IV.--UN PREMIER ORAGE PARLEMENTAIRE.

--Messieurs, dit l’avocat, qu’il me soit permis de remercier M. Achille

Pigoult qui, bien que notre réunion soit tout amicale...

--C’est la réunion préparatoire de la grande réunion préparatoire, dit

l’avoué Marcelin.

--C’est ce que j’allais expliquer, reprit Simon. Je remercie avant

tout M. Achille Pigoult d’y avoir introduit la rigueur des formes

parlementaires. Voici la première fois que l’arrondissement d’Arcis

usera librement...

--Librement! dit Pigoult en interrompant l’orateur.

--Librement! cria l’assemblée.

--Librement, reprit Simon Giguet, de ses droits dans la grande bataille

de l’élection générale pour la Chambre des députés; et comme dans

quelques jours nous aurons une réunion à laquelle assisteront tous les

électeurs pour juger du mérite des candidats, nous devons nous estimer

très heureux d’avoir pu nous habituer ici, en petit comité, aux usages

de ces assemblées; nous en serons plus forts pour décider de l’avenir

politique de la ville d’Arcis, car il s’agit aujourd’hui de substituer

une ville à une famille, le pays à un homme...

Simon fit alors l’histoire des élections depuis vingt ans. Tout en

approuvant la constante nomination de François Keller, il dit que le

moment était venu de secouer le joug de la maison Gondreville. Arcis

ne devait pas plus être un fief libéral qu’un fief des Cinq-Cygne. Il

s’élevait en France, en ce moment, des opinions avancées que les Keller

ne représentaient pas. Charles Keller, devenu vicomte, appartenait à

la cour, il n’aurait aucune indépendance; car, en le présentant ici

comme candidat, on pensait bien plus à faire de lui le successeur à

la pairie de son père que le successeur d’un député, etc., etc. Enfin,

Simon se présentait au choix de ses concitoyens en s’engageant à siéger

auprès de l’illustre M. Odilon Barrot, et à ne jamais déserter le

glorieux drapeau du progrès.

Le progrès, un de ces mots derrière lesquels on essayait alors de

grouper beaucoup plus d’ambitions menteuses que d’idées; car, après

1830, il ne pouvait représenter que les prétentions de quelques

démocrates affamés. Néanmoins ce mot faisait encore beaucoup d’effet

dans Arcis et donnait de la consistance à qui l’inscrivait sur son

drapeau. Se dire un homme de progrès, c’était se proclamer philosophe

en toute chose et puritain en politique. On se déclarait ainsi pour

les chemins de fer, les mackintosh, les pénitenciers, le pavage de

bois, l’indépendance des nègres, les caisses d’épargne, les souliers

sans couture, l’éclairage au gaz, les trottoirs d’asphalte, le vote

universel, la réduction de la liste civile. Enfin, c’était se prononcer

contre les traités de 1815, contre la branche aînée, contre le colosse

du Nord, la perfide Albion, contre toutes les entreprises bonnes ou

mauvaises du gouvernement. Comme on le voit, le mot _progrès_ peut

aussi bien signifier: Non! que Oui!... C’était le réchampissage du mot

_libéralisme_, un nouveau mot d’ordre pour des ambitions nouvelles.

--Si j’ai bien compris ce que nous venons faire ici, dit Jean Violette,

un fabricant de bas qui avait acheté depuis deux ans la maison

Beauvisage, il s’agit de nous engager tous à faire nommer, en usant de

tous nos moyens, M. Simon Giguet aux élections comme député, à la place

du comte François Keller. Si chacun de nous entend se coaliser ainsi,

nous n’avons qu’à dire tout bonnement oui ou non là-dessus.

--C’est aller trop promptement au fait! Les affaires politiques ne

marchent pas ainsi, car ce ne serait plus de la politique! s’écria

Pigoult, dont le grand-père, âgé de quatre-vingt-six ans, entra dans

la salle. Le préopinant décide ce qui, selon mes faibles lumières, me

paraît devoir être l’objet de la discussion. Je demande la parole.

--La parole est à M. Achille Pigoult, dit Beauvisage, qui put prononcer

enfin cette phrase avec sa dignité municipale et constitutionnelle.

--Messieurs, dit le petit notaire, s’il était une maison dans Arcis

où l’on ne devait pas s’élever contre l’influence du comte de

Gondreville et des Keller, ne devait-ce pas être celle-ci?... Le digne

colonel Giguet est le seul ici qui n’ait pas ressenti les effets du

pouvoir sénatorial, car il n’a rien demandé certainement au comte de

Gondreville, qui l’a fait rayer de la liste des proscrits de 1815,

et lui a fait avoir la pension dont il jouit, sans que le vénérable

colonel, notre gloire à tous, ait bougé...

