La Champagne a l’apparence d’un pays pauvre et n’est qu’un pauvre pays.
Son aspect est généralement triste, la campagne y est plate. Si vous
traversez les villages et même les villes, vous n’apercevez que de
méchantes constructions en bois ou en pisé; les plus luxueuses sont
de briques. La pierre y est à peine employée pour les établissements
publics. Aussi le château, le palais de justice d’Arcis, l’église,
sont-ils les seuls édifices bâtis de pierre. Néanmoins la Champagne,
ou, si vous voulez, les départements de l’Aube, de la Marne et de la
Haute-Marne, déjà richement dotés de ces vignobles dont la renommée est
universelle, sont encore pleins d’industries florissantes.
Sans parler des manufactures de Reims, presque toute la bonneterie
de France, commerce considérable, se fabrique autour de Troyes. La
campagne, dans un rayon de dix lieues, est couverte d’ouvriers dont
les métiers s’aperçoivent par les portes ouvertes quand on passe dans
les villages. Ces ouvriers correspondent à des facteurs, lesquels
aboutissent à un spéculateur appelé fabricant. Ce fabricant traite
avec des maisons de Paris ou souvent avec de simples bonnetiers au
détail qui, les uns et les autres, ont une enseigne où se lisent ces
mots: _Fabrique de bonneteries_. Ni les uns ni les autres ne font
un bas, ni un bonnet, ni une chaussette. La bonneterie vient de la
Champagne en grande partie, car il existe à Paris des ouvriers qui
rivalisent avec les Champenois. Cet intermédiaire entre le producteur
et le consommateur n’est pas une plaie particulière à la bonneterie.
Il existe dans la plupart des commerces, et renchérit la marchandise
de tout le bénéfice exigé par l’entrepositaire. Abattre ces consolis
coûteuses qui nuisent à la vente des produits, serait une entreprise
grandiose qui, par ses résultats, arriverait à la hauteur d’une
œuvre politique. En effet, l’industrie tout entière y gagnerait, en
établissant à l’intérieur ce bon marché si nécessaire à l’extérieur
pour soutenir victorieusement la guerre industrielle avec l’étranger;
bataille tout aussi meurtrière que celle des armes.
Mais la destruction d’un abus de ce genre ne rapporterait pas aux
philanthropes modernes la gloire et les avantages d’une polémique
soutenue pour les noix creuses de la négrophilie ou du système
pénitentiaire; aussi le commerce interlope de ces _banquiers de
marchandises_ continuera-t-il à peser pendant longtemps et sur
la production et sur la consommation. En France, dans ce pays si
spirituel, il semble que simplifier ce soit détruire. La révolution de
1789 y fait encore peur.
On voit, par l’énergie industrielle que déploie un pays pour qui la
nature est marâtre, quels progrès y ferait l’agriculture si l’argent
consentait à commanditer le sol, qui n’est pas plus ingrat dans la
Champagne qu’il l’est en Écosse, où les capitaux ont produit des
merveilles. Aussi le jour où l’agriculture aura vaincu les portions
infertiles de ces départements; quand l’industrie aura semé quelques
capitaux sur la craie champenoise, la prospérité triplera-t-elle.
En effet, le pays est sans luxe, les habitations y sont dénuées; le
confort des Anglais y pénétrera, l’argent y prendra cette rapide
circulation qui est la moitié de la richesse, et qui commence dans
beaucoup de contrées inertes de la France.
Les écrivains, les administrateurs, l’Église du haut de ses chaires,
la Presse du haut de ses colonnes, tous ceux à qui le hasard donne
le pouvoir d’influer sur les masses, doivent le dire et le redire:
thésauriser est un crime social. L’économie intelligente de la province
arrête la vie du corps industriel et gêne la santé de la nation.
Ainsi, la petite ville d’Arcis, sans transit, sans passage, en
apparence vouée à l’immobilité la plus complète, est, relativement, une
ville riche et pleine de capitaux lentement amassés dans l’industrie de
la bonneterie.
M. Philéas Beauvisage était l’Alexandre, ou, si vous voulez, l’Attila
de cette partie. Voici comment cet honorable industriel avait conquis
sa suprématie sur le coton. Resté le seul enfant des Beauvisage,
anciens fermiers de la magnifique ferme de Bellache, dépendant de la
terre de Gondreville, ses parents firent en 1811 un sacrifice pour
le sauver de la conscription, en achetant un homme. Depuis, la mère
Beauvisage, devenue veuve, avait en 1813 encore soustrait son fils
unique à l’enrôlement des Gardes d’Honneur, grâce au crédit du comte
de Gondreville. En 1813, Philéas, âgé de vingt et un ans, s’était
déjà voué depuis trois ans au commerce pacifique de la bonneterie. En
se trouvant alors à la fin du bail de Bellache, la vieille fermière
refusa de le continuer. Elle se voyait en effet assez d’ouvrage pour
ses vieux jours à faire valoir ses biens. Pour que rien ne troublât sa
vieillesse, elle voulut procéder chez M. Grévin, le notaire d’Arcis, à
la liquidation de la succession de son mari, quoique son fils ne lui
demandât aucun compte; il en résulta qu’elle lui devait cent cinquante
mille francs environ. La bonne femme ne vendit point ses terres, dont
la plus grande partie provenait du malheureux Michu, l’ancien régisseur
de la maison de Simeuse; elle remit la somme en argent à son fils, en
l’engageant à traiter de la maison de son patron, M. Pigoult, le fils
du vieux juge de paix, dont les affaires étaient devenues si mauvaises,
qu’on suspecta, comme on l’a dit déjà, sa mort d’être volontaire.
