--Et l’ont-ils trouvé ici!... se demanda-t-il.
Il sortit pour aller chercher un bel exemplaire de l’Imitation de
Jésus-Christ, en pensant que madame de La Chanterie avait à en lire
un chapitre le soir, il descendit et gagna la rue. Il resta pendant
quelques instants à deux pas de la porte, indécis sur le chemin à
prendre, en se demandant à quel endroit, dans quelle librairie il irait
acheter son livre, et il entendit alors le bruit lourd de la massive
porte cochère qui se fermait.
Deux hommes sortaient de l’hôtel de la Chanterie, car si l’on a bien
saisi le caractère de cette vieille maison, on y aura reconnu celui
qui distingue les anciens hôtels. Manon, en venant avertir Godefroid
le matin, lui avait demandé comment il avait passé sa première nuit à
l’hôtel de La Chanterie, évidemment en riant. Godefroid suivit sans
aucune idée d’espionnage les deux hommes qui le prirent pour un passant
et qui, dans ces rues désertes, parlèrent assez haut pour qu’il pût
entendre leur conversation.
Les deux inconnus retournaient par la rue Massillon, pour longer
Notre-Dame et traverser le Parvis.
--Hé bien! tu vois, mon vieux, qu’il est assez facile de leur attraper
des sous... Faut dire comme eux... voilà tout.
--Mais nous devons?
--A qui?
--A cette dame...
--Je voudrais bien me voir poursuivi par cette vieille carcasse, je
la...
--Tu la... tu la payerais...
--Tu as raison, car en payant j’aurais plus tard encore plus
qu’aujourd’hui...
--Ne vaudrait-il pas mieux nous conduire par leurs conseils et arriver
à faire un bon établissement...
--Ah! bah!
--Puisqu’ils nous trouveraient des bailleurs de fonds, a-t-elle dit.
--Il faudrait quitter aussi la vie...
--La vie m’ennuie, c’est pas être un homme que d’être toujours dans les
vignes...
--Oui, mais l’abbé n’a-t-il pas lâché l’autre jour le père Marin, il
lui a tout refusé.
--Ah bah! le père Marin voulait faire des filouteries qui ne peuvent
réussir qu’aux millionnaires.
En ce moment, ces deux hommes, dont la tenue indiquait des
contre-maîtres d’atelier, retournèrent brusquement sur leurs pas
pour aller chercher le quartier de la place Maubert par le pont de
l’Hôtel-Dieu; Godefroid s’écarta, mais en se voyant suivis de si près
par lui, tous deux échangèrent un regard de défiance et leur visage
exprima le regret d’avoir parlé.
Godefroid fut d’autant plus intéressé par cette conversation qu’elle
lui rappela la scène de l’abbé de Vèze et de l’ouvrier le jour de sa
première visite.
--Que se passe-t-il donc chez madame de La Chanterie? se demanda-t-il
encore.
En méditant cette question, il alla jusque chez un libraire de la rue
Saint-Jacques et revint avec un exemplaire très riche de la plus belle
édition qu’on ait faite en France de l’Imitation de Jésus-Christ.
En venant à pas lents pour se trouver à l’heure exacte du dîner,
il rappelait en lui-même ses sensations pendant cette matinée, et
il en ressentait une extrême fraîcheur d’âme. Il était pris d’une
curiosité profonde, mais sa curiosité pâlissait néanmoins sous un désir
inexplicable, il était attiré vers madame de La Chanterie, il éprouvait
une violente envie de s’attacher à elle, de se dévouer pour elle, de
lui plaire, de mériter ses éloges; enfin il était atteint d’amour
platonique, il pressentait des grandeurs inouïes dans cette âme, il
voulait la connaître dans son entier. Il était impatient de pénétrer
les secrets de l’existence de ces purs catholiques. Enfin, dans cette
petite réunion de fidèles, la majesté de la religion pratiquée était si
bien alliée à ce que la femme française a de majestueux, qu’il résolut
de tout faire pour s’y faire agréger. Ces sentiments eussent été bien
prompts chez un Parisien occupé; mais Godefroid était, comme on l’a
vu, dans la situation des naufragés qui s’attachent aux plus flexibles
branches en les croyant solides, et il avait une âme labourée, prête à
recevoir toute semence.
Il trouva les quatre amis au salon, et il présenta le livre à madame de
La Chanterie en lui disant:--Je n’ai pas voulu vous en priver pour ce
soir...
--Dieu veuille! répondit-elle en regardant le magnifique volume, que ce
soit votre dernier accès d’élégance.
En voyant chez ces quatre personnages les moindres choses des vêtements
réduites au propre et à l’utile, en trouvant ce système appliqué
rigoureusement dans les moindres détails de la maison, Godefroid
comprit la valeur de ce reproche si gracieusement exprimé.
--Madame, dit-il, les gens que vous avez obligés ce matin sont des
monstres; j’ai, sans le vouloir, entendu les propos qu’ils tenaient en
sortant d’ici, et il y régnait la plus noire ingratitude.
--C’est les deux serruriers de la rue Mouffetard, dit madame de La
Chanterie à monsieur Nicolas, cela vous regarde...
--Le poisson se sauve plus d’une fois avant d’être pris, répondit en
riant monsieur Alain.
La parfaite insensibilité de madame de La Chanterie en apprenant
l’ingratitude immédiate des gens à qui, sans doute, elle avait donné de
l’argent, surprit Godefroid qui devint pensif.
Le dîner fut égayé par monsieur Alain et par l’ancien conseiller; mais
le militaire resta grave, triste et froid; il portait sur sa figure
l’empreinte ineffaçable d’un chagrin amer, d’une douleur éternelle.
Madame de La Chanterie avait des attentions égales pour tous. Godefroid
se sentit observé par ces gens dont la prudence égalait la piété, sa
vanité lui fit imiter leur réserve, et il mesura beaucoup ses paroles.
Cette première journée devait être beaucoup plus animée que les
suivantes. Godefroid, qui se vit mis en dehors de toutes les
conférences sérieuses, fut obligé, pendant les quelques heures de
la matinée et de la soirée, où il était seul chez lui, d’ouvrir
l’Imitation de Jésus-Christ, et il finit par étudier ce livre comme
on étudie un livre quand on n’en possède qu’un, et qu’on se trouve
emprisonné. Il en est alors de ce livre comme d’une femme quand on est
avec elle dans la solitude; de même qu’il faut haïr ou adorer la femme,
de même on se pénètre de l’esprit de l’auteur ou vous ne lisez pas dix
lignes.
Or, il est impossible de ne pas être saisi par l’Imitation qui est
au dogme ce que l’action est à la pensée. Le catholicisme y vibre,
s’y meut, s’agite, s’y prend corps à corps avec la vie humaine. Ce
livre est un ami sûr. Il parle à toutes les passions, à toutes les
difficultés, même mondaines; il résout toutes les objections, il est
plus éloquent que tous les prédicateurs, car sa voix est la vôtre, elle
s’élève dans votre cœur, et vous l’entendez par l’âme. C’est enfin
l’Évangile traduit, approprié à tous les temps, superposé à toutes
les situations. Il est extraordinaire que l’Église n’ait pas canonisé
Gerson, car l’Esprit saint animait évidemment sa plume.
Pour Godefroid, l’hôtel de La Chanterie renfermait une femme, outre
le livre; et il s’éprenait de jour en jour davantage de cette femme;
il découvrait en elle des fleurs ensevelies sous la neige des hivers,
il entrevoyait les délices de cette amitié sainte que la religion
permet, à laquelle les anges sourient, qui liait d’ailleurs ces cinq
personnes, et contre laquelle rien de mauvais ne pouvait prévaloir. Il
est un sentiment supérieur à tous les autres, un amour d’âme à âme
qui ressemble à ces fleurs si rares, nées sur les pics les plus élevés
de la terre, et dont un ou deux exemples sont offerts à l’humanité de
siècle en siècle, par lequel souvent des amants se sont unis, et qui
rendent raison des attachements fidèles, inexplicables par les lois
ordinaires du monde. C’est un attachement sans aucun mécompte, sans
brouilles, sans vanité, sans luttes, sans contrastes même, tant les
natures morales se sont également confondues. Ce sentiment immense,
infini, né de la Charité catholique, Godefroid en entrevoyait les
délices. Il ne pouvait pas croire par moments au spectacle qu’il avait
sous les yeux, et il cherchait des raisons à l’amitié sublime de ces
cinq personnes, étonné de trouver de vrais catholiques, des chrétiens
du premier temps de l’Église dans le Paris de 1835.
Huit jours après son entrée au logis, Godefroid avait été témoin d’un
tel concours de gens, il avait surpris des fragments de conversation
où il s’agissait de choses si graves, qu’il entrevit une prodigieuse
activité dans la vie de ces cinq personnes. Il s’aperçut que chacune
d’elles dormait six heures au plus.
Toutes, elles avaient déjà fait, en quelque sorte, une première
journée, lors du second déjeuner. Des étrangers apportaient ou
remportaient des sommes, parfois importantes. Le garçon de caisse de
Mongenod venait souvent, et toujours de grand matin, de manière à ce
que son service ne souffrît pas de ces courses, en dehors des habitudes
de la maison de banque.
Monsieur Mongenod lui-même vint un soir, et Godefroid remarqua chez
lui, pour monsieur Alain, des nuances de familiarité filiale, mêlées
au profond respect qu’il lui témoignait, comme aux trois autres
pensionnaires de madame de La Chanterie.
Ce soir-là, le banquier ne fit à Godefroid que des questions
banales:--S’il se trouvait bien ici, s’il y resterait, etc., en
l’engageant à persévérer dans sa résolution.
--Il ne me manque qu’une seule chose pour être heureux, dit Godefroid.
--Eh, quoi? demanda le banquier.
--Une occupation.
--Une occupation! reprit l’abbé de Vèze. Vous avez donc changé d’avis,
vous étiez venu dans notre cloître y chercher le repos...
--Le repos sans la prière qui vivifiait les monastères, sans la
méditation qui peuplait les thébaïdes, devient une maladie, dit
sentencieusement monsieur Joseph.
