V.--LES EMBARRAS DU GOUVERNEMENT D’ARCIS.

En ce moment plusieurs groupes de bourgeois, électeurs ou non,

stationnaient devant le château d’Arcis, dont la grille donne sur la

place, et en retour de laquelle se trouve la porte de la maison Marion.

Cette place est un terrain auquel aboutissent plusieurs routes

et plusieurs rues. Il s’y trouve un marché couvert; puis en face

du château, de l’autre côté de la place, qui n’est ni pavée, ni

macadamisée, et où la pluie dessine de petites ravines, s’étend une

magnifique promenade appelée avenue des Soupirs. Est-ce à l’honneur ou

au blâme des femmes de la ville? Cette amphibologie est sans doute un

trait d’esprit du pays. Deux belles contre-allées plantées de vieux

tilleuls très touffus mènent de la place à un boulevard circulaire qui

forme une autre promenade délaissée comme toutes les promenades de

province, où l’on aperçoit beaucoup plus d’immondices tranquilles que

de promeneurs agités comme ceux de Paris.

Au plus fort de la discussion qu’Achille Pigoult dramatisait avec

un sang-froid et un courage dignes d’un orateur du vrai parlement,

quatre personnages se promenaient de front sous les tilleuls d’une

des contre-allées de l’avenue des Soupirs. Quand ils arrivaient à la

place, ils s’arrêtaient d’un commun accord et regardaient les habitants

d’Arcis qui bourdonnaient devant le château, comme des abeilles

rentrant le soir à leur ruche. Ces quatre promeneurs étaient tout le

parti ministériel d’Arcis: le sous-préfet, le procureur du roi, son

substitut, et M. Martener, le juge d’instruction. Le président du

tribunal est, comme on le sait déjà, partisan de la branche aînée et le

dévoué serviteur de la maison de Cinq-Cygne.

--Non, je ne conçois pas le gouvernement, répéta le sous-préfet en

montrant les groupes qui épaississaient. En de si graves conjonctures,

on me laisse sans instruction!...

--Vous ressemblez en ceci à beaucoup de monde! répondit Olivier Vinet

en souriant.

--Qu’avez-vous à reprocher au gouvernement? demanda le procureur du roi.

--Le ministère est fort embarrassé, reprit le jeune Martener; il sait

que cet arrondissement appartient en quelque sorte aux Keller, et il se

gardera bien de les contrarier. On a des ménagements à garder avec le

seul homme comparable à monsieur de Talleyrand. Ce n’est pas au préfet

que vous deviez envoyer le commissaire de police, mais au comte de

Gondreville.

--En attendant, dit Frédéric Marest, l’opposition se remue, et vous

voyez quelle est l’influence du colonel Giguet. Notre maire, monsieur

Beauvisage, préside cette réunion préparatoire...

--Après tout, dit sournoisement Olivier Vinet au sous-préfet, Simon

Giguet est votre ami, votre camarade de collége; il sera du parti de M.

Thiers, et vous ne risquez rien à favoriser sa nomination.

--Avant de tomber, le ministère actuel peut me destituer. Si nous

savons quand on nous destitue, nous ne savons jamais quand on nous

renomme, dit Antonin Goulard.

--Collinet l’épicier!... voilà le soixante-septième électeur entré

chez le colonel Giguet, dit M. Martener qui faisait son métier de juge

d’instruction en comptant les électeurs.

--Si Charles Keller est le candidat du ministère, reprit Antonin

Goulard, on aurait dû me le dire, et ne pas donner le temps à Simon

Giguet de s’emparer des esprits!

Ces quatre personnages arrivèrent en marchant lentement jusqu’à

l’endroit où cesse le boulevard, et où il devient la place publique.

--Voilà M. Groslier! dit le juge en apercevant un homme à cheval.

Ce cavalier était le commissaire de police; il aperçut le gouvernement

d’Arcis réuni sur la voie publique, et se dirigea vers les quatre

magistrats.

--Eh bien! monsieur Groslier?... fit le sous-préfet en allant causer

avec le commissaire à quelques pas de distance des trois magistrats.

