En entrant chez Beauvisage, on trouvait devant soi un péristyle où se
développait au fond un escalier. A droite, on entrait dans un vaste
salon dont les deux fenêtres donnaient sur la place, et à gauche dans
une belle salle à manger dont les fenêtres voyaient sur la rue. Le
premier étage servait à l’habitation.
Malgré la fortune de Beauvisage, le personnel de leur maison se
composait de la cuisinière et d’une femme de chambre, espèce de
paysanne qui savonnait, repassait, frottait plus souvent qu’elle
n’habillait madame et mademoiselle, habituées à se servir l’une l’autre
pour employer le temps. Depuis la vente du fonds de bonneterie, le
cheval et le cabriolet de Philéas, logés à l’hôtel de la Poste, avaient
été supprimés et vendus.
Au moment où Philéas rentra chez lui, sa femme, qui avait appris la
résolution de l’assemblée Giguet, avait mis ses bottines et son châle
pour aller chez son père, car elle devinait bien que, le soir, madame
Marion lui ferait quelques ouvertures relativement à Cécile pour Simon.
Après avoir appris à sa femme la mort de Charles Keller, il lui demanda
naïvement son avis par un:--Que dis-tu de cela, ma femme?--qui peignait
son habitude de respecter l’opinion de Séverine en toute chose. Puis il
s’assit sur un fauteuil et attendit une réponse.
En 1839, madame Beauvisage, alors âgée de quarante-quatre ans, était
si bien conservée, qu’elle aurait pu doubler mademoiselle Mars. En
se rappelant la plus charmante Célimène que le Théâtre-Français ait
eue, on se fera une idée exacte de la physionomie de Séverine Grévin.
C’était la même richesse de formes, la même beauté de visage, la même
netteté de contours; mais la femme du bonnetier avait une petite taille
qui lui ôtait cette grâce noble, cette coquetterie à la Sévigné par
lesquelles la grande actrice se recommande au souvenir des hommes qui
ont vu l’Empire et la Restauration.
La vie de province et la mise un peu négligée à laquelle Séverine se
laissait aller depuis dix ans donnaient je ne sais quoi de commun à ce
beau profil, à ces beaux traits, et l’embonpoint avait détruit ce corps
magnifique pendant les douze premières années de mariage. Mais Séverine
rachetait ses imperfections par un regard souverain, superbe, impérieux
et par une certaine attitude de tête pleine de fierté. Ses cheveux
encore noirs, longs et fournis, relevés en hautes tresses sur la tête,
lui prêtaient un air jeune. Elle avait une poitrine et des épaules de
neige, mais tout cela rebondi, plein, de manière à gêner le mouvement
du cou, devenu trop court. Au bout de ses gros bras potelés pendait une
jolie petite main trop grasse. Elle était enfin accablée de tant de vie
et de santé, que par-dessus ses souliers, la chair, quoique contenue,
formait un léger bourrelet. Deux anneaux de nuit, d’une valeur de
mille écus chacun, ornaient ses oreilles. Elle portait un bonnet de
dentelles à nœuds roses, une robe-redingote de mousseline de laine à
raies alternativement roses et gris de lin, bordée de lisérés verts,
qui s’ouvrait par en bas pour laisser voir un jupon garni d’une petite
valenciennes, et un châle de cachemire vert à palmes dont la pointe
traînait jusqu’à terre. Ses pieds ne paraissaient pas à l’aise dans ses
brodequins de peau bronzée.
--Vous n’avez pas tellement faim, dit-elle en jetant les yeux sur
Beauvisage, que vous ne puissiez attendre une demi-heure. Mon père a
fini de dîner, et je ne peux pas manger en repos, sans avoir su ce
qu’il pense et si nous devons aller à Gondreville.
--Va, va, ma bonne, je t’attendrai, dit le bonnetier.
--Mon Dieu, je ne vous déshabituerai donc jamais de me tutoyer?
dit-elle en faisant un geste d’épaules assez significatif.
--Jamais cela ne m’est arrivé devant le monde depuis 1817, dit Philéas.
--Cela vous arrive constamment devant les domestiques et devant votre
fille.