--Apprenez la tenue des livres, dit en souriant monsieur Mongenod, vous
pourrez devenir dans quelques mois très utile à mes amis...
--Oh! avec bien du plaisir, s’écria Godefroid.
Le lendemain était un dimanche, madame de La Chanterie exigea de son
pensionnaire qu’il lui donnât le bras pour aller à la grand’messe.
--C’est, dit-elle, la seule violence que je veuille vous faire. Maintes
fois, durant cette semaine, j’ai voulu vous parler de votre salut;
mais je ne crois pas le moment venu. Vous seriez bien occupé, si vous
partagiez nos croyances, car vous partageriez aussi nos travaux.
A la messe, Godefroid observa la ferveur de messieurs Nicolas, Joseph
et Alain; mais, comme, pendant ces quelques jours, il avait pu se
convaincre de la supériorité, de la perspicacité, de l’étendue des
connaissances, du grand esprit de ces messieurs, il pensa que, s’ils
s’humiliaient ainsi, la religion catholique avait des secrets qui
jusqu’alors lui avaient échappé.
--C’est, après tout, se dit-il en lui-même, la religion des Bossuet,
des Pascal, des Racine, des saint Louis, des Louis XIV, des Raphaël,
des Michel-Ange, des Ximenès, des Bayard, des du Guesclin, et je ne
saurais, moi chétif, me comparer à ces intelligences, à ces hommes
d’État, à ces poëtes, à ces capitaines.
S’il ne devait pas résulter un enseignement profond de ces menus
détails, il serait imprudent de s’y arrêter par le temps qui court,
mais ils sont indispensables à l’intérêt de cette histoire, à laquelle
le public actuel croira déjà difficilement, et qui débute par un fait
presque ridicule: l’empire que prenait une femme de soixante ans sur un
jeune homme désabusé de tout.
--Vous n’avez pas prié, dit madame de La Chanterie à Godefroid sur la
porte de Notre-Dame, pour personne, pas même pour le repos de l’âme de
votre mère.
Godefroid rougit et garda le silence.
--Faites-moi le plaisir, lui dit madame de La Chanterie, de monter chez
vous et de ne pas descendre au salon avant une heure. Si vous m’aimez,
ajouta-t-elle, vous méditerez le chapitre de l’Imitation, le premier
du troisième livre, intitulé _De la conversion intérieure_.
Godefroid salua froidement et monta chez lui.
--Que le diable les emporte, se dit-il en se livrant à une colère
sérieuse. Que veulent-ils de moi ici? que s’y trafique-t-il?... Bah!
toutes les femmes, même les dévotes, ont les mêmes ruses; et, si
Madame, dit-il en appelant son hôtesse du nom que lui donnaient ses
pensionnaires, ne veut pas de moi, c’est qu’il se trame quelque chose
contre moi.
Dans cette pensée, il essaya de regarder par sa fenêtre dans le salon,
mais la disposition des lieux ne lui permit pas d’y voir. Il descendit
un étage et remonta vivement chez lui; car il pensa que, d’après la
rigidité des principes des habitants de la maison, un acte d’espionnage
le ferait congédier aussitôt. Perdre l’estime de ces cinq personnes lui
sembla tout aussi grave que de se déshonorer publiquement. Il attendit
environ trois quarts d’heure et résolut de surprendre madame de La
Chanterie, en devançant l’heure indiquée. Il inventa de se justifier
par un mensonge, en disant que sa montre allait mal, et il l’avança de
vingt minutes. Puis, il descendit en ne faisant pas le moindre bruit.
Il arriva jusqu’à la porte du salon et l’ouvrit brusquement.
Il vit alors un homme assez célèbre, jeune encore, un poëte qu’il avait
rencontré souvent dans le monde, Victor de Vernisset, un genou en terre
devant madame de La Chanterie et lui baisant le bas de sa robe. Le ciel
tombant en éclats, comme s’il eût été de cristal, comme le croyaient
les anciens, eût moins surpris Godefroid que ce spectacle. Il lui vint
les plus affreuses pensées, et il y eut une réaction plus terrible
encore quand, au premier sarcasme qu’il lui vint sur les lèvres, et
qu’il allait prononcer, il vit dans un coin du salon monsieur Alain
comptant des billets de mille francs.
En un moment Vernisset fut sur ses deux pieds, et le bonhomme Alain
resta saisi. Madame de La Chanterie, elle, lança sur Godefroid un
regard qui le pétrifia, car la double expression du visage de son
nouvel hôte ne lui avait pas échappé.
--Monsieur, dit-elle au jeune poëte en lui montrant Godefroid, est un
des nôtres...
--Vous êtes bien heureux, mon cher, dit Vernisset, vous êtes sauvé!
Mais, madame, reprit-il en se tournant vers madame de La Chanterie,
quand tout Paris m’aurait vu, j’en serais heureux, rien ne peut
m’acquitter envers vous!... Je vous suis acquis à jamais! je vous
appartiens entièrement. Commandez-moi quoi que ce soit, j’obéirai! Ma
reconnaissance sera sans bornes. Je vous dois la vie, elle est à vous...
--Allons, dit le bon Alain, jeune homme, soyez sage; seulement,
travaillez, et surtout n’attaquez jamais la Religion dans vos œuvres...
Enfin, souvenez-vous de votre dette!
Et il lui tendit une enveloppe grossie par les billets de banque qu’il
avait comptés.
Victor de Vernisset eut les yeux mouillés de larmes, il baisa
respectueusement la main de madame de La Chanterie, et il partit après
avoir échangé une poignée de main avec monsieur Alain et Godefroid.
--Vous n’avez pas obéi à madame, dit solennellement le bonhomme dont le
visage eut une expression triste que Godefroid ne lui avait pas encore
vue, c’est une faute capitale, encore deux et nous nous quitterons...
Ce sera bien dur pour vous, après nous avoir paru digne de notre
confiance...
--Mon cher Alain, dit madame de La Chanterie, ayez pour moi la bonté
de vous taire sur cette étourderie... Il ne faut pas trop demander à
un nouvel arrivé, qui n’a pas eu de grands malheurs, qui n’a pas de
religion, qui n’a qu’une excessive curiosité pour toute vocation, qui
ne croit pas encore en nous.
--Pardonnez-moi, madame, répondit Godefroid, je veux dès ce moment
être digne de vous, je me soumets à toutes les épreuves que vous
jugerez nécessaires avant de m’initier au secret de vos occupations,
et si monsieur l’abbé de Vèze veut entreprendre de m’éclairer, je lui
livrerai mon âme et ma raison.
Ces paroles rendirent madame de La Chanterie si heureuse que ses joues
se couvrirent d’une petite rougeur; elle saisit la main de Godefroid,
la lui serra, puis elle lui dit avec une étrange émotion:--C’est bien!
Le soir, après le dîner, Godefroid vit venir un vicaire général du
diocèse de Paris, deux chanoines, deux anciens maires de Paris, et une
dame de charité. On ne joua point, la conversation générale fut gaie
sans être futile.
Une visite qui surprit étrangement Godefroid fut celle de la comtesse
de Cinq-Cygne, l’une des sommités aristocratiques, et dont le
salon était inabordable pour la bourgeoisie et pour les parvenus.
La présence de cette grande dame dans le salon de madame de La
Chanterie était déjà bien extraordinaire; mais la manière dont ces
deux femmes s’abordèrent et se traitèrent fut pour Godefroid quelque
chose d’inexplicable, car elle attestait une intimité, des relations
constantes qui donnaient une immense valeur à madame de La Chanterie.
Madame de Cinq-Cygne fut gracieuse et affectueuse avec les quatre amis
de son amie, et marqua du respect à monsieur Nicolas. On voit que la
vanité sociale gouvernait encore Godefroid qui, jusqu’alors assez
indécis, résolut de se prêter, avec ou sans conviction, à tout ce que
madame de La Chanterie et ses amis exigeraient de lui, pour arriver à
se faire affilier par eux à leur Ordre, ou se faire initier à leurs
secrets, en se promettant alors seulement de prendre un parti.
Le lendemain, il alla chez le teneur de livre que madame de La
Chanterie lui indiqua, convint avec lui des heures auxquelles ils
travailleraient ensemble, et il eut ainsi l’emploi de tout son temps,
car l’abbé de Vèze le catéchisait le matin, il allait passer tous les
jours deux heures chez le teneur de livres, et il travaillait entre le
déjeuner et le dîner aux écritures commerciales imaginaires que son
maître lui faisait tenir.
Quelques jours se passèrent ainsi, pendant lesquels Godefroid sentit
le charme d’une vie où chaque heure a son emploi. Le retour de travaux
connus à des moments déterminés, la régularité rend raison de bien
des existences heureuses, et prouve combien les fondateurs des ordres
religieux avaient profondément médité sur la nature de l’homme.
Godefroid, qui s’était promis à lui-même d’écouter l’abbé de Vèze,
avait déjà des craintes sur sa vie future, et commençait à trouver
qu’il ignorait la gravité des questions religieuses. Enfin, de jour
en jour madame de La Chanterie, près de laquelle il restait environ
une heure après le second déjeuner, lui laissait découvrir de nouveaux
trésors en elle, il n’avait jamais imaginé de bonté si complète ni
si étendue. Une femme de l’âge que madame de La Chanterie paraissait
avoir n’a plus aucune des petitesses de la jeune femme; c’est un ami
qui vous offre toutes les délicatesses féminines, qui déploie les
grâces, les recherches que la nature inspire à la femme pour l’homme,
et qui ne les vend plus; elle est exécrable ou parfaite, car toutes ses
prétentions subsistent sous l’épiderme, ou sont mortes; et madame de La
Chanterie était parfaite. Elle semblait n’avoir jamais eu de jeunesse,
son regard ne parlait jamais du passé. Loin d’apaiser la curiosité
de Godefroid, la connaissance de plus en plus intime de ce sublime
caractère, les découvertes de chaque jour redoublaient son désir
d’apprendre la vie antérieure de cette femme qu’il trouvait sainte.