--Monsieur, dit le commissaire de police à voix basse, M. le préfet m’a

chargé de vous apprendre une triste nouvelle: M. le vicomte Charles

Keller est mort. La nouvelle est arrivée avant-hier à Paris par le

télégraphe, et les deux messieurs Keller, le comte de Gondreville,

la maréchale de Carigliano, enfin toute la famille est depuis hier

à Gondreville. Abd-el-Kader a repris l’offensive en Afrique, et la

guerre s’y fait avec acharnement. Ce pauvre jeune homme a été l’une

des premières victimes des hostilités. Vous recevrez ici même,

m’a dit M. le préfet, relativement à l’élection, des instructions

confidentielles...

--Par qui?... demanda le sous-préfet.

--Si je le savais, ce ne serait plus confidentiel, répondit le

commissaire. M. le préfet lui-même ne sait rien. Ce sera, m’a-t-il dit,

un secret entre vous et le ministre. Et il continua son chemin après

avoir vu l’heureux sous-préfet mettant un doigt sur les lèvres pour lui

recommander le silence.

--Eh bien! quelle nouvelle de la préfecture?... dit le procureur du

roi quand Antonin Goulard revint vers le groupe formé par les trois

fonctionnaires.

--Rien de plus satisfaisant, répondit d’un air mystérieux Antonin, qui

marcha lestement comme s’il voulait quitter les magistrats.

En allant vers le milieu de la place assez silencieusement, car les

trois magistrats furent comme piqués de la vitesse affectée par le

sous-préfet, M. Martener aperçut la vieille madame Beauvisage, la

mère de Philéas, entourée par presque tous les bourgeois de la place,

auxquels elle paraissait faire un récit. Un avoué, nommé Sinot, qui

avait la clientèle des royalistes de l’arrondissement d’Arcis, et qui

s’était abstenu d’aller à la réunion Giguet, se détacha du groupe et

courut vers la porte de la maison Marion en sonnant avec force.

--Qu’y a-t-il? dit Frédéric Marest en laissant tomber son lorgnon et

instruisant le sous-préfet et le juge de cette circonstance.

--Il y a, messieurs, répondit Antonin Goulard, ne trouvant plus

d’utilité à la garde d’un secret qui allait être dévoilé par un autre

côté, que Charles Keller a été tué en Afrique, et que cet événement

donne les plus belles chances à Simon Giguet! Vous connaissez Arcis,

il ne pouvait y avoir d’autre candidat ministériel que Charles Keller.

Tout autre rencontrera contre lui le patriotisme du clocher...

--Un pareil imbécile serait nommé!... dit Olivier Vinet en riant.

Le substitut, âgé d’environ vingt-trois ans, fils aîné d’un des plus

fameux procureurs généraux dont l’arrivée au pouvoir date de la

Révolution de Juillet, avait dû naturellement à l’influence de son

père d’entrer dans la magistrature du parquet. Ce procureur général,

toujours nommé député par la ville de Provins, est un des arcs-boutants

du centre à la Chambre. Aussi le fils, dont la mère est une demoiselle

de Chargebœuf, avait-il une assurance, dans ses fonctions et dans son

allure, qui révélait le crédit du père. Il exprimait ses opinions sur

les hommes et sur les choses sans trop se gêner; car il espérait ne

pas rester longtemps dans la ville d’Arcis, et passer procureur du roi

à Versailles, infaillible marchepied d’un poste à Paris. L’air dégagé

de ce petit Vinet, l’espèce de fatuité judiciaire que lui donnait la

certitude de faire son chemin, gênaient d’autant plus Frédéric Marest

que l’esprit le plus mordant appuyait les allures indisciplinées de son

jeune subordonné. Le procureur du roi, homme de quarante ans, qui,

sous la Restauration, avait mis six ans à devenir premier substitut,

et que la Révolution de Juillet oubliait au parquet d’Arcis, quoiqu’il

eût dix-huit mille francs de rente, se trouvait perpétuellement pris

entre le désir de se concilier les bonnes grâces d’un procureur général

susceptible d’être garde des sceaux tout comme tant d’avocats députés,

et la nécessité de garder sa dignité.

Olivier Vinet, mince et fluet, blond, à la figure fade relevée par

deux yeux verts pleins de malice, était de ces jeunes gens railleurs,

portés au plaisir, qui savent reprendre l’air gourmé, rogue et pédant

dont s’arment les magistrats une fois sur leur siége. Le grand, gros,

épais et grave procureur du roi venait d’inventer depuis quelques jours

un système au moyen duquel il se tirait d’affaires avec le désespérant

Vinet, il le traitait comme un père traite un enfant gâté.

