La maison de Grévin, située sur la rive droite de l’Aube, et qui fait
le coin de la petite place d’au delà le pont, est une des plus vieilles
maisons d’Arcis. Aussi est-elle bâtie de bois, et les intervalles de
ces murs si légers sont-ils remplis de cailloux; mais elle est revêtue
d’une couche de mortier lissé à la truelle et peint en gris. Malgré ce
fard coquet, elle n’en paraît pas moins être une maison de cartes.
Le jardin, situé le long de l’Aube, est protégé par un mur de terrasse
couronné de pots de fleurs. Cette humble maison, dont les croisées ont
des contrevents solides peints en gris comme le mur, est garnie d’un
mobilier en harmonie avec la simplicité de l’extérieur. En entrant, on
apercevait, dans une petite cour cailloutée, les treillages verts qui
servaient de clôture au jardin. Au rez-de-chaussée, l’ancienne étude,
convertie en salon, et dont les fenêtres donnent sur la rivière et
sur la place, est meublée de vieux meubles en velours d’Utrecht vert,
excessivement passé. L’ancien cabinet est devenu la salle à manger du
notaire retiré. Là tout annonce un vieillard profondément philosophe,
et une de ces vies qui se sont écoulées comme coule l’eau des ruisseaux
champêtres que les arlequins de la vie politique finissent par envier
quand ils sont désabusés sur les grandeurs sociales, ou fatigués des
luttes insensées avec le cours de l’humanité.
Pendant que Séverine traverse le pont en regardant si son père a fini
de dîner, il n’est pas inutile de jeter un coup d’œil sur la personne,
sur la vie et les opinions de ce vieillard, que l’amitié du comte Malin
de Gondreville recommandait au respect de tout le pays.
Voici la simple et naïve histoire de ce notaire, pendant longtemps,
pour ainsi dire, le seul notaire d’Arcis. En 1787, deux jeunes
gens d’Arcis allèrent à Paris, recommandés à un avocat au conseil
nommé Danton. Cet illustre patriote était d’Arcis. On y voit encore
sa maison, et sa famille y existe encore. Ceci pourrait expliquer
l’influence que la Révolution exerça sur ce coin de la Champagne.
Danton plaça ses compatriotes chez le procureur au Châtelet si fameux
par son procès avec le comte Morton de Chabrillant, à propos de sa
loge à la première représentation du _Mariage de Figaro_, et pour qui
le parlement prit fait et cause en se regardant comme outragé dans la
personne de son procureur.
L’un s’appelait Malin, et l’autre Grévin, tous deux fils uniques.
Malin avait pour père le propriétaire même de la maison où demeure
actuellement Grévin. Tous deux ils eurent l’un pour l’autre une
mutuelle, une solide affection. Malin, garçon retors, d’un esprit
profond, ambitieux, avait le don de la parole. Grévin, honnête
travailleur, eut pour vocation d’admirer Malin. Ils revinrent à leur
pays lors de la révolution, l’un pour être avocat à Troyes, l’autre
pour être notaire à Arcis. Grévin, l’humble serviteur de Malin, le
fit nommer député à la Convention. Malin fit nommer Grévin procureur
syndic d’Arcis. Malin fut un obscur conventionnel jusqu’au 9 thermidor,
se rangeant toujours du côté du plus puissant, écrasant le faible;
mais Tallien lui fit comprendre la nécessité d’abattre Robespierre.
Malin se distingua lors de cette terrible bataille parlementaire, il
eut du courage à propos. Dès ce moment commença le rôle politique
de cet homme, un des héros de la sphère inférieure; il abandonna le
parti des Thermidoriens pour celui des Clichyens, et fut alors nommé
membre du conseil des Anciens. Devenu l’ami de Talleyrand et de Fouché,
conspirant avec eux, contre Bonaparte, il devint, comme eux, un des
plus ardents partisans de Bonaparte après la victoire de Marengo.
Nommé tribun, il entra l’un des premiers au conseil d’État, fut un
des rédacteurs du Code, et fut promu l’un des premiers à la dignité
de sénateur, sous le nom de comte de Gondreville. Ceci est le côté
politique de cette vie; en voici le côté financier.
Grévin fut dans l’arrondissement d’Arcis l’instrument le plus actif
et le plus habile de la fortune du comte de Gondreville. La terre
de Gondreville appartenait aux Simeuse, bonne vieille noble famille
de province, décimée par l’échafaud et dont les héritiers, deux
jeunes gens, servaient dans l’armée de Condé. Cette terre, vendue
nationalement, fut acquise pour Malin sous le nom de M. Marion et
par les soins de Grévin. Grévin fit acquérir à son ami la meilleure
partie des biens ecclésiastiques vendus par la République dans le
département de l’Aube. Malin envoyait à Grévin les sommes nécessaires à
ces acquisitions, et n’oubliait d’ailleurs point son homme d’affaires.
Quand vint le Directoire, époque à laquelle Malin régnait dans les
conseils de la République, les ventes furent réalisées au nom de Malin.