Un murmure flatteur pour le vieillard accueillit cette observation.

--Mais, reprit l’orateur, les Marion sont couverts des bienfaits du

comte. Sans cette protection, le feu colonel Giguet n’eût jamais

commandé la gendarmerie de l’Aube. Feu M. Marion n’eût jamais présidé

de cour impériale sans l’appui du comte, de qui je serai toujours

l’obligé, moi!... Vous trouverez donc naturel que je sois son avocat

dans cette enceinte!... Enfin il est peu de personnes, dans notre

arrondissement, qui n’aient reçu des bienfaits de cette famille... (Il

se fit une rumeur.)

--Un candidat se met sur la sellette, et, reprit Achille avec feu, j’ai

le droit d’interroger sa vie avant de l’investir de mes pouvoirs. Or,

je ne veux pas d’ingratitude chez mon mandataire, car l’ingratitude est

comme le malheur: l’une attire l’autre. Nous avons été, dites-vous,

le marchepied des Keller: eh bien! ce que je viens d’entendre me

fait craindre d’être le marchepied des Giguet. Nous sommes dans le

siècle du positif, n’est-ce pas? Eh bien! examinons quels seront, pour

l’arrondissement d’Arcis, les résultats de la nomination de Simon

Giguet. On vous parle d’indépendance? Simon, que je maltraite comme

candidat, est mon ami, comme il est celui de tous ceux qui m’écoutent,

et je serai personnellement charmé de le voir devenir un orateur de

la gauche, se placer entre Garnier-Pagès et Laffitte; mais qu’en

reviendra-t-il à l’arrondissement?... L’arrondissement aura perdu

l’appui du comte de Gondreville et celui des Keller... Nous avons tous

besoin de l’un et des autres dans une période de cinq ans. On va voir

la maréchale de Carigliano pour obtenir la réforme d’un gaillard dont

le numéro est mauvais. On a recours au crédit des Keller dans bien des

affaires qui se décident sur leur recommandation. On a toujours trouvé

le vieux comte de Gondreville prêt à nous rendre service: il suffit

d’être d’Arcis pour entrer chez lui sans faire antichambre. Ces trois

familles connaissent toutes les familles d’Arcis... Où est la caisse de

la maison Giguet, et quelle sera son influence dans les ministères?...

De quel crédit jouira-t-elle sur la place de Paris? S’il faut

reconstruire en pierre notre méchant pont de bois, obtiendra-t-elle

du département et de l’État les fonds nécessaires?... En nommant

Charles Keller, nous continuons un pacte d’alliance et d’amitié qui,

jusqu’aujourd’hui, ne nous a donné que des bénéfices. En nommant mon

bon, mon excellent camarade de collége, mon digne ami Simon Giguet,

nous réaliserons des pertes jusqu’au jour où il sera ministre! Je

connais assez sa modestie pour croire qu’il ne me démentira pas si je

doute de sa nomination très prochaine à ce poste!... (Rires.) Je suis

venu dans cette réunion pour m’opposer à un acte que je regarde comme

fatal à notre arrondissement. Charles Keller appartient à la cour! me

dira-t-on. Eh! tant mieux! nous n’aurons pas à payer les frais de son

apprentissage politique; il sait les affaires du pays, il connaît les

nécessités parlementaires, il est plus près d’être homme d’État que mon

ami Simon, qui n’a pas la prétention de s’être fait Pitt ou Talleyrand,

dans notre petite ville d’Arcis...

--Danton en est sorti!... cria le colonel Giguet, furieux de cette

improvisation pleine de justesse.

--Bravo!... Ce mot fut une acclamation; soixante personnes battirent

des mains.

--Mon père a bien de l’esprit, dit tout bas Simon Giguet à Beauvisage.

--Je ne comprends pas qu’à propos d’une élection, dit le vieux colonel

à qui le sang bouillait dans le visage et qui se leva soudain, on

tiraille les liens qui nous unissent au comte de Gondreville. Mon

fils tient sa fortune de sa mère, il n’a rien demandé au comte de

Gondreville. Le comte n’aurait pas existé que Simon serait ce qu’il

est: le fils d’un colonel d’artillerie qui doit ses grades à ses

services, et un avocat dont les opinions n’ont pas varié. Je dirais

tout haut au comte de Gondreville et en face: «Nous avons nommé votre

gendre pendant vingt ans; aujourd’hui nous voulons faire voir qu’en

le nommant nous agissions volontairement, et nous prenons un homme

d’Arcis, afin de montrer que le vieil esprit de 1789, à qui vous avez

dû votre fortune, vit toujours dans la patrie des Danton, des Malin,

des Grévin, des Pigoult, des Marion...» Et voilà!