--Olivier, répondit-il à son substitut en lui frappant sur l’épaule,

un homme qui a autant de portée que vous doit penser que maître Giguet

peut devenir député. Vous eussiez dit votre mot tout aussi bien devant

des gens d’Arcis qu’entre amis.

--Il a quelque chose contre Giguet, dit alors M. Martener.

Ce bon jeune homme, assez lourd, mais plein de capacité, fils d’un

médecin de Provins, devait sa place au procureur général Vinet, qui

fut pendant longtemps avocat à Provins, et qui protégeait les gens de

Provins comme le comte de Gondreville protégeait ceux d’Arcis. (Voir

_Pierrette_.)

--Quoi? fit Antonin.

--Le patriotisme du clocher est terrible contre un homme qu’on impose

à des électeurs, reprit le juge; mais quand il s’agira pour les bonnes

gens d’Arcis d’élever un de leurs égaux, la jalousie, l’envie, seront

plus fortes que le patriotisme.

--C’est bien simple, dit le procureur du roi, mais c’est bien vrai...

Si vous pouvez réunir cinquante voix ministérielles, vous vous

trouverez vraisemblablement le maître des élections ici, ajouta-t-il en

regardant Antonin Goulard.

--Il suffit d’opposer un candidat du même genre à Simon Giguet, dit

Olivier Vinet.

Le sous-préfet laissa percer sur sa figure un mouvement de satisfaction

qui ne pouvait échapper à aucun de ses trois compagnons, avec lesquels

il s’entendait d’ailleurs très bien. Garçons tous les quatre, tous

assez riches, ils avaient formé sans aucune préméditation une alliance

pour échapper aux ennuis de la province. Les trois fonctionnaires

avaient d’ailleurs remarqué déjà l’espèce de jalousie que Giguet

inspirait à Goulard, et qu’une notice sur leurs antécédents fera

comprendre.

Fils d’un ancien piqueur de la maison de Simeuse, enrichi par un achat

de biens nationaux, Antonin Goulard était, comme Simon Giguet, un

enfant d’Arcis. Le vieux Goulard son père quitta l’abbaye du Valpreux

(corruption du Val des Preux) pour habiter Arcis après la mort de

sa femme, et il envoya son fils Antonin au lycée impérial, où le

colonel Giguet avait déjà mis son fils Simon. Les deux compatriotes,

après s’être trouvés camarades de collége, firent à Paris leur droit

ensemble, et leur amitié s’y continua dans les amusements de la

jeunesse. Ils se promirent de s’aider l’un l’autre à parvenir en

se trouvant tous deux dans des carrières différentes. Mais le sort

voulut qu’ils devinssent rivaux. Malgré ses avantages assez positifs,

malgré la croix de la Légion d’honneur que le comte de Gondreville, à

défaut d’avancement, avait fait obtenir à Goulard et qui fleurissait

sa boutonnière, l’offre de son cœur et de sa position avait été

honnêtement rejetée, quand six mois avant le jour où cette histoire

commence, Antonin s’était présenté lui-même secrètement à madame

Beauvisage.

Aucune démarche de ce genre n’est secrète en province. Le procureur

du roi, Frédéric Marest, dont la fortune, la boutonnière, la position

étaient égales à celles d’Antonin Goulard, avait essuyé, trois ans

auparavant, un refus motivé sur la différence des âges.

Aussi le sous-préfet et le procureur du roi se renfermaient-ils dans

les bornes d’une exacte politesse avec les Beauvisage, et se moquaient

d’eux en petit comité. Tous deux, en se promenant, ils venaient de

deviner et de se communiquer le secret de la candidature de Simon

Giguet, car ils avaient compris, la veille, les espérances de madame

Marion. Possédés l’un et l’autre du sentiment qui anime le _chien

du jardinier_, ils étaient pleins d’une secrète bonne volonté pour

empêcher l’avocat d’épouser la riche héritière dont la main leur avait

été refusée.

--Dieu veuille que je sois le maître des élections, reprit le

sous-préfet, et que le comte de Gondreville me fasse nommer préfet, car

je n’ai pas plus envie que vous de rester ici, quoique je sois d’Arcis.

