--Messieurs, dit l’avocat, qu’il me soit permis de remercier M. Achille
Pigoult qui, bien que notre réunion soit tout amicale...
--C’est la réunion préparatoire de la grande réunion préparatoire, dit
l’avoué Marcelin.
--C’est ce que j’allais expliquer, reprit Simon. Je remercie avant
tout M. Achille Pigoult d’y avoir introduit la rigueur des formes
parlementaires. Voici la première fois que l’arrondissement d’Arcis
usera librement...
--Librement! dit Pigoult en interrompant l’orateur.
--Librement! cria l’assemblée.
--Librement, reprit Simon Giguet, de ses droits dans la grande bataille
de l’élection générale pour la Chambre des députés; et comme dans
quelques jours nous aurons une réunion à laquelle assisteront tous les
électeurs pour juger du mérite des candidats, nous devons nous estimer
très heureux d’avoir pu nous habituer ici, en petit comité, aux usages
de ces assemblées; nous en serons plus forts pour décider de l’avenir
politique de la ville d’Arcis, car il s’agit aujourd’hui de substituer
une ville à une famille, le pays à un homme...
Simon fit alors l’histoire des élections depuis vingt ans. Tout en
approuvant la constante nomination de François Keller, il dit que le
moment était venu de secouer le joug de la maison Gondreville. Arcis
ne devait pas plus être un fief libéral qu’un fief des Cinq-Cygne. Il
s’élevait en France, en ce moment, des opinions avancées que les Keller
ne représentaient pas. Charles Keller, devenu vicomte, appartenait à
la cour, il n’aurait aucune indépendance; car, en le présentant ici
comme candidat, on pensait bien plus à faire de lui le successeur à
la pairie de son père que le successeur d’un député, etc., etc. Enfin,
Simon se présentait au choix de ses concitoyens en s’engageant à siéger
auprès de l’illustre M. Odilon Barrot, et à ne jamais déserter le
glorieux drapeau du progrès.
Le progrès, un de ces mots derrière lesquels on essayait alors de
grouper beaucoup plus d’ambitions menteuses que d’idées; car, après
1830, il ne pouvait représenter que les prétentions de quelques
démocrates affamés. Néanmoins ce mot faisait encore beaucoup d’effet
dans Arcis et donnait de la consistance à qui l’inscrivait sur son
drapeau. Se dire un homme de progrès, c’était se proclamer philosophe
en toute chose et puritain en politique. On se déclarait ainsi pour
les chemins de fer, les mackintosh, les pénitenciers, le pavage de
bois, l’indépendance des nègres, les caisses d’épargne, les souliers
sans couture, l’éclairage au gaz, les trottoirs d’asphalte, le vote
universel, la réduction de la liste civile. Enfin, c’était se prononcer
contre les traités de 1815, contre la branche aînée, contre le colosse
du Nord, la perfide Albion, contre toutes les entreprises bonnes ou
mauvaises du gouvernement. Comme on le voit, le mot _progrès_ peut
aussi bien signifier: Non! que Oui!... C’était le réchampissage du mot
_libéralisme_, un nouveau mot d’ordre pour des ambitions nouvelles.
--Si j’ai bien compris ce que nous venons faire ici, dit Jean Violette,
un fabricant de bas qui avait acheté depuis deux ans la maison
Beauvisage, il s’agit de nous engager tous à faire nommer, en usant de
tous nos moyens, M. Simon Giguet aux élections comme député, à la place
du comte François Keller. Si chacun de nous entend se coaliser ainsi,
nous n’avons qu’à dire tout bonnement oui ou non là-dessus.
--C’est aller trop promptement au fait! Les affaires politiques ne
marchent pas ainsi, car ce ne serait plus de la politique! s’écria
Pigoult, dont le grand-père, âgé de quatre-vingt-six ans, entra dans
la salle. Le préopinant décide ce qui, selon mes faibles lumières, me
paraît devoir être l’objet de la discussion. Je demande la parole.
--La parole est à M. Achille Pigoult, dit Beauvisage, qui put prononcer
enfin cette phrase avec sa dignité municipale et constitutionnelle.
--Messieurs, dit le petit notaire, s’il était une maison dans Arcis
où l’on ne devait pas s’élever contre l’influence du comte de
Gondreville et des Keller, ne devait-ce pas être celle-ci?... Le digne
colonel Giguet est le seul ici qui n’ait pas ressenti les effets du
pouvoir sénatorial, car il n’a rien demandé certainement au comte de
Gondreville, qui l’a fait rayer de la liste des proscrits de 1815,
et lui a fait avoir la pension dont il jouit, sans que le vénérable
colonel, notre gloire à tous, ait bougé...
