Séverine trouva son père assis sur un banc de bois, au bout de sa
terrasse, sous les lilas en fleur et prenant son café, car il était
cinq heures et demie. Elle vit bien, à la douleur gravée sur la figure
de son père, qu’il savait la nouvelle. En effet, le vieux pair de
France venait d’envoyer un valet de chambre à son ami, en le priant
de venir le voir. Jusqu’alors le vieux Grévin n’avait pas voulu trop
encourager l’ambition de sa fille; mais en ce moment, au milieu de
réflexions contradictoires qui se heurtaient dans sa triste méditation,
son secret lui échappa.
--Ma chère enfant, lui dit-il, j’avais formé pour ton avenir les plus
beaux et les plus fiers projets. La mort vient de les renverser. Cécile
eût été vicomtesse Keller, car Charles, par mes soins, eût été nommé
député d’Arcis, et il eût succédé quelque jour à la pairie de son père.
Gondreville, ni sa fille madame Keller, n’auraient refusé les soixante
mille francs de rente que Cécile a en dot, surtout avec la perspective
de cent autres que vous aurez un jour... Tu aurais habité Paris avec
ta fille, et tu y aurais joué ton rôle de belle-mère dans les hautes
régions du pouvoir (madame Beauvisage fit un signe de satisfaction).
Mais nous sommes atteints ici du coup qui frappe ce charmant jeune
homme à qui l’amitié du prince royal était acquise déjà... Maintenant
ce Simon Giguet, qui se pousse sur la scène politique, est un sot, un
sot de la pire espèce, car il se croit un aigle... Vous êtes trop liés
avec les Giguet et la maison Marion pour ne pas mettre beaucoup de
formes à votre refus, et il faut refuser...
--Nous sommes, comme toujours, du même avis, mon père.
--Tout ceci m’oblige à voir mon vieux Malin, d’abord pour le consoler,
puis pour le consulter. Cécile et toi, vous seriez malheureuses avec
une vieille famille du faubourg Saint-Germain, on vous ferait sentir
votre origine de mille façons: nous devons chercher quelque duc de la
façon de Bonaparte, qui soit ruiné; nous serons à même d’avoir ainsi
pour Cécile un beau titre, et nous la marierons séparée de biens. Tu
peux dire que j’ai disposé de la main de Cécile, nous couperons court
ainsi à toutes les demandes saugrenues comme celle d’Antonin Goulard.
Le petit Vinet ne manquera pas de s’offrir, il serait préférable à
tous les épouseurs qui viendront flairer la dot... Il a du talent, de
l’intrigue, et il appartient aux Chargebœuf par sa mère; mais il a trop
de caractère pour ne pas dominer sa femme, et il est assez jeune pour
se faire aimer: tu périras entre ces deux sentiments-là, car je te sais
par cœur, mon enfant!
--Je serai bien embarrassée ce soir, chez les Marion, dit Séverine.
--Eh bien! mon enfant, répondit Grévin, envoie-moi madame Marion, je
lui parlerai, moi!
--Je savais bien, mon père, que vous pensiez à notre avenir, mais je ne
m’attendais pas à ce qu’il fût si brillant, dit madame Beauvisage en
prenant les mains de son père et les lui baisant.
--J’y avais si profondément pensé, reprit Grévin, qu’en 1831, j’ai
acheté un hôtel que tu connais, l’hôtel Beauséant. Madame Beauvisage
fit un mouvement de surprise en apprenant ce secret si bien gardé,
mais elle n’interrompit point son père.--Ce sera mon présent de noces,
dit-il. En 1832, je l’ai loué pour sept ans à des Anglais, à raison de
vingt-quatre mille francs; une jolie affaire, car il ne m’a coûté que
trois cent vingt-cinq mille francs, et en voici près de deux cent mille
de retrouvés. Le bail finit le 15 juillet de cette année.
Séverine embrassa son père au front et sur les deux joues. Cette
dernière révélation agrandissait tellement son avenir, qu’elle eut
comme un éblouissement. «Mon père, par mon conseil, ne donnera que la
nue propriété de cet héritage à ses petits-enfants, se dit-elle en
traversant le pont, j’en aurai l’usufruit; je ne veux pas que ma fille
et un gendre me chassent de chez eux: ils seront chez moi!»
Au dessert, quand les deux bonnes furent attablées dans la cuisine,
et que madame Beauvisage eut la certitude de n’être pas écoutée, elle
jugea nécessaire de faire une petite leçon à Cécile.
