœur et son

ambition, parmi les ducs de l’Empire.

La Comédie humaine - Volume 12. Scènes de la vie parisienne et scènes de la vie politique · 第 60 / 104 题