Et le vieillard s’assit. Il se fit alors un grand brouhaha. Achille

ouvrit la bouche pour répliquer. Beauvisage, qui ne se serait pas cru

président s’il n’avait pas agité sa sonnette, augmenta le tapage en

réclamant le silence. Il était alors deux heures.

--Je prends la liberté de faire observer à l’honorable colonel Giguet,

dont les sentiments sont faciles à comprendre, qu’il a pris de lui-même

la parole; et c’est contre les usages parlementaires, dit Achille

Pigoult.

--Je ne crois pas nécessaire de rappeler à l’ordre le colonel, dit

Beauvisage. Il est père. (Le silence se rétablit.)

--Nous ne sommes pas venus ici, s’écria Fromaget, pour dire _amen_ à

tout ce que voudraient messieurs Giguet père et fils...

--Non! non! cria l’assemblée.

--Ça va mal! dit madame Marion à sa cuisinière.

--Messieurs, reprit Achille, je me borne à demander catégoriquement à

mon ami Simon Giguet ce qu’il compte faire pour nos intérêts!...

--Oui, oui.

--Depuis quand, dit Simon Giguet, de bons citoyens comme ceux d’Arcis

voudraient-ils faire métier et marchandise de la sainte mission de

député?

On ne se figure pas l’effet que produisent les beaux sentiments sur

les hommes réunis. On applaudit aux grandes maximes, et l’on n’en vote

pas moins l’abaissement de son pays, comme le forçat qui souhaite la

punition de Robert Macaire, en voyant jouer la pièce, n’en va pas moins

assassiner un monsieur Germeuil quelconque.

--Bravo! crièrent quelques électeurs, Giguet pur sang!

--Vous m’enverrez à la chambre, si vous m’y envoyiez, pour y

représenter des principes, les principes de 1789! pour être un des

chiffres, si vous voulez, de l’opposition, mais pour voter avec elle,

éclairer le gouvernement, faire la guerre aux abus, et réclamer le

progrès en tout...

--Qu’appelez-vous progrès? Pour nous, le progrès serait de mettre la

Champagne Pouilleuse en culture, dit Fromaget.

--Le progrès! je vais vous l’expliquer comme je l’entends, cria Giguet,

exaspéré par l’interruption.

--C’est la frontière du Rhin pour la France, dit le colonel, et les

traités de 1815 déchirés!

--C’est de vendre toujours le blé fort cher et de laisser toujours le

pain à bon marché! cria railleusement Achille Pigoult qui, croyant

faire une plaisanterie, exprimait un des non-sens qui règnent en France.

--C’est le bonheur de tous obtenu par le triomphe des doctrines

humanitaires.

--Qu’est-ce que je disais?... demanda le fin notaire à ses voisins.

--Chut! silence! écoutons! dirent quelques curieux.

--Messieurs, dit le gros Mollot en souriant, le débat s’élève; donnez

votre attention à l’orateur, laissez-le s’expliquer...

--A toutes les époques de transition, messieurs, reprit gravement Simon

Giguet, et nous sommes à l’une de ces époques...

--Béééé!... béééé! fit un ami d’Achille Pigoult, qui possédait les

facultés (sublimes en matière d’élection) du ventriloque. Un fou rire

général s’empara de cette assemblée, champenoise avant tout. Simon

Giguet se croisa les bras et attendit que cet orage de rires fût passé.

--Si l’on a prétendu me donner une leçon, reprit-il, et me dire

que je marche avec le troupeau des glorieux défenseurs des droits

de l’humanité, qui lancent cri sur cri, livre sur livre, du prêtre

immortel qui plaide pour la Pologne expirée, du courageux pamphlétaire,

le surveillant de la liste civile, des philosophes qui réclament la

sincérité dans le jeu de nos institutions, je remercie mon interrupteur

inconnu! Pour moi, le progrès, c’est la réalisation de tout ce qui nous

fut promis à la Révolution de Juillet, c’est la réforme électorale,

c’est...

--Vous êtes démocrate, alors! dit Achille Pigoult.

--Non, reprit le candidat. Est-ce être démocrate que de vouloir le

développement régulier, légal, de nos institutions? Pour moi, le

progrès, c’est la fraternité rétablie entre les membres de la grande

famille française, et nous ne pouvons pas nous dissimuler que beaucoup

de souffrances...

A trois heures, Simon Giguet expliquait encore le progrès, et

quelques-uns des assistants faisaient entendre des ronflements

réguliers qui dénotaient un profond sommeil. Le malicieux Achille

Pigoult avait engagé tout le monde à religieusement écouter l’orateur

qui se noyait dans ses phrases et périphrases à perte de vue.

La Comédie humaine - Volume 12. Scènes de la vie parisienne et scènes de la vie politique · 第 55 / 104 题