--Comme vous voudrez, Séverine, répondit tristement Beauvisage.
--Surtout, ne dites pas un mot à Cécile de cette détermination des
électeurs, ajouta madame Beauvisage qui se mirait dans la glace en
arrangeant son châle.
--Veux-tu que j’aille avec toi chez ton père? demanda Philéas.
--Non, restez avec Cécile. D’ailleurs, Jean Violette ne doit-il pas
vous payer aujourd’hui le reste de son prix? Il va venir vous apporter
ses vingt mille francs. Voilà trois fois qu’il nous remet à trois
mois; ne lui accordez plus de délais; et s’il n’est pas en mesure,
allez porter son billet à Courtet, l’huissier: soyons en règle, prenez
jugement. Achille Pigoult vous dira comment faire pour toucher notre
argent. Ce Violette est bien le digne petit-fils de son grand-père! je
le crois capable de s’enrichir par une faillite: il n’a ni foi ni loi.
--Il est bien intelligent, dit Beauvisage.
--Vous lui avez donné pour trente mille francs une clientèle et un
établissement qui, certes, en valaient cinquante mille, et en huit ans
il ne vous a payé que dix mille francs...
--Je n’ai jamais poursuivi personne, répondit Beauvisage, et j’aime
mieux perdre mon argent que de tourmenter un pauvre homme...
--Un homme qui se moque de vous!
Beauvisage resta muet. Ne trouvant rien à répondre à cette observation
cruelle, il regarda les planches qui formaient le parquet du salon.
Peut-être l’abolition progressive de l’intelligence et de la volonté
de Beauvisage s’expliquerait-elle par l’abus du sommeil. Couché tous
les soirs à huit heures et levé le lendemain à huit heures, il dormait
depuis vingt ans ses douze heures sans jamais s’être réveillé la nuit,
ou, si ce grave événement arrivait, c’était pour lui le fait le plus
extraordinaire: il passait à sa toilette une heure environ, car sa
femme l’avait habitué à ne se présenter devant elle, au déjeuner, que
rasé, propre et habillé. Quand il était dans le commerce, il partait
après le déjeuner, il allait à ses affaires, et ne revenait que pour le
dîner. Depuis 1832, il avait remplacé les courses d’affaires par une
visite à son beau-père, et par une promenade, ou par des visites en
ville. En tout temps il portait des bottes, un pantalon de drap bleu,
un gilet blanc et un habit bleu, tenue encore exigée par sa femme. Son
linge se recommandait par une blancheur et une finesse d’autant plus
remarquée que Séverine l’obligeait à en changer tous les jours. Ces
soins pour son extérieur, si rarement pris en province, contribuaient
à le faire considérer dans Arcis comme on considère à Paris un homme
élégant.
A l’extérieur, ce digne et grave marchand de bonnets de coton
paraissait donc un personnage; car sa femme était assez spirituelle
pour n’avoir jamais dit une parole qui mît le public d’Arcis dans la
confidence de son désappointement et dans la nullité de son mari, qui,
grâce à ses sourires, à ses phrases obséquieuses et à sa tenue d’homme
riche, passait pour un des hommes les plus considérables. On disait que
Séverine en était si jalouse, qu’elle l’empêchait d’aller en soirée;
tandis que Philéas broyait les roses et les lis sur son teint par la
pesanteur d’un heureux sommeil.
Beauvisage qui vivait selon ses goûts, choyé par sa femme, bien servi
par ses deux domestiques, cajolé par sa fille, se disait l’homme le
plus heureux d’Arcis, et il l’était. Le sentiment de Séverine pour cet
homme nul n’allait pas sans la pitié protectrice de la mère pour ses
enfants. Elle déguisait la dureté des paroles qu’elle était obligée de
lui dire, sous un air de plaisanterie. Aucun ménage n’était plus calme,
et l’aversion que Philéas avait pour le monde, où il s’endormait, où
il ne pouvait pas jouer, ne sachant aucun jeu de cartes, avait rendu
Séverine entièrement maîtresse de ses soirées.
L’arrivée de Cécile mit un terme à l’embarras de Philéas, qui
s’écria:--Comme te voilà belle!