Philéas Beauvisage, garçon sage et plein de respect pour sa mère, eut
bientôt conclu l’affaire avec son patron; et comme il tenait de ses
parents la bosse que les phrénologistes appellent l’_acquisivité_, son
ardeur de jeunesse se porta sur ce commerce qui lui parut magnifique
et qu’il voulut agrandir par la spéculation. Ce prénom de Philéas,
qui peut paraître extraordinaire, est une des mille bizarreries dues
à la Révolution. Attachés à la famille Simeuse, et conséquemment bon
catholiques, les Beauvisage avaient voulu faire baptiser leur enfant.
Le curé de Cinq-Cygne, l’abbé Goujet, consulté par les fermiers, leur
conseilla de donner à leur fils Philéas pour patron, un saint dont
le nom grec satisferait la municipalité; car cet enfant naquit à une
époque où les enfants s’inscrivaient à l’état civil sous les noms
bizarres du calendrier républicain.
En 1814, la bonneterie, commerce peu chanceux en temps ordinaires,
était soumise à toutes les variations des prix du coton. Le prix du
coton dépendait du triomphe ou de la défaite de l’empereur Napoléon
dont les adversaires, les généraux anglais, disaient en Espagne:--La
ville est prise, faites avancer les ballots...
Pigoult, l’ex-patron du jeune Philéas, fournissait la matière première
à ses ouvriers dans les campagnes. Au moment où il vendit sa maison de
commerce au fils Beauvisage, il possédait une forte partie de cotons
achetés en pleine hausse, tandis que de Lisbonne on en introduisait
des masses dans l’Empire à six sous le kilogramme, en vertu du fameux
décret de l’Empereur. La réaction produite en France par l’introduction
de ces cotons causa la mort de Pigoult, le père d’Achille, et commença
la fortune de Philéas, qui, loin de perdre la tête comme son patron,
se fit un prix moyen en achetant du coton à bon marché, en quantité
double de celle acquise par son prédécesseur. Cette idée si simple
permit à Philéas de tripler la fabrication, de se poser en bienfaiteur
des ouvriers, et il put verser ses bonneteries dans Paris et en France,
avec des bénéfices, quand les plus heureux vendaient à prix coûtant. Au
commencement de 1814, Philéas avait vidé ses magasins. La perspective
d’une guerres sur le territoire, et dont les malheurs devaient peser
principalement sur la Champagne, le rendit prudent; il ne fit rien
fabriquer, et se tint prêt à tout événement avec ses capitaux réalisés
en or.
A cette époque, les lignes de Douanes étaient enfoncées. Napoléon
n’avait pu se passer de ses trente mille douaniers pour sa lutte sur
le territoire. Le coton, introduit par mille trous faits à la haie de
nos frontières, se glissait sur tous les marchés de la France. On ne
se figure pas combien le coton fut fin et alerte à cette époque, ni
avec quelle avidité les Anglais s’emparèrent d’un pays où les bas de
coton valaient six francs, et où les chemises de percale étaient un
objet de luxe! Les fabricants du second ordre, les principaux ouvriers,
comptant sur le génie de Napoléon, avaient acheté les cotons venus
d’Espagne. Ils travaillèrent dans l’espoir de faire la loi plus tard
aux négociants de Paris. Philéas observa ces faits. Puis, quand la
guerre ravagea la Champagne, il se tint entre l’armée française et
Paris. A chaque bataille perdue, il se présentait chez les ouvriers
qui avaient enterré leurs produits dans des futailles, les silos de
la bonneterie; puis, l’or à la main, ce cosaque du tricot achetait
au-dessous du prix de fabrication, de village en village, les tonneaux
de marchandises qui pouvaient du jour au lendemain devenir la proie
d’un ennemi dont les pieds avaient autant besoin d’être chaussés que le
gosier d’être humecté.
Philéas déploya dans ces circonstances malheureuses une activité
presque égale à celle de l’Empereur. Ce général en bonneterie fit
commercialement la campagne de 1814 avec un courage ignoré. A une
lieue en arrière, là où le général se portait à une lieue en avant,
il accaparait des bonnets et des bas de coton dans son succès, là où
l’Empereur recueillait dans ses revers des palmes immortelles. Le génie
fut égal de part et d’autre, quoiqu’il s’exerçât dans des sphères
différentes et que l’un pensât à couvrir les têtes en aussi grand
nombre que l’autre en faisait tomber. Obligé de se créer des moyens
de transport pour sauver ses tonnes de bonneterie qu’il emmagasina
dans un faubourg de Paris, Philéas mit souvent en réquisition des
chevaux et des fourgons, comme s’il s’agissait du salut de l’Empire.