Avait-elle jamais aimé? avait-elle été mariée? avait-elle été mère?
Rien en elle ne trahissait la vieille fille, elle déployait les grâces
d’une femme bien née, et l’on devinait dans sa robuste santé, dans le
phénomène extraordinaire de sa conservation, une vie céleste, une sorte
d’ignorance de la vie. Excepté le gai bonhomme Alain, tous ces êtres
avaient souffert; mais monsieur Nicolas lui-même semblait donner la
palme du martyre à madame de La Chanterie, et néanmoins le souvenir de
ses malheurs était si bien contenu par la résignation catholique, par
ses occupations secrètes, qu’elle semblait avoir été toujours heureuse.
--Vous êtes, lui dit un jour Godefroid, la vie de vos amis, vous êtes
le lien qui les unit, vous êtes pour ainsi dire la femme de ménage
d’une grande œuvre; et, comme nous sommes tous mortels, je me demande
ce que deviendrait votre association sans vous...
--C’est ce qui les effraie; mais la Providence, à laquelle nous
avons dû notre teneur de livres, dit-elle en souriant, y pourvoira.
D’ailleurs, je chercherai.
--Votre teneur de livres sera-t-il bientôt au service de votre maison
de commerce? répondit Godefroid en riant.
--Ceci dépend de lui, reprit-elle en souriant. Qu’il soit sincèrement
religieux, qu’il soit pieux, qu’il n’ait plus le moindre amour-propre,
qu’il ne s’inquiète plus des richesses de notre maison, qu’il songe à
s’élever au-dessus des petites considérations sociales en se servant
des deux ailes que Dieu nous a données...
--Quoi?...
--La simplicité, la pureté, répondit madame de La Chanterie. Votre
ignorance me dit assez que vous négligez la lecture de notre livre,
ajouta-t-elle en riant de l’innocent subterfuge auquel elle avait eu
recours pour savoir si Godefroid lisait l’_Imitation de Jésus-Christ_.
Enfin, pénétrez-vous de l’Épître de saint Paul sur la Charité. Ce
n’est pas vous, dit-elle avec une expression sublime, qui serez à
nous, c’est nous qui serons à vous, et il vous sera permis de compter
les plus immenses richesses qu’aucun souverain ait possédées; vous en
jouirez comme nous en jouissons; et laissez-moi vous dire, si vous vous
souvenez des Mille et une Nuits, que les trésors d’Aladin ne sont rien
comparés à ce que nous possédons... Aussi, depuis un an, ne savons-nous
plus comment faire, nous n’y suffisons plus: il nous fallait un teneur
de livres.
En parlant, elle étudiait le visage de Godefroid, qui ne savait que
penser de cette étrange confidence; mais comme la scène de madame de La
Chanterie et de madame Mongenod la mère lui revenait souvent dans la
mémoire, il restait entre le doute et la croyance.
--Ah! vous seriez bien heureux, dit-elle.
Godefroid fut tellement dévoré de curiosité que, dès ce moment il
résolut de faire fléchir la discrétion des quatre amis et de les
interroger sur eux-mêmes.
De tous les commensaux de madame de La Chanterie, celui vers qui
Godefroid se sentait le plus entraîné, et qui paraissait aussi devoir
exciter le plus de sympathies chez les gens de toute classe, était le
bon, le gai, le simple monsieur Alain.
Par quelles voies la Providence avait-elle amené cet être si candide
dans ce monastère sans clôture, dont les religieux agissaient sous
l’empire d’une règle observée, au milieu de Paris, en toute liberté,
comme s’ils eussent eu le supérieur le plus sévère? Quel drame, quel
événement lui avait fait quitter son chemin dans le monde, pour prendre
ce sentier si pénible à parcourir à travers les malheurs d’une capitale?
Un soir, Godefroid voulut faire une visite à son voisin, dans
l’intention de satisfaire une curiosité plus éveillée par
l’impossibilité de toute catastrophe dans cette existence, qu’elle ne
l’eût été par l’attente du récit de quelque terrible épisode dans la
vie d’un corsaire.
Au mot, Entrez! donné comme réponse à deux coups frappés discrètement,
Godefroid tourna la clef qui restait toujours dans la serrure, et
trouva monsieur Alain assis au coin de son feu, lisant, avant de se
coucher, un chapitre de _l’Imitation de Jésus-Christ_, à la lueur de
deux bougies coiffées chacune d’un de ces garde-vue verts, mobiles,
dont se servent les joueurs de whist.
Le bonhomme était en pantalon à pied, dans sa robe de chambre de
molleton grisâtre, et tenait ses pieds à la hauteur du feu, sur un
coussin fait, ainsi que ses pantoufles, par madame de La Chanterie, en
tapisserie au petit point. Cette belle tête de vieillard, sans autre
accompagnement qu’une couronne de cheveux blancs presque semblable à
celle d’un vieux moine, se détachait en clair sur le fond brun de la
tapisserie de l’immense fauteuil.
Monsieur Alain posa doucement sur la petite table à colonnes torses
son livre usé aux quatre coins, et montra de l’autre main son autre
fauteuil au jeune homme, en ôtant les lunettes qui lui pinçaient le
bout du nez.
--Souffrez-vous, pour être sorti de chez vous à cette heure?
demanda-t-il à Godefroid.
--Cher monsieur Alain, répondit franchement Godefroid, je suis
tourmenté par une curiosité qu’un seul mot de vous fera très innocente
ou très indiscrète, et c’est assez vous dire en quel esprit je vous
adresserai ma question.
--Oh! oh! quelle est-elle? fit-il en regardant le jeune homme d’un air
presque malicieux.
--Quel est le fait qui vous a conduit à mener la vie que vous menez
ici? Car, pour embrasser la doctrine d’un pareil renoncement à tout
intérêt, on doit être dégoûté du monde, y avoir été blessé ou y avoir
blessé les autres.
--Eh quoi! mon enfant, répondit le vieillard en laissant errer sur ses
larges lèvres un de ces sourires qui rendaient sa bouche vermeille
une des plus affectueuses que le génie des peintres ait pu rêver, ne
peut-on se sentir ému d’une pitié profonde au spectacle des misères que
Paris enferme dans ses murs? Saint Vincent de Paul a-t-il eu besoin
de l’aiguillon du remords ou de la vanité blessée pour se vouer aux
enfants abandonnés?
--Ceci me ferme d’autant plus la bouche, que si jamais une âme a
ressemblé à celle de ce héros chrétien, c’est assurément la vôtre,
répondit Godefroid.
Malgré la dureté que l’âge avait imprimée à la peau de son visage
presque jaune et ridé, le vieillard rougit excessivement; car il
semblait avoir provoqué cet éloge, auquel sa modestie bien connue
permettait de croire qu’il n’avait pas songé. Godefroid savait bien
que les commensaux de madame de La Chanterie étaient sans aucun goût
pour cet encens. Néanmoins, l’excessive simplicité du bonhomme Alain
fut plus embarrassée de ce scrupule qu’une jeune fille aurait pu l’être
d’avoir conçu quelque pensée mauvaise.
--Si je suis encore bien loin de lui au moral, reprit monsieur Alain,
je suis bien sûr de lui ressembler au physique....
Godefroid voulut parler, mais il en fut empêché par un geste du
vieillard, dont le nez avait en effet l’apparence tuberculeuse de celui
du saint, et dont la figure, semblable à celle d’un vieux vigneron,
était le vrai duplicata de la grosse figure commune du fondateur des
Enfants-Trouvés.
--Quant à moi, vous avez raison, dit-il en continuant; ma vocation pour
notre œuvre fut déterminée par un sentiment de repentir, à cause d’une
aventure...
--Vous, une aventure! s’écria doucement Godefroid à qui ce mot fit
oublier ce qu’il voulait répondre d’abord au vieillard.
--Oh, mon Dieu, ce que je vais vous raconter vous paraîtra sans doute
une bagatelle, une niaiserie; mais au tribunal de la conscience, il en
fut autrement. Si vous persistez dans votre désir de participer à nos
œuvres, après m’avoir écouté, vous comprendrez que les sentiments sont
en raison de la force des âmes, et que le fait qui ne tourmente pas un
esprit fort peut très bien troubler la conscience d’un faible chrétien.
Après cette espèce de préface, on ne saurait exprimer à quel degré de
curiosité le néophyte arriva. Quel était le crime de ce bonhomme, que
madame de La Chanterie appelait _son agneau pascal_? C’était aussi
intéressant qu’un livre intitulé: _les Crimes d’un mouton_. Les moutons
sont peut-être féroces envers les herbes et les fleurs? A entendre
un des plus doux républicains de ce temps-ci, le meilleur des êtres
serait encore cruel envers quelque chose. Mais le bonhomme Alain! lui
qui, semblable à l’oncle Tobie de Sterne, n’écrasait pas une mouche
après avoir été piqué vingt fois par elle! cette belle âme, avoir été
torturée par un repentir!
Cette réflexion représente le point d’orgue que fit le vieillard après
ces mots: Écoutez-moi! et pendant lequel il avança son coussin sous les
pieds de Godefroid pour le partager avec lui.
--J’avais alors un peu plus de trente ans, dit-il, nous étions en 98,
autant qu’il m’en souvient, une époque où les jeunes gens devaient
avoir l’expérience des gens de soixante ans. Un matin, un peu avant
l’heure de mon déjeuner à neuf heures, ma vieille femme de ménage
m’annonce un des quelques amis que j’avais conservés au milieu des
orages de la Révolution. Aussi mon premier mot fut une invitation à
déjeuner. Mon ami, nommé Mongenod, garçon de vingt-huit ans, accepte,
mais d’un air gêné; je ne l’avais pas vu depuis 1793.
--Mongenod?... s’écria Godefroid, le...
--Si vous voulez savoir la fin avant le commencement, reprit le
vieillard en souriant, comment vous dire mon histoire?
Godefroid fit un mouvement qui promettait un silence absolu.