Grévin fut notaire et Malin fut conseiller d’État. Grévin fut maire
d’Arcis, Malin fut sénateur et comte de Gondreville. Malin épousa la
fille d’un fournisseur millionnaire, Grévin épousa la fille unique du
bonhomme Varlet, le premier médecin d’Arcis. Le comte de Gondreville
eut trois cent mille livres de rentes, un hôtel à Paris, le magnifique
château de Gondreville; il maria l’une de ses filles à l’un des Keller,
banquier à Paris, l’autre au maréchal duc de Carigliano.
Grévin lui, riche de quinze mille livres de rentes, possède la maison
où il achève sa paisible vie en économisant, et il a géré les affaires
de son ami, qui lui a vendu cette maison pour six mille francs.
Le comte de Gondreville a quatre-vingts et Grévin soixante-seize ans.
Le pair de France se promène dans son parc, l’ancien notaire dans le
jardin du père de Malin. Tous deux, enveloppés de molleton, entassent
écus sur écus. Aucun nuage n’a troublé cette amitié de soixante ans.
Le notaire a toujours obéi au conventionnel, au conseiller d’État, au
sénateur, au pair de France. Après la révolution de Juillet, Malin,
en passant par Arcis, dit à Grévin:--Veux-tu la croix?--Qué que j’en
ferais? répondit Grévin. L’un n’avait jamais failli à l’autre; tous
deux s’étaient toujours mutuellement éclairés, conseillés: l’un sans
jalousie, et l’autre sans morgue ni prétention blessante. Malin avait
toujours été obligé de faire la part de Grévin, car tout l’orgueil de
Grévin était le comte de Gondreville. Grévin était autant comte de
Gondreville que le comte de Gondreville lui-même.
Cependant, depuis la Révolution de Juillet, moment où Grévin, se
sentant vieilli, avait cessé de gérer les biens du comte, et où
le comte, affaibli par l’âge et par sa participation aux tempêtes
politiques, avait songé à vivre tranquille, les deux vieillards, sûrs
d’eux-mêmes, mais n’ayant plus tant besoin l’un de l’autre, ne se
voyaient plus guère. En allant à sa terre, ou en retournant à Paris, le
comte venait voir Grévin, qui faisait seulement une ou deux visites au
comte pendant son séjour à Gondreville; il n’existait aucun lien entre
leurs enfants. Jamais ni madame Keller ni la duchesse de Carigliano
n’avaient eu la moindre relation avec mademoiselle Grévin, ni avant ni
après son mariage avec le bonnetier Beauvisage. Ce dédain involontaire
ou réel surprenait beaucoup Séverine.
Grévin, maire d’Arcis sous l’Empire, serviable pour tout le monde,
avait, durant l’exercice de son ministère, concilié, prévenu beaucoup
de difficultés. Sa rondeur, sa bonhomie et sa probité lui méritaient
l’estime et l’affection de tout l’arrondissement; chacun, d’ailleurs,
respectait en lui l’homme qui disposait de la faveur, du pouvoir et du
crédit du comte de Gondreville. Néanmoins, depuis que l’activité du
notaire et sa participation aux affaires publiques et particulières
avaient cessé, depuis huit ans, son souvenir s’était presque aboli
dans la ville d’Arcis, où chacun s’attendait, de jour en jour, à le
voir mourir. Grévin, à l’instar de son ami Malin, paraissait plus
végéter que vivre, il ne se montrait point, il cultivait son jardin,
taillait ses arbres, allait examiner ses légumes, ses bourgeons; et,
comme les vieillards, il s’essayait à l’état de cadavre. La vie de ce
septuagénaire était d’une régularité parfaite. De même que son ami le
colonel Giguet, levé au jour, couché avant neuf heures, il avait la
frugalité des avares. Il buvait peu de vin, mais ce vin était exquis.
Il prenait du café, mais jamais de liqueurs, et le seul exercice auquel
il se livrât, était celui qu’exige le jardinage. En tout temps, il
portait les mêmes vêtements: de gros souliers huilés, des bas drapés,
un pantalon de molleton gris à boucles, sans bretelles, un grand gilet
de drap léger bleu de ciel à boutons de corne, et une redingote de
molleton gris pareil à celui du pantalon; il avait sur la tête une
petite casquette de loutre ronde, et la gardait au logis. En été, il
remplaçait cette casquette par une espèce de calotte de velours noir,
et la redingote de molleton par une redingote de drap gris de fer. Sa
taille était de cinq pieds quatre pouces; il avait l’embonpoint des
vieillards bien portants, ce qui alourdissait un peu sa démarche, déjà
lente, comme celle de tous les gens de cabinet.