--Vous avez une belle occasion de vous faire nommer député, mon chef,

dit Olivier Vinet à Marest... Venez voir mon père, qui sans doute

arrivera dans quelques heures à Provins, et nous lui demanderons de

vous faire prendre pour candidat ministériel...

--Restez ici, reprit Antonin, le ministère a des vues sur la

candidature d’Arcis...

--Ah! bah! Mais il y a deux ministères: celui qui croit faire les

élections, et celui qui croit en profiter, dit Vinet.

--Ne compliquons pas les embarras d’Antonin, répondit Frédéric Marest

en faisant un clignement d’yeux à son substitut.

Les quatre magistrats, alors arrivés bien au delà de l’avenue des

Soupirs, sur la place, s’avancèrent jusque devant l’auberge du _Mulet_,

en voyant venir Poupart qui sortait de chez madame Marion. En ce

moment, la porte cochère de la maison vomissait les soixante-sept

conspirateurs.

--Vous êtes donc allé dans cette maison? lui dit Antonin Goulard en lui

montrant les murs du jardin Marion qui bordent la route de Brienne en

face des écuries du _Mulet_.

--Je n’y retournerai plus, monsieur le sous-préfet, répondit

l’aubergiste: le fils de M. Keller est mort, je n’ai plus rien à faire.

Dieu s’est chargé de faire la place nette...

--Hé bien! Pigoult?... fit Olivier Vinet en voyant venir toute

l’opposition de l’assemblée Marion.

--Eh bien! répondit le notaire sur le front de qui la sueur non séchée

témoignait de ses efforts, Sinot est venu nous apprendre une nouvelle

qui les a mis tous d’accord! A l’exception de cinq dissidents: Poupart,

mon grand-père, Mollot, Sinot et moi, tous ont juré, comme au Jeu de

Paume, d’employer leurs moyens au triomphe de Simon Giguet, de qui je

me suis fait un ennemi mortel. Oh! nous nous étions bien échauffés!

J’ai toujours amené les Giguet à fulminer contre les Gondreville!

Ainsi, le vieux comte sera de mon côté. Pas plus tard que demain, il

saura tout ce que les soi-disant patriotes d’Arcis ont dit de lui, de

sa corruption, de ses infamies, pour se soustraire à sa protection, ou,

selon eux, à son joug.

--Ils sont unanimes, dit en souriant Olivier Vinet.

--Aujourd’hui, répondit M. Martener.

--Oh! s’écria Pigoult, le sentiment général des électeurs est de nommer

un homme du pays. Qui voulez-vous opposer à Simon Giguet? un homme qui

vient de passer deux heures à expliquer le mot _Progrès_!...

--Nous trouverons le vieux Grévin! s’écria le sous-préfet.

--Il est sans ambition, répondit Pigoult; mais il faut avant tout

consulter le comte de Gondreville. Tenez, voyez, ajouta-t-il, avec

quels soins Simon reconduit cette ganache dorée de Beauvisage. Et il

montrait l’avocat qui tenait le maire par le bras et lui parlait à

l’oreille. Beauvisage saluait à droite et à gauche tous les habitants,

qui le regardaient avec la déférence que les gens de la province

témoignent à l’homme le plus riche de leur ville.

--Il le soigne comme père et maire! répliqua Vinet.

--Oh! il aura beau le papelarder, répondit Pigoult qui saisit la pensée

cachée dans le calembour du substitut, la main de Cécile ne dépend ni

du père ni de la mère.

--Et de qui donc?...

--De mon ancien patron. Simon serait nommé député d’Arcis, il n’aurait

pas ville gagnée...

Quoi que le sous-préfet et Frédéric Marest pussent dire à Pigoult, il

refusa d’expliquer cette exclamation qui leur avait justement paru

grosse d’événements, et qui révélait une certaine connaissance des

projets de la famille Beauvisage.

Tout Arcis était en mouvement, non-seulement à cause de la fatale

nouvelle qui venait d’atteindre la famille Gondreville, mais encore à

cause de la grande résolution prise chez les Giguet où, dans ce moment,

les trois domestiques et madame Marion travaillaient à tout remettre en

état pour être en mesure de recevoir pendant la soirée leurs habitués,

que la curiosité devait attirer au grand complet.

La Comédie humaine - Volume 12. Scènes de la vie parisienne et scènes de la vie politique · 第 56 / 104 题