--Quand Mongenod s’assied, reprit le bonhomme Alain, je m’aperçois que
ses souliers sont horriblement usés. Ses bas mouchetés avaient été si
souvent blanchis, que j’eus de la peine à reconnaître qu’ils étaient de
soie. Sa culotte de casimir de couleur abricot, sans aucune fraîcheur,
annonçait un long usage, encore attesté par des changements de couleur
à des places dangereuses, et les boucles, au lieu d’être d’acier, me
parurent être de fer commun: celles des souliers étaient de même métal.
Son gilet blanc à fleurs, devenu jaune à force d’être porté, comme sa
chemise dont le jabot dormant était fripé, trahissait une horrible mais
décente misère. Enfin l’aspect de la houppelande (on nommait ainsi une
redingote ornée d’un seul collet en façon de manteau à la Crispin)
acheva de me convaincre que mon ami était tombé dans le malheur.
Cette houppelande, de drap couleur noisette, excessivement râpée,
admirablement bien brossée, avait un col gras de pommade ou de poudre,
et des boutons de métal blanc devenu rouge. Enfin, toute cette friperie
était si honteuse que je n’osais plus y jeter les yeux. Le claque, une
espèce de demi-cercle de feutre qu’on gardait alors sous le bras au
lieu de le mettre sur la tête, avait dû voir plusieurs gouvernements.
Néanmoins, mon ami venait sans doute de dépenser quelques sous pour
sa coiffure chez un barbier, car il était rasé. Ses cheveux ramassés
par derrière, attachés par un peigne et poudrés avec luxe, sentaient
la pommade. Je vis bien deux chaînes parallèles sur le devant de sa
culotte, deux chaînes d’acier terni, mais aucune apparence de montre
dans les goussets. Nous étions en hiver, et Mongenod n’avait point de
manteau, car quelques larges gouttes de neige fondue et tombées des
toits, le long desquels il avait dû marcher, jaspaient le collet de
sa houppelande. Lorsqu’il ôta de ses mains ses gants de poil de lapin
et que je vis sa main droite, j’y reconnus les traces d’un travail
quelconque, mais d’un travail pénible. Or, son père, avocat au grand
conseil, lui avait laissé quelque fortune, cinq à six mille livres de
rente. Je compris aussitôt que Mongenod venait me faire un emprunt.
J’avais dans une cachette deux cents louis d’or, une somme énorme
pour ce temps-là, car elle valait je ne sais plus combien de cent
mille francs en assignats. Mongenod et moi, nous avions étudié dans
le même collége, celui des Grassins, et nous nous étions retrouvés
chez le même procureur, un honnête homme, le bonhomme Bordin. Quand
on a passé sa jeunesse et fait les folies de son adolescence avec un
camarade, il existe entre nous et lui des sympathies presque sacrées;
sa voix, ses regards nous remuent au cœur de certaines cordes qui
ne vibrent que sous l’effort des souvenirs qu’il ranime. Quand bien
même on a eu des motifs de plainte contre un tel camarade, tous les
droits de l’amitié ne sont pas prescrits. Mais il n’y avait pas eu la
moindre brouille entre nous. A la mort de son père, en 1787, Mongenod
s’était trouvé plus riche que moi; quoique je ne lui eusse jamais
rien emprunté, parfois je lui avais dû de ces plaisirs que la rigueur
paternelle m’interdisait. Sans mon généreux camarade, je n’aurais pas
vu la première représentation du _Mariage de Figaro_. Mongenod fut
alors ce qu’on appelait un charmant cavalier, il avait des galanteries;
je lui reprochais sa facilité à se lier et sa trop grande obligeance;
sa bourse s’ouvrait facilement, il vivait à la grande, il vous aurait
servi de témoin après vous avoir vu deux fois...
--Mon Dieu! vous me remettez là dans les sentiers de ma jeunesse!
s’écria le bonhomme Alain en jetant à Godefroid un gai sourire et
faisant une pause.
--M’en voulez-vous?... dit Godefroid.
--Oh non! et à la minutie de mon récit, vous voyez combien cet
événement tient de place dans ma vie...
--J’écoute!... fit Godefroid.
--Mongenod, doué d’un cœur excellent et homme de courage, un peu
voltairien, fut disposé à faire le gentilhomme, reprit monsieur
Alain; son éducation aux Grassins, où se trouvaient des nobles, et
ses relations galantes lui avaient donné les mœurs polies des gens de
condition, que l’on appelait alors aristocrates. Vous pouvez maintenant
imaginer combien fut grande ma surprise en apercevant chez Mongenod
les symptômes de misère qui dégradaient pour moi le jeune, l’élégant
Mongenod de 1787, quand mes yeux quittèrent son visage pour examiner
ses vêtements. Néanmoins, comme à cette époque de misère publique
quelques gens rusés prenaient des dehors misérables, et comme il y
avait pour d’autres des raisons suffisantes de se déguiser, j’attendis
une explication, mais en la sollicitant.--Dans quel équipage te voilà,
mon cher Mongenod! lui dis-je en acceptant une prise de tabac qu’il
m’offrit dans une tabatière de similor.--Bien triste, répondit-il.
Il ne me reste qu’un ami..., et cet ami c’est toi. J’ai fait tout ce
que j’ai pu pour éviter d’en arriver là, mais je viens te demander
cent louis. La somme est forte, dit-il, en me voyant étonné; mais si
tu ne m’en donnais que cinquante, je serais hors d’état de te les
rendre jamais; tandis que si j’échoue dans ce que j’entreprends, il
me restera cinquante louis pour tenter fortune en d’autres voies; et
je ne sais pas encore ce que le désespoir m’inspirera.--Tu n’as rien!
fis-je.--J’ai, reprit-il en réprimant une larme, cinq sous de reste
sur ma dernière pièce de monnaie. Pour me présenter chez toi, j’ai
fait cirer mes souliers et je suis entré chez un coiffeur. J’ai ce que
je porte. Mais, reprit-il en faisant un geste, je dois mille écus en
assignats à mon hôtesse, et notre gargotier m’a refusé crédit hier. Je
suis donc sans aucune ressource!--Et que comptes-tu faire? dis-je en
m’immisçant déjà dans son for intérieur.--M’engager comme soldat, si
tu me refuses...--Toi, soldat! toi, Mongenod!--Je me ferai tuer, ou je
deviendrai le général Mongenod.--Eh bien! lui dis-je tout ému, déjeune
en toute tranquillité, j’ai cent louis....
--Là, dit le bonhomme en regardant Godefroid d’un air fin, je crus
nécessaire de faire un petit mensonge de prêteur.
--C’est tout ce que je possède au monde, dis-je à Mongenod, j’attendais
le moment où les fonds publics arriveraient au plus bas prix possible
pour placer cet argent; mais je le mettrai dans tes mains, et tu me
considéreras comme ton associé, laissant à ta conscience le soin
de me rendre le tout en temps et lieu. La conscience d’un honnête
homme, lui dis-je, est le meilleur grand-livre. Mongenod me regardait
fixement en m’écoutant, et paraissait s’incruster mes paroles au
cœur. Il avança sa main droite, j’y mis ma main gauche, et nous nous
serrâmes nos mains, moi très attendri, lui sans retenir cette fois
deux grosses larmes qui coulèrent sur ses joues déjà flétries. La
vue de ces deux larmes me navra le cœur. Je fus encore plus touché
quand, oubliant tout dans ce moment, Mongenod tira pour s’essuyer un
mauvais mouchoir des Indes tout déchiré.--Reste là, lui dis-je en me
sauvant pour aller à ma cachette le cœur ému comme si j’avais entendu
une femme m’avouant qu’elle m’aimait. Je revins avec deux rouleaux de
chacun cinquante louis.--Tiens, compte-les... Il ne voulut pas les
compter, et regarda tout autour de lui pour trouver une écritoire,
afin de me faire, dit-il, une reconnaissance. Je me refusai nettement
à prendre aucun papier.--Si je mourais, lui dis-je, mes héritiers te
tourmenteraient. Ceci doit rester entre nous. En me trouvant si bon
ami, Mongenod quitta le masque chagrin et crispé par l’inquiétude qu’il
avait en entrant, il devint gai. Ma femme de ménage nous servit des
huîtres, du vin blanc, une omelette, des rognons à la brochette, un
reste de pâté de Chartres que ma vieille mère m’avait envoyé, puis un
petit dessert, le café, les liqueurs des îles. Mongenod, à jeun depuis
deux jours, se restaura. En parlant de notre vie avant la révolution,
nous restâmes attablés jusqu’à trois heures après midi, comme les
meilleurs amis du monde. Mongenod me raconta comment il avait perdu
sa fortune. D’abord, la réduction des rentes sur l’Hôtel-de-Ville lui
avait enlevé les deux tiers de ses revenus, car son père avait placé
sur la Ville la plus forte partie de ses capitaux; puis, après avoir
vendu sa maison rue de Savoie, il avait été forcé d’en recevoir le prix
en assignats; il s’était alors mis en tête de faire un journal, _la
Sentinelle_, qui l’avait obligé de fuir après six mois d’existence.
En ce moment il fondait tout son espoir sur la réussite d’un opéra
comique intitulé: _les Péruviens_. Cette dernière confidence me fit
trembler. Mongenod, devenu auteur, ayant mangé son argent dans _la
Sentinelle_, et vivant sans doute au théâtre, en relations avec les
chanteurs de Feydeau, avec des musiciens et le monde bizarre qui se
cache derrière le rideau de scène, ne me sembla plus mon même Mongenod.
J’eus un léger frisson. Mais le moyen de reprendre mes cent louis?