--Ma fille, lui dit-elle, conduisez-vous ce soir en personne bien
élevée, et, à dater d’aujourd’hui, prenez un air posé, ne causez
pas légèrement, ne vous promenez pas seule avec M. Giguet, ni avec
M. Olivier Vinet, ni avec le sous-préfet, ni avec M. Martener, avec
personne enfin, pas même avec Achille Pigoult. Vous ne vous marierez
à aucun des jeunes gens d’Arcis ni du département. Vous êtes destinée
à briller à Paris. Aussi, tous les jours, aurez-vous de charmantes
toilettes, pour vous habituer à l’élégance. Nous tâcherons de débaucher
une femme de chambre à la jeune duchesse de Maufrigneuse; nous saurons
ainsi où se fournissent la princesse de Cadignan et la marquise de
Cinq-Cygne!... Oh! je ne veux pas que nous ayons le moindre air
provincial. Vous étudierez trois heures par jour le piano; je ferai
venir tous les jours M. Moïse de Troyes, jusqu’à ce qu’on m’ait dit le
maître que je puis faire venir de Paris. Il faut perfectionner tous vos
talents, car vous n’avez plus qu’un an tout au plus à rester fille.
Vous voilà prévenue, je verrai comment vous vous comporterez ce soir.
Il s’agit de tenir Simon à une grande distance de vous, sans vous
amuser de lui.
--Soyez tranquille, madame, je vais me mettre à adorer l’_inconnu_. Ce
mot, qui fit sourire madame Beauvisage, a besoin d’une explication.
--Ah! je ne l’ai point encore vu, dit Philéas; mais tout le monde parle
de lui. Quand je voudrai savoir qui c’est, j’enverrai le brigadier ou
M. Groslier lui demander son passe-port...
Il n’est pas de petite ville en France où, dans un temps donné, le
drame ou la comédie de l’_étranger_ ne se joue. Souvent l’étranger est
un aventurier qui fait des dupes et qui part, emportant la réputation
d’une femme ou l’argent d’une famille. Plus souvent l’étranger est
un étranger véritable, dont la vie reste assez longtemps mystérieuse
pour que la petite ville soit occupée de ses faits et gestes. Or,
l’avénement probable de Simon Giguet au pouvoir n’était pas le seul
événement grave. Depuis deux jours, l’attention de la ville d’Arcis
avait pour point de mire un personnage arrivé depuis trois jours, qui
se trouvait être le _premier inconnu_ de la génération actuelle. Aussi
l’_inconnu_ faisait-il en ce moment les frais de la conversation dans
toutes les maisons. C’était le soliveau tombé du ciel dans la ville des
grenouilles.
La situation d’Arcis-sur-Aube explique l’effet que devait y produire
l’arrivée d’un étranger. A six lieues avant Troyes, sur la grande
route de Paris, devant une ferme appelée la Belle-Étoile, commence un
chemin départemental qui mène à la ville d’Arcis, en traversant de
vastes plaines où la Seine trace une étroite vallée verte ombragée de
peupliers, qui tranche sur la blancheur des terres crayeuses de la
Champagne. La route qui relie Arcis à Troyes a six lieues de longueur
et fait la corde d’un arc dont les extrémités sont Arcis et Troyes, en
sorte que le plus court chemin pour aller de Paris à Arcis est cette
route départementale qu’on prend à la Belle-Étoile. L’Aube, comme on
l’a dit, n’est navigable que depuis Arcis jusqu’à son embouchure. Ainsi
cette ville, sise à six lieues de la grande route, séparée de Troyes
par des plaines monotones, se trouve perdue au milieu des terres, sans
commerce ni transit, soit par eau, soit par terre. En effet, Sézanne,
situé à quelques lieues d’Arcis, de l’autre côté de l’Aube, est
traversé par une grande route qui économise huit postes sur l’ancienne
route d’Allemagne par Troyes. Arcis est donc une ville entièrement
isolée où ne passe aucune voiture, et qui ne se rattache à Troyes et à
la station de la Belle-Étoile que par des messagers. Tous les habitants
se connaissent, ils connaissent même les voyageurs de commerce qui
viennent pour les affaires des maisons parisiennes: ainsi, comme toutes
les petites villes de province qui sont dans une situation analogue, un
étranger doit y mettre en branle toutes les langues et agiter toutes
les imaginations, quand il reste plus de deux jours sans qu’on sache ni
son nom ni ce qu’il y vient faire.