Mais la majesté du commerce ne valait-elle pas celle de Napoléon?
Les marchands anglais, après avoir soldé l’Europe, n’avaient-ils
pas raison du colosse qui menaçait leurs boutiques?... Au moment où
l’Empereur abdiquait à Fontainebleau, Philéas triomphant se trouvait
maître de l’article. Il soutint, par suite de ses habiles manœuvres,
la dépréciation des cotons, et doubla sa fortune au moment où les
plus heureux fabricants étaient ceux qui se défaisaient de leurs
marchandises à cinquante pour cent de perte. Il revint à Arcis, riche
de trois cent mille francs, dont la moitié, placée sur le Grand-Livre
à soixante francs, lui produisit quinze mille livres de rentes. Cent
mille francs furent destinés à doubler le capital nécessaire à son
commerce. Il employa le reste à bâtir, meubler, orner une belle maison
sur la place du Pont, à Arcis.
Au retour du bonnetier triomphant, monsieur Grévin fut naturellement
son confident. Le notaire avait alors à marier une fille unique,
âgée de vingt ans. Le beau-père de Grévin, qui fut pendant quarante
ans médecin d’Arcis, n’était pas encore mort. Grévin, déjà veuf,
connaissait la fortune de la mère Beauvisage. Il crut à l’énergie,
à la capacité d’un jeune homme assez hardi pour avoir ainsi fait la
campagne de 1814. Séverine Grévin avait en dot la fortune de sa mère,
soixante mille francs. Que pouvait laisser le vieux bonhomme Varlet à
Séverine? tout au plus une pareille somme. Grévin était alors âgé de
cinquante ans; il craignait de mourir; il ne voyait plus jour, sous la
Restauration, à marier sa fille à son goût; car, pour elle, il avait
de l’ambition. Dans ces circonstances, il eut la finesse de se faire
demander sa fille en mariage par Philéas.
Séverine Grévin, jeune personne bien élevée, belle, passait alors pour
être un des bons partis d’Arcis. D’ailleurs une alliance avec l’ami le
plus intime du sénateur, comte de Gondreville, maintenu pair de France,
ne pouvait qu’honorer le fils d’un fermier de Gondreville; la veuve
Beauvisage eût fait un sacrifice pour l’obtenir; mais, en apprenant
le succès de son fils, elle se dispensa de lui donner une dot, sage
réserve qui fut imitée par le notaire. Ainsi fut consommée l’union du
fils d’un fermier, jadis si fidèle aux Simeuse, avec la fille d’un de
leurs plus cruels ennemis. C’est peut-être la seule application qui se
fit du mot de Louis XVIII: _Union et oubli_.
Au second retour des Bourbons, le vieux médecin, monsieur Varlet,
mourut à soixante-seize ans, laissant deux cent mille francs en or dans
sa cave, outre ses biens évalués à une somme égale. Ainsi Philéas et sa
femme eurent, dès 1816, en dehors de leur commerce, trente mille francs
de rente; car Grévin voulut placer en immeubles la fortune de sa fille,
et Beauvisage ne s’y opposa point. Les sommes recueillies par Séverine
Grévin dans la succession de son grand-père donnèrent à peine quinze
mille francs de revenu, malgré les belles occasions de placement que
rechercha le vieux Grévin.
[Illustration: PHILÉAS BEAUVISAGE.
Il souriait toujours à tout le monde. Ses lèvres poupines auraient
souri à un enterrement.]
Ces deux premières années suffirent à madame Beauvisage et à Grévin
pour reconnaître la profonde ineptie de Philéas. Le coup d’œil de la
rapacité commerciale avait paru l’effet d’une capacité supérieure au
vieux notaire, de même qu’il avait pris la jeunesse pour la force, et
le bonheur pour le génie des affaires. Mais si Philéas savait lire,
écrire et bien compter, jamais il n’avait rien lu. D’une ignorance
crasse, on ne pouvait pas avoir avec lui la plus petite conversation,
il répondait par un déluge de lieux communs agréablement débités.
Seulement, en sa qualité de fils de fermier, il ne manquait pas de bon
sens commercial. La parole d’autrui devait exprimer des propositions
nettes, claires, saisissables, mais il ne rendait jamais la pareille
à son adversaire. Philéas, bon et même tendre, pleurait au moindre
récit pathétique. Cette bonté lui fit surtout respecter sa femme, dont
la supériorité lui causa la plus profonde admiration. Séverine, femme
à idées, savait tout, selon Philéas. Puis elle voyait d’autant plus
juste, qu’elle consultait son père en toute chose. Enfin elle possédait
une grande fermeté qui la rendit chez elle maîtresse absolue. Dès que
ce résultat fut obtenu, le vieux notaire eut moins de regret en voyant
sa fille heureuse par une domination qui satisfait toujours les femmes
de ce caractère; mais restait la femme! Voici ce que trouva, dit-on, la
femme.