Je voyais chaque rouleau dans chaque poche de la culotte comme deux
canons de pistolet. Mongenod partit. Quand je me trouvai seul, sans le
spectacle de cette âpre et cruelle misère, je me mis à réfléchir malgré
moi, je me dégrisai: «Mongenod, pensai-je, s’est sans doute dépravé
profondément, il m’a joué quelque scène de comédie!» Sa gaieté, quand
il m’avait vu lui donnant débonnairement une somme si énorme, me parut
alors être la joie des valets de théâtre attrapant quelque Géronte. Je
finis par où j’aurais dû commencer, je me promis de prendre quelques
renseignements sur mon ami Mongenod qui m’avait écrit son adresse au
dos d’une carte à jouer. Je ne voulus point l’aller voir le lendemain
par une espèce de délicatesse, il aurait pu voir de la défiance dans
ma promptitude. Deux jours après, quelques préoccupations me prirent
tout entier, et ce ne fut qu’au bout de quinze jours que, ne voyant
plus Mongenod, je vins un matin de la Croix-Rouge, où je demeurais
alors, rue des Moineaux, où il demeurait. Mongenod logeait dans une
maison garnie du dernier ordre, mais dont la maîtresse était une fort
honnête femme, la veuve d’un fermier général mort sur l’échafaud, et
qui, complétement ruinée, commençait avec quelques louis le chanceux
métier de locataire principal. Elle a eu depuis sept maisons dans le
quartier Saint-Roch, et a fait fortune.--Le citoyen Mongenod n’y est
pas, mais il y a du monde, me dit cette dame. Le dernier mot excite
ma curiosité. Je monte au cinquième étage. Une charmante personne
vient m’ouvrir la porte!... oh! mais une jeune personne de la plus
grande beauté, qui, d’un air assez soupçonneux, resta sur le seuil
de la porte entrebâillée.--Je suis Alain, l’ami de Mongenod, dis-je.
Aussitôt la porte s’ouvre, et j’entre dans un affreux galetas, où
cette jeune personne maintenait néanmoins une grande propreté. Elle
m’avance une chaise devant une cheminée pleine de cendres, sans feu, et
dans un coin de laquelle j’aperçois un vulgaire réchaud de terre. On
gelait.--Je suis bien heureuse, monsieur, me dit-elle en me prenant les
mains et en me les serrant avec affection, d’avoir pu vous témoigner
ma reconnaissance, car vous êtes notre sauveur. Sans vous, peut-être
n’aurais-je jamais revu Mongenod... Il se serait... quoi?... jeté à
la rivière. Il était au désespoir quand il est parti pour vous aller
voir... En examinant cette jeune personne, je fus assez étonné de lui
voir sur la tête un foulard, et sous le foulard, derrière la tête et
le long des tempes, une ombre noire; mais, à force de regarder, je
découvris qu’elle avait la tête rasée.--Êtes-vous malade? dis-je en
regardant cette singularité. Elle jeta un coup d’œil dans la mauvaise
glace d’un trumeau crasseux, se mit à rougir, puis des larmes lui
vinrent aux yeux.--Oui, monsieur, reprit-elle vivement, j’avais
d’horribles douleurs de tête, j’ai été forcée de faire raser mes beaux
cheveux qui me tombaient aux talons.--Est-ce à madame Mongenod que
j’ai l’honneur de parler? dis-je.--Oui, monsieur, me répondit-elle en
me lançant un regard vraiment céleste. Je saluai cette pauvre petite
femme, je descendis dans l’intention de faire causer l’hôtesse, mais
elle était sortie. Il me semblait que cette jeune femme avait dû vendre
ses cheveux pour avoir du pain. J’allai de ce pas chez un marchand de
bois, et j’envoyai une demi-voie de bois en priant le charretier et
les scieurs de donner à la petite femme une facture acquittée au nom du
citoyen Mongenod.
--Là finit la période de ce que j’ai longtemps appelé _ma_ bêtise, fit
le bonhomme Alain en joignant les mains et les levant un peu par un
mouvement de repentance.
Godefroid ne put s’empêcher de sourire, et il était, comme on va le
voir, dans une grande erreur en souriant.
--Deux jours après, reprit le bonhomme, je rencontrai l’une de ces
personnes qui ne sont ni amies ni indifférentes et avec lesquelles
nous avons des relations de loin en loin, ce qu’on nomme enfin _une
connaissance_, un monsieur Barillaud, qui par hasard, à propos des
_Péruviens_, se dit ami de l’auteur:--Tu connais le citoyen Mongenod?
lui dis-je.
--Dans ce temps-là nous étions encore obligés de nous tutoyer tous,
dit-il à Godefroid en façon de parenthèse.
--Ce citoyen me regarde, dit le bonhomme en reprenant son récit, et
s’écria:--Je voudrais bien ne pas l’avoir connu, car il m’a plusieurs
fois emprunté de l’argent et me témoigne assez d’amitié pour ne pas
me le rendre. C’est un drôle de garçon; un bon enfant, mais des
illusions!... oh! une imagination de feu. Je lui rends justice: il
ne veut pas tromper; mais comme il se trompe lui-même sur toutes
choses, il arrive à se conduire en homme de mauvaise foi.--Mais
que te doit-il?--Bah! quelque cent écus... C’est un panier percé.
Personne ne sait où passe son argent, car il ne le sait peut-être
pas lui-même.--A-t-il des ressources?--Eh! oui, me dit Barillaud en
riant. Dans ce moment, il parle d’acheter des terres chez les Sauvages,
aux États-Unis. J’emportai cette goutte de vinaigre que la médisance
m’avait jetée au cœur et qui fit aigrir toutes mes bonnes dispositions.
J’allai voir mon ancien patron, qui me servait de conseil. Dès que je
lui eus confié le secret de mon prêt à Mongenod et la manière dont
j’avais agi:--Comment! s’écria-t-il, c’est un de mes clercs qui se
conduit ainsi? Mais il fallait remettre au lendemain et venir me voir.
Vous auriez appris que j’ai consigné Mongenod à ma porte. Il m’a déjà,
depuis un an, emprunté plus de cent écus en argent, une somme énorme!
Et trois jours avant d’aller déjeuner avec vous, il m’a rencontré dans
la rue et m’a dépeint sa misère avec des mots si navrants que je lui
ai donné deux louis!--Si je suis la dupe d’un habile comédien, c’est
tant pis pour lui, non pour moi! lui dis-je. Mais que faire?--Au
moins faut-il obtenir de lui quelque titre, car un débiteur, quelque
mauvais qu’il soit, peut devenir bon, et alors on est payé. Là-dessus
Bordin tira d’un carton de son secrétaire une chemise sur laquelle
je vis écrit le nom de Mongenod; il me montra trois reconnaissances
de cent livres chacune:--La première fois qu’il viendra, je lui
ferai joindre les intérêts, les deux louis que je lui ai donnés et
ce qu’il me demandera; puis du tout il souscrira une acceptation, en
reconnaissant que les intérêts courent depuis le jour du prêt. Au moins
serai-je en règle et aurai-je un moyen d’arriver au payement.--Eh bien!
dis-je à Bordin, pourriez-vous me mettre en règle comme vous le serez?
Car vous êtes un honnête homme, et ce que vous faites est bien.--Je
reste ainsi maître du terrain, me répondit l’ex-procureur. Quand on
se comporte comme vous l’avez fait, on est à la merci d’un homme qui
peut se moquer de vous. Moi! je ne veux pas qu’on se moque de moi! Se
moquer d’un ancien procureur au Châtelet?... tarare! Tout homme à qui
vous prêtez une somme comme vous avez étourdiment prêté la vôtre à
Mongenod finit au bout d’un certain temps par la croire à soi. Ce n’est
plus votre argent, mais son argent, et vous devenez son créancier, un
homme incommode. Un débiteur cherche alors à se débarrasser de vous
en s’arrangeant avec sa conscience; et, sur cent hommes, il y en a
soixante-quinze qui tâchent de ne plus vous rencontrer durant le reste
de leurs jours...--Vous ne reconnaissez donc que vingt-cinq pour cent
d’honnêtes gens?--Ai-je dit cela? reprit-il en souriant avec malice.
C’est beaucoup. Quinze jours après, je reçus une lettre par laquelle
Bordin me priait de passer chez lui pour retirer mon titre. J’y
allai.--J’ai tâché de vous rattraper cinquante louis, me dit-il. (Je
lui avais confié ma conversation avec Mongenod.) Mais les oiseaux sont
envolés. Dites adieu à vos _jaunets_! Vos serins de Canarie ont regagné
les climats chauds. Nous avons affaire à un aigrefin. Ne m’a-t-il pas
soutenu que sa femme et son beau-père étaient partis aux États-Unis
avec soixante de vos louis pour y acheter des terres, et qu’il comptait
les y rejoindre, soi-disant pour faire fortune afin de revenir payer
ses dettes, dont l’état, parfaitement en règle, m’a été confié par lui,
car il m’a prié de savoir ce que deviendraient ses créanciers. Voici
cet état circonstancié, me dit Bordin en me montrant une chemise sur
laquelle il lut le total: Dix-sept mille francs en argent, dit-il,
une somme avec laquelle on aurait une maison valant deux mille écus
de rentes! Et après avoir remis le dossier, il me rendit une lettre
de change d’une somme équivalant à cent louis en or, exprimée en
assignats, avec une lettre par laquelle Mongenod reconnaissait avoir
reçu cent louis en or, et m’en devoir les intérêts.--Me voilà donc en
règle, dis-je à Bordin.--Il ne vous niera pas la dette, me répondit
mon ancien patron; mais où il n’y a rien, le roi, c’est-à-dire le
Directoire, perd ses droits. Je sortis sur ce mot. Croyant avoir
été volé par un moyen qui échappe à la loi, je retirai mon estime à
Mongenod et je me résignai très philosophiquement.
--Si je m’appesantis sur ces détails si vulgaires et en apparence
si légers, ce n’est pas sans raison, dit le bonhomme en regardant
Godefroid; je cherche à vous expliquer comment je fus conduit à agir
comme agissent la plupart des hommes, au hasard et au mépris des règles
que les Sauvages observent dans les moindres choses. Bien des gens se
justifieraient en s’appuyant sur un homme grave comme Bordin; mais
aujourd’hui, je me trouve inexcusable. Dès qu’il s’agit de condamner
un de nos semblables en lui refusant à jamais notre estime, on ne
peut s’en rapporter qu’à soi-même, et encore!... Devons-nous faire
de notre cœur un tribunal où nous citions notre prochain? Où serait
la loi? quelle serait notre mesure d’appréciation? Ce qui chez nous
est faiblesse ne sera-t-il pas force chez le voisin? Autant d’êtres,
autant de circonstances différentes pour chaque fait, car il n’est
pas deux accidents semblables dans l’humanité. La Société seule a sur
ses membres le droit de répression; car celui de punition, je le lui
conteste: réprimer lui suffit, et comporte d’ailleurs assez de cruautés.