Un murmure flatteur pour le vieillard accueillit cette observation.
--Mais, reprit l’orateur, les Marion sont couverts des bienfaits du
comte. Sans cette protection, le feu colonel Giguet n’eût jamais
commandé la gendarmerie de l’Aube. Feu M. Marion n’eût jamais présidé
de cour impériale sans l’appui du comte, de qui je serai toujours
l’obligé, moi!... Vous trouverez donc naturel que je sois son avocat
dans cette enceinte!... Enfin il est peu de personnes, dans notre
arrondissement, qui n’aient reçu des bienfaits de cette famille... (Il
se fit une rumeur.)
--Un candidat se met sur la sellette, et, reprit Achille avec feu, j’ai
le droit d’interroger sa vie avant de l’investir de mes pouvoirs. Or,
je ne veux pas d’ingratitude chez mon mandataire, car l’ingratitude est
comme le malheur: l’une attire l’autre. Nous avons été, dites-vous,
le marchepied des Keller: eh bien! ce que je viens d’entendre me
fait craindre d’être le marchepied des Giguet. Nous sommes dans le
siècle du positif, n’est-ce pas? Eh bien! examinons quels seront, pour
l’arrondissement d’Arcis, les résultats de la nomination de Simon
Giguet. On vous parle d’indépendance? Simon, que je maltraite comme
candidat, est mon ami, comme il est celui de tous ceux qui m’écoutent,
et je serai personnellement charmé de le voir devenir un orateur de
la gauche, se placer entre Garnier-Pagès et Laffitte; mais qu’en
reviendra-t-il à l’arrondissement?... L’arrondissement aura perdu
l’appui du comte de Gondreville et celui des Keller... Nous avons tous
besoin de l’un et des autres dans une période de cinq ans. On va voir
la maréchale de Carigliano pour obtenir la réforme d’un gaillard dont
le numéro est mauvais. On a recours au crédit des Keller dans bien des
affaires qui se décident sur leur recommandation. On a toujours trouvé
le vieux comte de Gondreville prêt à nous rendre service: il suffit
d’être d’Arcis pour entrer chez lui sans faire antichambre. Ces trois
familles connaissent toutes les familles d’Arcis... Où est la caisse de
la maison Giguet, et quelle sera son influence dans les ministères?...
De quel crédit jouira-t-elle sur la place de Paris? S’il faut
reconstruire en pierre notre méchant pont de bois, obtiendra-t-elle
du département et de l’État les fonds nécessaires?... En nommant
Charles Keller, nous continuons un pacte d’alliance et d’amitié qui,
jusqu’aujourd’hui, ne nous a donné que des bénéfices. En nommant mon
bon, mon excellent camarade de collége, mon digne ami Simon Giguet,
nous réaliserons des pertes jusqu’au jour où il sera ministre! Je
connais assez sa modestie pour croire qu’il ne me démentira pas si je
doute de sa nomination très prochaine à ce poste!... (Rires.) Je suis
venu dans cette réunion pour m’opposer à un acte que je regarde comme
fatal à notre arrondissement. Charles Keller appartient à la cour! me
dira-t-on. Eh! tant mieux! nous n’aurons pas à payer les frais de son
apprentissage politique; il sait les affaires du pays, il connaît les
nécessités parlementaires, il est plus près d’être homme d’État que mon
ami Simon, qui n’a pas la prétention de s’être fait Pitt ou Talleyrand,
dans notre petite ville d’Arcis...
--Danton en est sorti!... cria le colonel Giguet, furieux de cette
improvisation pleine de justesse.
--Bravo!... Ce mot fut une acclamation; soixante personnes battirent
des mains.
--Mon père a bien de l’esprit, dit tout bas Simon Giguet à Beauvisage.
--Je ne comprends pas qu’à propos d’une élection, dit le vieux colonel
à qui le sang bouillait dans le visage et qui se leva soudain, on
tiraille les liens qui nous unissent au comte de Gondreville. Mon
fils tient sa fortune de sa mère, il n’a rien demandé au comte de
Gondreville. Le comte n’aurait pas existé que Simon serait ce qu’il
est: le fils d’un colonel d’artillerie qui doit ses grades à ses
services, et un avocat dont les opinions n’ont pas varié. Je dirais
tout haut au comte de Gondreville et en face: «Nous avons nommé votre
gendre pendant vingt ans; aujourd’hui nous voulons faire voir qu’en
le nommant nous agissions volontairement, et nous prenons un homme
d’Arcis, afin de montrer que le vieil esprit de 1789, à qui vous avez
dû votre fortune, vit toujours dans la patrie des Danton, des Malin,
des Grévin, des Pigoult, des Marion...» Et voilà!