Madame Beauvisage se retourna brusquement et jeta sur sa fille un
regard perçant qui la fit rougir.
--Ah! Cécile, qui vous a dit de faire une pareille toilette?... demanda
la mère.
--N’irons-nous pas ce soir chez madame Marion? Je me suis habillée pour
voir comment m’allait ma nouvelle robe.
--Cécile! Cécile! fit Séverine, pourquoi vouloir tromper votre mère?...
Ce n’est pas bien, je ne suis pas contente de vous, vous voulez me
cacher quelque pensée...
--Qu’a-t-elle donc fait? demanda Beauvisage, enchanté de voir sa fille
si pimpante.
--Ce qu’elle a fait? je le lui dirai!... fit madame Beauvisage en
menaçant du doigt sa fille unique.
Cécile se jeta au cou de sa mère, l’embrassa, la cajola, ce qui, pour
les filles uniques, est une manière d’avoir raison.
Cécile Beauvisage, jeune personne de dix-neuf ans, venait de mettre une
robe de soie gris de lin, garnie de brandebourgs en gris plus foncé,
et qui figurait par devant une redingote. Le corsage à guimpe, orné de
boutons et de jokeys, se terminait en pointe par devant, et se laçait
par derrière comme un corset. Ce faux corset dessinait parfaitement le
dos, les hanches et le buste. La jupe, garnie de trois rangs d’effilés,
faisait des plis charmants, et annonçait par sa coupe et sa façon la
science d’une couturière de Paris. Un joli fichu, garni de dentelle,
retombait sur le corsage. L’héritière avait autour du cou un petit
foulard rose noué très élégamment, et sur la tête un chapeau de paille
orné d’une rose mousseuse. Ses mains étaient gantées de mitaines
de filet noir. Elle était chaussée de brodequins de peau bronzée;
enfin, excepté son petit air endimanché, cette tournure de figurine,
dessinée dans les journaux de mode, devait ravir le père et la mère
de Cécile. Cécile était d’ailleurs bien faite, d’une taille moyenne
et parfaitement proportionnée. Elle avait tressé ses cheveux châtains
selon la mode de 1839, en deux grosses nattes qui lui accompagnaient
le visage et se rattachaient derrière la tête. Sa figure pleine de
santé, d’un ovale distingué, se recommandait par cet air aristocratique
qu’elle ne tenait ni de son père ni de sa mère. Ses yeux, d’un brun
clair, étaient entièrement dépourvus de cette expression douce, calme
et presque mélancolique, si naturelle aux jeunes filles.
Vive, animée, bien portante, Cécile gâtait, par une sorte de positif
bourgeois, et par la liberté de manières que prennent les enfants
gâtés, tout ce que sa physionomie avait de romanesque. Néanmoins
un mari capable de refaire son éducation et d’y effacer les traces
de la vie de province pouvait encore extraire de ce bloc une femme
charmante. En effet, l’orgueil que Séverine mettait en sa fille avait
contre-balancé les effets de sa tendresse. Madame Beauvisage avait eu
le courage de bien élever sa fille; elle s’était habituée avec elle à
une fausse sévérité qui lui permit de se faire obéir et de réprimer
le peu de mal qui se trouvait dans cette âme. La mère et la fille ne
s’étaient jamais quittées; ainsi Cécile avait, ce qui chez les jeunes
filles est plus rare qu’on ne le pense, une pureté de pensée, une
fraîcheur de cœur, une naïveté réelles, entières et parfaites.
--Votre toilette me donne à penser, dit madame Beauvisage: Simon Giguet
vous aurait-il dit quelque chose hier que vous m’auriez caché?
--Eh bien! dit Philéas, un homme qui va recevoir le mandat de ses
concitoyens...
--Ma chère maman, dit Cécile à l’oreille de sa mère, il m’ennuie; mais
il n’y a plus que lui pour moi dans Arcis.
--Tu l’as bien jugé: mais attends que ton grand-père ait prononcé, dit
madame Beauvisage en embrassant sa fille, dont la réponse annonçait un
grand sens tout en révélant une brèche faite dans son innocence par
l’idée du mariage.