--En écoutant les propos en l’air d’un Parisien, et en admirant la
sagesse de mon ancien patron, je condamnai donc Mongenod, reprit le
bonhomme en continuant son histoire après en avoir tiré ce sublime
enseignement. On annonça _les Péruviens_. Je m’attendis à recevoir un
billet de Mongenod pour la première représentation, je m’établissais
une sorte de supériorité sur lui. Mon ami me semblait, à raison de son
emprunt, une sorte de vassal qui me devait une foule de choses, outre
les intérêts de mon argent. Nous agissons tous ainsi! Non-seulement
Mongenod ne m’envoya point de billet, mais je le vis venir de loin
dans le passage obscur pratiqué sous le théâtre Feydeau, bien mis,
élégant presque; il feignit de ne pas m’avoir aperçu; puis, quand il
m’eut dépassé, lorsque je voulus courir à lui, mon débiteur s’était
évadé par un passage transversal. Cette circonstance m’irrita vivement.
Mon irritation, loin d’être passagère, s’accrut avec le temps. Voici
comment. Quelques jours après cette rencontre, j’écrivis à Mongenod à
peu près en ces termes:
«Mon ami, vous ne devez pas me croire indifférent à tout ce qui
peut vous arriver d’heureux ou de malheureux. _Les Péruviens_ vous
donnent-ils de la satisfaction? Vous m’avez oublié, c’était votre
droit pour la première représentation, où je vous aurais tant
applaudi. Quoi qu’il en soit, je souhaite que vous y trouviez un
Pérou, car j’ai trouvé l’emploi de mes fonds, et compte sur vous à
l’échéance. Votre ami, Alain.»
--Après être resté quinze jours sans recevoir de réponse, je vais rue
des Moineaux. L’hôtesse m’apprend que la petite femme est effectivement
partie avec son père à l’époque où Mongenod avait annoncé ce départ à
Bordin. Mongenod quittait son galetas de grand matin, et n’y revenait
que tard dans la nuit. Quinze autres jours se passent, nouvelle lettre
ainsi conçue:
«Mon cher Mongenod, je ne vous vois point, vous ne répondez point
à mes lettres: je ne conçois rien à votre conduite, et si je me
comportais ainsi envers vous, que penseriez-vous de moi?»
--Je ne signe plus votre ami: je mets mille amitiés. Un mois se passe
sans que j’aie aucune nouvelle de Mongenod. _Les Péruviens_ n’avaient
pas obtenu le grand succès sur lequel Mongenod comptait. J’y allai pour
mon argent à la vingtième représentation, et j’y vis peu de monde.
Madame Scio y était cependant fort belle. On me dit au foyer que la
pièce aurait encore quelques représentations. Je vais sept fois à
différentes reprises chez Mongenod, je ne le trouve point, et chaque
fois je laisse mon nom à l’hôtesse. Je lui écris alors:
«Monsieur, si vous ne voulez pas perdre mon estime après avoir
perdu mon amitié, vous me traiterez maintenant comme un étranger,
c’est-à-dire avec politesse, et vous me direz si vous serez en mesure
à l’échéance de votre lettre de change. Je me conduirai d’après votre
réponse. Votre serviteur, Alain.»
--Aucune réponse. Nous étions alors en 1799; à deux mois près, un an
s’était écoulé. A l’échéance, je vais trouver Bordin. Bordin prend le
titre, fait protester et poursuivre. Les désastres éprouvés par les
armées françaises avaient produit sur les fonds une dépréciation si
forte, qu’on pouvait acheter cinq francs de rente pour sept francs.
Ainsi, pour cent louis en or, j’aurais eu près de quinze cents francs
de rente. Tous les matins, en prenant ma tasse de café, je disais
à la lecture du journal:--«Maudit Mongenod! Sans lui, je me ferais
mille écus de rentes!» Mongenod était devenu ma bête noire, je tonnais
contre lui tout en me promenant par les rues.--«Bordin est là, me
disais-je, il le pincera, et ce sera bien fait!» Ma haine s’exhalait en
imprécations, je maudissais cet homme, je lui trouvais tous les vices.
Ah! monsieur Barillaud avait bien raison dans ce qu’il m’en disait.
Enfin, un matin, je vois entrer mon débiteur, pas plus embarrassé que
s’il ne me devait pas un centime; en l’apercevant, j’éprouvai toute la
honte qu’il aurait dû ressentir. Je fus comme un criminel surpris en
flagrant délit. J’étais mal à mon aise. Le Dix-Huit Brumaire avait eu
lieu, tout allait au mieux, les fonds montaient, et Bonaparte était
parti pour aller livrer la bataille de Marengo.--Il est malheureux,
monsieur, dis-je en recevant Mongenod debout, que je ne doive votre
visite qu’aux instances d’un huissier. Mongenod prend une chaise et
s’assied.--Je viens te dire, me répondit-il, que je suis hors d’état de
te payer.--Vous m’avez fait manquer le placement de mon argent avant
l’arrivée du premier consul, moment où je me serais fait une petite
fortune...--Je le sais, Alain, me dit-il, je le sais. Mais à quoi bon
me poursuivre et m’endetter en m’accablant de frais? J’ai reçu des
nouvelles de mon beau-père et de ma femme, ils ont acheté des terres,
et m’ont envoyé la note de choses nécessaires à leur établissement,
j’ai dû employer toutes mes ressources à ces acquisitions. Maintenant,
sans que personne puisse m’en empêcher, je vais partir sur un vaisseau
hollandais, à Flessingue, où j’ai fait parvenir toutes mes petites
affaires. Bonaparte a gagné la bataille de Marengo, la paix va se
signer, je puis sans crainte rejoindre ma famille, car ma chère
petite femme est partie enceinte.--Ainsi, vous m’avez immolé à vos
intérêts?.... lui dis-je.--Oui, me répondit-il, j’ai cru que vous étiez
mon ami. En ce moment, je me sentis inférieur à Mongenod, tant il me
parut sublime en disant ce simple mot si grand:--Ne vous l’ai-je pas
dit? reprit-il. N’ai-je pas été de la dernière franchise avec vous,
là, à cette même place? Je suis venu à vous, Alain, comme à la seule
personne par laquelle je pusse être apprécié. Cinquante louis, vous
ai-je dit, seraient perdus; mais cent, je vous les rendrai. Je n’ai
point pris de terme; car puis-je savoir le jour où j’aurai fini ma
longue lutte avec la misère? Vous étiez mon dernier ami. Tous mes amis,
même notre vieux patron Bordin, me méprisaient par cela même que je
leur empruntais de l’argent. Oh! vous ne savez pas, Alain, la cruelle
sensation qui étreint le cœur d’un honnête homme aux prises avec le
malheur, quand il entre chez quelqu’un pour lui demander secours!... et
tout ce qui s’ensuit! je souhaite que vous ne la connaissiez jamais:
elle est plus affreuse que l’angoisse de la mort. Vous m’avez écrit
des lettres qui, de moi, dans la même situation, vous eussent semblé
bien odieuses. Vous avez attendu de moi des choses qui n’étaient point
en mon pouvoir. Vous êtes le seul auprès de qui je viens me justifier.
Malgré vos rigueurs, et quoique d’ami vous vous soyez métamorphosé en
créancier le jour où Bordin m’a demandé un titre pour vous, démentant
ainsi le sublime contrat que nous avons fait, là, en nous serrant la
main et en échangeant nos larmes; eh bien! je ne me suis souvenu que
de cette matinée. A cause de cette heure, je viens vous dire: «Vous ne
connaissez pas le malheur, ne l’accusez pas!» Je n’ai eu ni une heure
ni une seconde pour écrire et vous répondre! Peut-être auriez-vous
désiré que je vinsse vous cajoler?... Autant vaudrait demander à un
lièvre fatigué par les chiens et les chasseurs de se reposer dans une
clairière et d’y brouter l’herbe! Je n’ai pas eu de billet pour vous,
non; je n’en ai pas eu assez pour les exigences de ceux de qui mon
sort dépendait. Novice au théâtre, j’ai été la proie des musiciens,
des acteurs, des chanteurs, de l’orchestre. Pour pouvoir partir et
acheter ce dont ma famille a besoin là-bas, j’ai vendu _les Péruviens_
au directeur, avec deux autres pièces que j’avais en portefeuille. Je
pars pour la Hollande sans un sou. Je mangerai du pain sur la route,
jusqu’à ce que j’aie atteint Flessingue. Mon voyage est payé, voilà
tout. Sans la pitié de mon hôtesse, qui a confiance en moi, j’aurais
été obligé de voyager à pied, le sac sur le dos. Donc, malgré vos
doutes sur moi, comme sans vous je n’aurais pu envoyer mon beau-père et
ma femme à New-York, ma reconnaissance reste entière. Non, _monsieur_
Alain, je n’oublierai pas que les cent louis que vous m’avez prêtés
vous donneraient aujourd’hui quinze cents francs de rentes.--Je
voudrais vous croire, Mongenod, dis-je presque ébranlé par l’accent
qu’il mit en prononçant cette explication.--Ah! tu ne me dis plus
monsieur, dit-il vivement en me regardant d’un air attendri. Mon Dieu!
je quitterais la France avec moins de regret si j’y laissais un homme
aux yeux de qui je ne serais ni un demi-fripon, ni un dissipateur, ni
un homme à illusions. J’ai aimé un ange au milieu de ma misère. Un
homme qui aime bien, Alain, n’est jamais tout à fait méprisable... A
ces mots, je lui tendis la main, il la prit, me la serra.--Que le ciel
te protége, lui dis-je.--Nous sommes toujours amis? demanda-t-il.--Oui,
repartis-je. Il ne sera pas dit que mon camarade d’enfance et mon ami
de jeunesse sera parti pour l’Amérique sous le poids de ma colère!...