Et le vieillard s’assit. Il se fit alors un grand brouhaha. Achille
ouvrit la bouche pour répliquer. Beauvisage, qui ne se serait pas cru
président s’il n’avait pas agité sa sonnette, augmenta le tapage en
réclamant le silence. Il était alors deux heures.
--Je prends la liberté de faire observer à l’honorable colonel Giguet,
dont les sentiments sont faciles à comprendre, qu’il a pris de lui-même
la parole; et c’est contre les usages parlementaires, dit Achille
Pigoult.
--Je ne crois pas nécessaire de rappeler à l’ordre le colonel, dit
Beauvisage. Il est père. (Le silence se rétablit.)
--Nous ne sommes pas venus ici, s’écria Fromaget, pour dire _amen_ à
tout ce que voudraient messieurs Giguet père et fils...
--Non! non! cria l’assemblée.
--Ça va mal! dit madame Marion à sa cuisinière.
--Messieurs, reprit Achille, je me borne à demander catégoriquement à
mon ami Simon Giguet ce qu’il compte faire pour nos intérêts!...
--Oui, oui.
--Depuis quand, dit Simon Giguet, de bons citoyens comme ceux d’Arcis
voudraient-ils faire métier et marchandise de la sainte mission de
député?
On ne se figure pas l’effet que produisent les beaux sentiments sur
les hommes réunis. On applaudit aux grandes maximes, et l’on n’en vote
pas moins l’abaissement de son pays, comme le forçat qui souhaite la
punition de Robert Macaire, en voyant jouer la pièce, n’en va pas moins
assassiner un monsieur Germeuil quelconque.
--Bravo! crièrent quelques électeurs, Giguet pur sang!
--Vous m’enverrez à la chambre, si vous m’y envoyiez, pour y
représenter des principes, les principes de 1789! pour être un des
chiffres, si vous voulez, de l’opposition, mais pour voter avec elle,
éclairer le gouvernement, faire la guerre aux abus, et réclamer le
progrès en tout...
--Qu’appelez-vous progrès? Pour nous, le progrès serait de mettre la
Champagne Pouilleuse en culture, dit Fromaget.
--Le progrès! je vais vous l’expliquer comme je l’entends, cria Giguet,
exaspéré par l’interruption.
--C’est la frontière du Rhin pour la France, dit le colonel, et les
traités de 1815 déchirés!
--C’est de vendre toujours le blé fort cher et de laisser toujours le
pain à bon marché! cria railleusement Achille Pigoult qui, croyant
faire une plaisanterie, exprimait un des non-sens qui règnent en France.
--C’est le bonheur de tous obtenu par le triomphe des doctrines
humanitaires.
--Qu’est-ce que je disais?... demanda le fin notaire à ses voisins.
--Chut! silence! écoutons! dirent quelques curieux.
--Messieurs, dit le gros Mollot en souriant, le débat s’élève; donnez
votre attention à l’orateur, laissez-le s’expliquer...
--A toutes les époques de transition, messieurs, reprit gravement Simon
Giguet, et nous sommes à l’une de ces époques...
--Béééé!... béééé! fit un ami d’Achille Pigoult, qui possédait les
facultés (sublimes en matière d’élection) du ventriloque. Un fou rire
général s’empara de cette assemblée, champenoise avant tout. Simon
Giguet se croisa les bras et attendit que cet orage de rires fût passé.
--Si l’on a prétendu me donner une leçon, reprit-il, et me dire
que je marche avec le troupeau des glorieux défenseurs des droits
de l’humanité, qui lancent cri sur cri, livre sur livre, du prêtre
immortel qui plaide pour la Pologne expirée, du courageux pamphlétaire,
le surveillant de la liste civile, des philosophes qui réclament la
sincérité dans le jeu de nos institutions, je remercie mon interrupteur
inconnu! Pour moi, le progrès, c’est la réalisation de tout ce qui nous
fut promis à la Révolution de Juillet, c’est la réforme électorale,
c’est...
--Vous êtes démocrate, alors! dit Achille Pigoult.
--Non, reprit le candidat. Est-ce être démocrate que de vouloir le
développement régulier, légal, de nos institutions? Pour moi, le
progrès, c’est la fraternité rétablie entre les membres de la grande
famille française, et nous ne pouvons pas nous dissimuler que beaucoup
de souffrances...
A trois heures, Simon Giguet expliquait encore le progrès, et
quelques-uns des assistants faisaient entendre des ronflements
réguliers qui dénotaient un profond sommeil. Le malicieux Achille
Pigoult avait engagé tout le monde à religieusement écouter l’orateur
qui se noyait dans ses phrases et périphrases à perte de vue.