Or, comme tout Arcis était encore tranquille, trois jours avant la
matinée où, par la volonté du créateur de tant d’histoires celle-ci
commence, tout le monde avait vu venir par la route de la Belle-Étoile
un étranger conduisant un joli tilbury attelé d’un cheval de prix, et
accompagné d’un petit domestique gros comme le poing, monté sur un
cheval de selle. Le messager en relation avec les diligences de Troyes
avait apporté de la Belle-Étoile trois malles venues de Paris, sans
adresse, et appartenant à cet inconnu, qui se logea au _Mulet_.
Chacun, dans Arcis, imagina le soir que ce personnage avait l’intention
d’acheter la terre d’Arcis, et l’on en parla dans beaucoup de ménages
comme du futur propriétaire du château. Le tilbury, le voyageur, ses
chevaux, son domestique, tout paraissait appartenir à un homme tombé
des plus hautes sphères sociales. L’inconnu, sans doute fatigué, ne se
montra pas; peut-être passa-t-il une partie de son temps à s’installer
dans les chambres qu’il choisit, en annonçant devoir demeurer un
certain temps. Il voulut voir la place que ses chevaux devaient occuper
dans l’écurie et se montra très exigeant; il voulut qu’on les séparât
de ceux de l’aubergiste et de ceux qui pourraient venir. En présence
de tant de prétentions singulières, le maître de l’hôtel du _Mulet_
considéra son hôte comme un Anglais. Dès le soir du premier jour,
quelques tentatives furent faites par des curieux, au _Mulet_; mais on
n’obtint aucune lumière du petit groom, qui refusa de s’expliquer sur
son maître, non pas par des défaites ou par le silence, mais par des
moqueries qui parurent être au-dessus de son âge et annoncer une grande
corruption.
Après avoir fait une toilette soignée et avoir dîné, sur les six
heures, il partit à cheval, suivi de son tigre, disparut par la route
de Brienne et ne revint que fort tard.
L’hôte, sa femme et ses filles de chambre ne recueillirent, en
examinant les malles et les effets de l’inconnu, rien qui pût les
éclairer sur le rang, sur le nom, sur la condition ou les projets de
cet hôte mystérieux. Ce fut d’un effet incalculable. On fit mille
commentaires de nature à nécessiter l’intervention du procureur du roi.
A son retour, l’inconnu laissa monter la maîtresse de la maison, qui
lui présenta le livre où, selon les ordonnances de police, il devait
inscrire son nom, sa qualité, le but de son voyage et son point de
départ.
--Je n’écrirai rien, dit-il à la maîtresse de l’auberge. Si vous étiez
tourmentée à ce sujet, vous diriez que je m’y suis refusé, et vous
m’enverriez le sous-préfet, car je n’ai point de passe-port. On vous
fera sur moi bien des questions, madame, reprit-il, mais répondez-moi
comme vous voudrez; je veux que vous ne sachiez rien sur moi, quand
même vous apprendriez malgré moi quelque chose. Si vous me tourmentez,
j’irai à l’hôtel de la Poste, sur la place du Pont, et remarquez que
je compte rester au moins quinze jours ici. Cela me contrarierait
beaucoup, car je sais que vous êtes la sœur de Gothard, l’un des héros
de l’affaire Simeuse.
--Suffit, monsieur! dit la sœur de Gothard, l’intendant des Cinq-Cygne.
Après un pareil mot, l’inconnu put garder près de lui, pendant deux
heures environ, la maîtresse de l’hôtel, et lui fit dire tout ce
qu’elle savait sur Arcis, sur toutes les fortunes, sur tous les
intérêts et sur les fonctionnaires. Le lendemain, il disparut à cheval,
suivi de son tigre, et ne revint qu’à minuit.
On doit comprendre alors la plaisanterie qu’avait faite Cécile, et
que madame Beauvisage crut être sans fondement. Beauvisage et Cécile,
surpris de l’ordre du jour formulé par Séverine, en furent enchantés.
Pendant que sa femme passait une robe pour aller chez madame Marion,
le père entendit sa fille faire les suppositions auxquelles il est si
naturel aux jeunes personnes de se livrer en pareil cas. Puis, fatigué
de sa journée, il alla se coucher lorsque la mère et la fille furent
parties.