Mongenod m’embrassa les larmes aux yeux, et se précipita vers la porte.
Quand quelques jours après je rencontrai Bordin, je lui racontai ma
dernière entrevue, et il me dit en souriant:--Je souhaite que ce ne
soit pas une scène de comédie!... Il ne vous a rien demandé?--Non,
répondis-je.--Il est venu de même chez moi, j’ai eu presque autant
de faiblesse que vous, et il m’a demandé de quoi vivre en route.
Enfin, qui vivra verra! Cette observation de Bordin me fit craindre
d’avoir cédé bêtement à un mouvement de sensibilité.--Mais lui aussi,
le procureur, a fait comme moi! me dis-je. Je crois inutile de vous
expliquer comment je perdis toute ma fortune, à l’exception de mes
autres cent louis que je plaçai sur le Grand-Livre quand les fonds
furent à un taux si élevé, que j’eus à peine cinq cents francs de
rente pour vivre, à l’âge de trente-quatre ans. J’obtins, par le
crédit de Bordin, un emploi de huit cents francs d’appointements à la
succursale du Mont-de-Piété, rue des Petits-Augustins. Je vécus alors
bien modestement. Je me logeai rue des Marais, au troisième, dans un
petit appartement composé de deux pièces et d’un cabinet, pour deux
cent cinquante francs. J’allais dîner dans une pension bourgeoise, à
quarante francs par mois. Je faisais le soir des écritures. Laid comme
je suis et pauvre, je dus renoncer à me marier.
En entendant cet arrêt que le pauvre Alain portait sur lui-même avec
une adorable résignation, Godefroid fit un mouvement qui prouva mieux
qu’une confidence la parité de leurs destinées, et le bonhomme, en
réponse à ce geste éloquent, eut l’air d’attendre un mot de son
auditeur.
--Vous n’avez jamais été aimé?... demanda Godefroid.
--Jamais! reprit-il, excepté par Madame qui nous rend à tous l’amour
que nous avons tous pour elle, un amour que je puis appeler divin...
Vous avez pu vous en convaincre, nous vivons de sa vie comme elle vit
de la nôtre; nous n’avons qu’une âme à nous tous; et, pour n’être pas
_physiques_, nos plaisirs n’en sont pas moins d’une grande vivacité,
car nous n’existons que par le cœur... Que voulez-vous, mon enfant,
reprit-il, quand les femmes peuvent apprécier les qualités morales,
elles en ont fini avec les dehors, et elles sont vieilles alors....
J’ai beaucoup souffert, allez!...
--Ah! j’en suis là... dit Godefroid.
--Sous l’Empire, reprit le bonhomme en baissant la tête, les rentes
ne se payaient pas exactement, il fallait prévoir les suspensions
de paiement. De 1802 à 1814, il ne se passa point de semaine que je
n’attribuasse mes chagrins à Mongenod.--Sans Mongenod, me disais-je,
j’aurais pu me marier. Sans lui, je ne serais pas obligé de vivre
de privations. Mais quelquefois aussi je me disais:--Peut-être le
malheureux est-il poursuivi là-bas par un mauvais sort! En 1806, par
un jour où je trouvais ma vie bien lourde à porter, je lui écrivis une
longue lettre que je lui fis passer par la Hollande. Je n’eus pas de
réponse, et j’attendis pendant trois ans, en fondant sur cette réponse
des espérances toujours déçues. Enfin, je me résignai à ma vie. A mes
cinq cents francs de rente, à mes douze cents francs au Mont-de-Piété,
car je fus augmenté, je joignis une tenue de livres que j’obtins chez
monsieur Birotteau, parfumeur, et qui me valut cinq cents francs.
Ainsi, non seulement je me tirais d’affaire, mais je mettais huit cents
francs de côté par an. Au commencement de 1814, je plaçai neuf mille
francs d’économies à quarante francs sur le Grand-Livre et j’eus seize
cents francs de rente assurés pour mes vieux jours. J’avais ainsi
quinze cents francs au Mont-de-Piété, six cents francs pour ma tenue de
livres, seize cents francs sur l’État, en tout trois mille sept cents
francs. Je pris un appartement rue de Seine, et je vécus alors un peu
mieux. Ma place me mettait en relation avec bien des malheureux. Depuis
douze ans, je connaissais mieux que qui que ce soit la misère publique.
Une ou deux fois j’obligeai quelques pauvres gens. Je sentis un vif
plaisir en trouvant sur dix obligés un ou deux ménages qui se tiraient
de peine. Il me vint dans l’esprit que la bienfaisance ne devait pas
consister à jeter de l’argent à ceux qui souffraient. Faire la charité,
selon l’expression vulgaire, me parut souvent être une espèce de prime
donnée au crime. Je me mis à étudier cette question. J’avais alors
cinquante ans, et ma vie était à peu près finie. A quoi suis-je bon?
me demandai-je. A qui laisserai-je ma fortune? Quand j’aurai meublé
richement mon appartement, quand j’aurai une bonne cuisinière, quand
mon existence sera bien convenablement assurée, à quoi emploierai-je
mon temps? Ainsi, onze ans de révolution et quinze ans de misère
avaient dévoré le temps le plus heureux de ma vie! l’avaient usé dans
un travail stérile, ou uniquement employé à la conservation de mon
individu. Personne ne peut, à cet âge, s’élancer de cette destinée
obscure et comprimée par le besoin vers une destinée éclatante; mais
on peut toujours se rendre utile. Je compris enfin qu’une surveillance
prodigue en conseils décuplait la valeur de l’argent donné, car les
malheureux ont surtout besoin de guides; en les faisant profiter du
travail qu’ils font pour autrui, l’intelligence du spéculateur n’est
pas ce qui leur manque. Quelques beaux résultats que j’obtins me
rendirent très fier. J’aperçus à la fois et un but et une occupation,
sans parler des jouissances exquises que donne le plaisir de jouer en
petit le rôle de la Providence.
--Et vous le jouez aujourd’hui en grand?... demanda vivement Godefroid.
--Oh! vous voulez tout savoir? dit le vieillard; nenni.
--Le croiriez-vous?... reprit-il après cette pause, la faiblesse des
moyens que ma petite fortune mettait à ma disposition me ramenait
souvent à Mongenod.--Sans Mongenod, j’aurais pu faire bien davantage,
disais-je. Si un malhonnête homme ne m’avait pas enlevé quinze cents
francs de rentes, ai-je souvent pensé, je sauverais cette famille.
Excusant alors mon impuissance par une accusation, ceux à qui je
n’offrais que des paroles pour consolation maudissaient Mongenod avec
moi. Ces malédictions me soulageaient le cœur. Un matin, en janvier
1816, ma gouvernante m’annonce... qui? Mongenod! monsieur Mongenod! Et
qui vois-je entrer?... la belle femme alors âgée de trente-six ans,
et accompagnée de trois enfants; puis Mongenod, plus jeune que quand
il était parti; car la richesse et le bonheur répandent une auréole
autour de leurs favoris. Parti maigre, pâle, jaune, sec, il revenait
gros, gras, fleuri comme un prébendier, et bien vêtu. Il se jeta dans
mes bras, et se trouvant reçu froidement, il me dit pour première
parole:--Ai-je pu venir plus tôt, mon ami? Les mers ne sont libres que
depuis 1815, encore m’a-t-il fallu dix-huit mois pour réaliser ma
fortune, clore mes comptes et me faire payer. J’ai réussi, mon ami!
Quand j’ai reçu ta lettre, en 1806, je suis parti sur un vaisseau
hollandais pour t’apporter moi-même une petite fortune; mais la réunion
de la Hollande à l’Empire Français m’a fait prendre par les Anglais,
qui m’ont conduit à la Jamaïque, d’où je me suis échappé par hasard. De
retour à New-York, je me suis trouvé victime de faillites, et, en mon
absence, la pauvre Charlotte n’avait pas su se défier des intrigants.
J’ai donc été forcé de recommencer l’édifice de ma fortune. Enfin,
nous voici de retour. A la manière dont te regardent ces enfants, tu
dois bien deviner qu’on leur a souvent parlé du bienfaiteur de la
famille!--Oh! oui, monsieur, dit la belle madame Mongenod, nous n’avons
pas passé un seul jour sans nous souvenir de vous. Votre part a été
faite dans toutes les affaires. Nous avons aspiré tous au bonheur que
nous avons en ce moment de vous offrir votre fortune, sans croire
que cette _dîme du seigneur_ puisse jamais acquitter la dette de la
reconnaissance. En achevant ces mots, madame Mongenod me tendit cette
magnifique cassette que vous voyez, dans laquelle se trouvaient cent
cinquante billets de mille francs.--Tu as bien souffert, mon pauvre
Alain, je le sais, mais nous devinions tes souffrances, et nous nous
sommes épuisés en combinaisons pour te faire parvenir de l’argent sans
y avoir pu réussir, reprit Mongenod. Tu n’as pas pu te marier, tu me
l’as dit; mais voici notre fille aînée, elle a été élevée dans l’idée
de devenir ta femme, et a cinq cent mille francs de dot...--Dieu me
garde de faire son malheur! m’écriai-je vivement en contemplant une
fille aussi belle que l’était sa mère à cet âge, et je l’attirai sur
moi pour l’embrasser au front.--N’ayez pas peur, ma belle enfant! lui
dis-je. Un homme de cinquante ans à une fille de dix-sept ans! et un
homme aussi laid que je le suis! m’écriai-je, jamais.--Monsieur, me
dit-elle, le bienfaiteur de mon père ne sera jamais laid pour moi.