Dès le jour, ce bonhomme s’habillait en accomplissant les soins de
toilette les plus minutieux; il se rasait lui-même, puis il faisait
le tour de son jardin, il regardait le temps, allait consulter son
baromètre, en ouvrant lui-même les volets de son salon. Enfin il
binait, il échenillait, il sarclait, il avait toujours quelque chose à
faire jusqu’au déjeuner. Après son déjeuner, il restait assis à digérer
jusqu’à deux heures, pensant on ne sait à quoi. Sa petite-fille venait
presque toujours, conduite par une domestique, quelquefois accompagnée
de sa mère, le voir entre deux et cinq heures. A certains jours, cette
vie mécanique était interrompue: il y avait à recevoir les fermages
et les revenus en nature, aussitôt vendus. Mais ce petit trouble
n’arrivait que les jours de marché, et une fois par mois. Que devenait
l’argent? Personne, pas même Séverine et Cécile, ne le savait. Grévin
était là-dessus d’une discrétion ecclésiastique. Cependant tous les
sentiments de ce vieillard avaient fini par se concentrer sur sa fille
et sur sa petite-fille; il les aimait plus que son argent.
Ce septuagénaire propret, à figure toute ronde, au front dégarni, aux
yeux bleus et à cheveux blancs, avait quelque chose d’absolu dans le
caractère comme tous ceux à qui ni les hommes ni les choses n’ont
résisté. Son seul défaut, extrêmement caché d’ailleurs, car il n’avait
jamais eu occasion de le manifester, était une rancune persistante,
terrible, une susceptibilité que Malin n’avait jamais heurtée. Si
Grévin avait toujours servi le comte de Gondreville, il l’avait
toujours trouvé reconnaissant; jamais Malin n’avait ni humilié ni
froissé son ami, qu’il connaissait à fond. Les deux amis conservaient
encore le tutoiement de leur jeunesse et la même affectueuse poignée
de main. Jamais le sénateur n’avait fait sentir à Grévin la différence
de leurs situations; il devançait toujours les désirs de son ami
d’enfance, en lui offrant toujours tout, sachant qu’il se contenterait
de peu. Grévin, adorateur de la littérature classique, puriste, bon
administrateur, possédait de sérieuses et vastes connaissances en
législation; il avait fait pour Malin des travaux qui fondèrent au
Conseil d’État la gloire du rédacteur des Codes. Séverine aimait
beaucoup son père. Elle et sa fille ne laissaient à personne le soin
de faire son linge; elles lui tricotaient des bas pour l’hiver, elles
avaient pour lui les plus petites précautions, et Grévin savait qu’il
n’entrait dans leur affection aucune pensée d’intérêt: le million
probable de la succession paternelle n’aurait pas séché leurs larmes.
Les vieillards sont sensibles à la tendresse désintéressée. Avant
de s’en aller chez le bonhomme, tous les jours madame Beauvisage et
Cécile s’inquiétaient du dîner de leur père pour le lendemain, et lui
envoyaient les primeurs du marché.
Madame Beauvisage avait toujours souhaité que son père la présentât
au château de Gondreville, et la liât avec les filles du comte; mais
le sage vieillard lui avait maintes fois expliqué combien il était
difficile d’entretenir des relations suivies avec la duchesse de
Carigliano, qui habitait Paris, et qui venait rarement à Gondreville,
ou avec la brillante madame Keller, quand on tenait une fabrique de
bonneterie à Arcis.
--Ta vie est finie, disait Grévin à sa fille, mets toutes tes
jouissances en Cécile, qui sera certes assez riche pour te donner,
quand tu quitteras le commerce, l’existence grande et large à laquelle
tu as droit. Choisis un gendre qui ait de l’ambition, des moyens, tu
pourras un jour aller à Paris, et laisser ici ce benêt de Beauvisage.
Si je vis assez pour me voir un petit-gendre, je vous piloterai sur la
mer des intérêts politiques comme j’ai piloté Malin, et vous arriverez
à une position égale à celle des Keller...
Ce peu de paroles, dites avant la révolution de 1830, un an après la
retraite du vieux notaire dans cette maison, explique cette attitude
végétative. Grévin voulait vivre, il voulait mettre dans la route des
grandeurs sa fille, sa petite-fille et ses arrière-petits-enfants.
Le vieillard avait de l’ambition à la troisième génération. Quand il
parlait ainsi, le vieillard rêvait de marier Cécile à Charles Keller;
aussi pleurait-il en ce moment sur ses espérances renversées, il ne
savait plus que résoudre. Sans relations dans la société parisienne, ne
voyant plus dans le département de l’Aube d’autre mari pour Cécile que
le jeune marquis de Cinq-Cygne, il se demandait s’il pouvait surmonter
à force d’or les difficultés que la Révolution de Juillet suscitait
entre les royalistes fidèles à leurs principes et leurs vainqueurs. Le
bonheur de sa petite-fille lui paraissait si compromis en la livrant à
l’orgueilleuse marquise de Cinq-Cygne, qu’il se décidait à se confier à
l’ami des vieillards, au Temps. Il espérait que son ennemie capitale,
la marquise de Cinq-Cygne, mourrait, et il croyait pouvoir séduire le
fils, en se servant du grand-père du marquis, le vieux d’Hauteserre,
qui vivait alors à Cinq-Cygne, et qu’il savait accessible aux calculs
de l’avarice.
Si ce plan manquait, quand Cécile Beauvisage atteindrait à vingt-deux
ans, en désespoir de cause, Grévin comptait consulter son ami
Gondreville, qui lui choisirait à Paris un mari selon son cœur et son
ambition, parmi les ducs de l’Empire.