Cette parole, dite spontanément et avec candeur, me fit comprendre que
tout était vrai dans le récit de Mongenod; je lui tendis alors la main,
et nous nous embrassâmes de nouveau.--Mon ami, lui dis-je, j’ai des
torts envers toi, car je t’ai souvent accusé, maudit...--Tu le devais,
Alain, me répondit-il en rougissant; tu souffrais, et par moi... Je
tirai d’un carton le dossier Mongenod, et je lui rendis les pièces en
acquittant sa lettre de change.--Vous allez déjeuner tous avec moi,
dis-je à la famille.--A la condition de venir dîner chez madame, une
fois qu’elle sera installée, me dit Mongenod, car nous sommes arrivés
d’hier. Nous allons acheter un hôtel, et je vais ouvrir une maison
de banque à Paris pour l’Amérique du Nord, afin de la laisser à ce
gaillard-là, dit-il en me montrant son fils aîné qui avait quinze ans.
Nous passâmes ensemble le reste de la journée et nous allâmes le soir
à la comédie, car Mongenod et sa famille étaient affamés de spectacle.
Le lendemain, je plaçai la somme sur le Grand-Livre, et j’eus environ
quinze mille francs de rentes en tout. Cette fortune me permit de ne
plus tenir de livres le soir, et de donner la démission de ma place,
au grand contentement des surnuméraires. Après avoir fondé la maison
de banque Mongenod et compagnie, qui a fait d’énormes bénéfices dans
les premiers emprunts de la Restauration, mon ami est mort en 1827,
à soixante-trois ans. Sa fille, à laquelle il a donné plus tard un
million de dot, a épousé le vicomte de Fontaine. Le fils, que vous
connaissez, n’est pas encore marié; il vit avec sa mère et son jeune
frère. Nous trouvons chez eux toutes les sommes dont nous pouvons avoir
besoin. Frédéric, car le père lui avait donné mon nom en Amérique,
Frédéric Mongenod est, à trente-sept ans, un des plus habiles et des
plus probes banquiers de Paris. Il n’y a pas longtemps que madame
Mongenod a fini par m’avouer qu’elle avait vendu ses cheveux pour deux
écus de six livres, afin d’avoir du pain. Elle donne tous les ans
vingt-quatre voies de bois que je distribue aux malheureux, pour la
demi-voie que lui ai jadis envoyée.
--Ceci m’explique alors vos relations avec la maison Mongenod, dit
Godefroid, et votre fortune...
Le bonhomme regarda Godefroid en souriant toujours avec la même
expression de douce malice.
--Continuez... reprit Godefroid en voyant à l’air de monsieur Alain que
le bonhomme n’avait pas tout dit.
--Ce dénoûment, mon cher Godefroid, fit sur moi la plus profonde
impression. Si l’homme qui avait tant souffert, si mon ami me pardonna
mon injustice, moi, je ne me la pardonnai point.
--Oh! fit Godefroid.
--Je résolus de consacrer tout mon superflu, environ dix mille francs
par an, à des actes de bienfaisance raisonnés, reprit tranquillement
monsieur Alain. Je rencontrai, vers ce temps, un juge du tribunal de
première instance de la Seine, nommé Popinot, que nous avons eu le
chagrin de perdre il y a trois ans, et qui pendant quinze années exerça
la charité la plus active dans le quartier Saint-Marcel. Il eut, avec
notre vénérable vicaire de Notre-Dame et Madame, la pensée de fonder
l’œuvre à laquelle nous coopérons, et qui, depuis 1825, a secrètement
produit quelque bien. Cette œuvre a eu dans madame de La Chanterie une
âme, car elle est véritablement l’âme de cette entreprise. Le vicaire
a su nous rendre plus religieux que nous ne l’étions d’abord, en
nous démontrant la nécessité d’être vertueux nous-mêmes pour pouvoir
inspirer la vertu, pour enfin prêcher d’exemple. Plus nous avons
cheminé dans cette voie, plus nous nous sommes réciproquement trouvés
heureux. Ce fut donc le repentir que j’eus d’avoir méconnu le cœur de
mon ami d’enfance qui me donna l’idée de consacrer aux pauvres, par
moi-même, la fortune qu’il me rapportait et que j’acceptais sans me
révolter contre l’énormité de la somme rendue à la place de celle que
j’avais prêtée: la destination conciliait tout.
Ce récit, fait sans aucune emphase et avec une touchante bonhomie dans
l’accent, dans le geste, dans le regard, aurait inspiré à Godefroid
le désir d’entrer dans cette sainte et noble association, si déjà sa
résolution n’eût été prise.
--Vous connaissez peu le monde, dit Godefroid, puisque vous avez eu de
tels scrupules pour ce qui ne pèserait sur aucune conscience.
--Je ne connais que les malheureux, répondit le bonhomme. Je désire peu
connaître un monde où l’on craint si peu de se mal juger les uns les
autres. Voici bientôt minuit, et j’ai mon chapitre de l’_Imitation de
Jésus-Christ_ à méditer. Bonne nuit.
Godefroid prit la main du bonhomme et la lui serra par un mouvement
plein d’admiration.
--Pouvez-vous me dire l’histoire de madame de La Chanterie? demanda
Godefroid.
--C’est impossible sans son consentement, répondit le bonhomme, car
elle touche à l’un des événements les plus terribles de la politique
impériale. Ce fut par mon ami Bordin que j’ai connu Madame, il en a eu
tous les secrets, c’est lui qui m’a, pour ainsi dire, amené dans cette
maison.
--Quoi qu’il en soit, répondit Godefroid, je vous remercie de m’avoir
raconté votre vie, il s’y trouve des leçons pour moi.
--Savez-vous quelle en est la morale?
--Mais, dites, répliqua Godefroid, car je pourrais y voir autre chose
que ce que vous y voyez!...
--Eh bien! le plaisir, dit le bonhomme, est un accident dans la vie du
chrétien, il n’en est pas le but, et nous comprenons cela trop tard.
--Et qu’arrive-t-il quand on se christianise? demanda Godefroid.
--Tenez! fit le bonhomme.
Il indiqua du doigt à Godefroid une inscription en lettres d’or sur
un fond noir que le nouveau pensionnaire n’avait pu voir, puisqu’il
entrait pour la première fois dans la chambre du bonhomme. Godefroid,
qui se retourna, lut: TRANSIRE BENEFACIENDO.
--Voilà, mon enfant, le sens qu’on donne alors à la vie. C’est notre
devise. Si vous devenez un des nôtres, ce sera là tout votre brevet.
Nous lisons cet avis que nous nous donnons à nous-mêmes à toute heure,
en nous levant, en nous couchant, en nous habillant... Ah! si vous
saviez quels immenses plaisirs comporte l’accomplissement de cette
devise!...
--Comme quoi?... dit Godefroid, espérant des révélations.
--D’abord, nous sommes aussi riches que le baron de Nucingen... Mais
l’Imitation de Jésus-Christ nous défend d’avoir rien à nous, nous
ne sommes que dispensateurs, et si nous avions un seul mouvement
d’orgueil, nous ne serions pas dignes d’être des dispensateurs. Ce ne
serait pas _transire benefaciendo_, ce serait jouir par la pensée. Que
vous vous disiez avec un certain gonflement de narines, je joue le
rôle de la Providence, comme vous auriez pu le penser si vous eussiez
été ce matin à ma place en rendant la vie à une famille, vous devenez
un Sardanapale! un mauvais! Aucun de ces messieurs ne pense plus à
lui-même en faisant le bien, il faut dépouiller toute vanité, tout
orgueil, tout amour-propre, et c’est difficile, allez!...
Godefroid souhaita le bonsoir à monsieur Alain, et revint chez lui
vivement touché de ce récit; mais sa curiosité fut plus irritée
que satisfaite, car la grande figure du tableau que présentait cet
intérieur était madame de La Chanterie. La vie de cette femme avait
pour lui tant de prix qu’il faisait de cette information le but de
son séjour à l’hôtel de La Chanterie. Il entrevoyait bien déjà dans
l’association de ces cinq personnes une vaste entreprise de charité;
mais il y pensait beaucoup moins qu’à son héroïne.
Le néophyte passa quelques jours à observer mieux qu’il ne l’avait
fait jusqu’alors les gens d’élite au milieu desquels il se trouvait,
et il devint l’objet d’un phénomène moral que les philanthropes
modernes ont dédaigné, par ignorance peut-être. La sphère où il
vivait eut une action positive sur Godefroid. La loi qui régit la
nature physique relativement à l’influence des milieux atmosphériques
pour les conditions d’existence des êtres qui s’y développent, régit
également la nature morale; d’où il suit que la réunion des condamnés
est un des plus grands crimes sociaux, et que leur isolement est une
expérience d’un succès douteux. Les condamnés devraient être livrés
à des institutions religieuses et environnés des prodiges du Bien,
au lieu de rester au milieu des miracles du Mal. On peut attendre en
ce genre un dévouement entier de la part de l’Église; si elle envoie
des missionnaires au milieu des nations sauvages ou barbares, avec
quelle joie ne donnerait-elle pas à des ordres religieux la mission de
recevoir les Sauvages de la civilisation pour les catéchiser; car tout
criminel est athée, et souvent sans le savoir. Godefroid trouva ces
cinq personnes douées des qualités qu’elles exigeaient de lui; toutes
étaient sans orgueil, sans vanité, vraiment humbles et pieuses, sans
aucune de ces prétentions qui constituent _la dévotion_, en prenant ce
mot dans son acception mauvaise. Ces vertus étaient contagieuses; il
fut pris du désir d’imiter ces héros inconnus, et il finit par étudier
passionnément le livre qu’il avait commencé par dédaigner. En quinze
jours il réduisit la vie au simple, à ce qu’elle est réellement quand
on la considère au point de vue élevé où vous mène l’esprit religieux.
Enfin sa curiosité si mondaine d’abord, excitée par tant de motifs
vulgaires, se purifia; s’il n’y renonça point, c’est qu’il était
difficile de se désintéresser à l’endroit de madame de la Chanterie;
mais il montra, sans le vouloir, une discrétion qui fut appréciée par
ces hommes en qui l’esprit divin développait une profondeur inouïe
dans les facultés, comme chez tous les religieux, d’ailleurs. La
concentration des forces morales par quelque système que ce soit en
décuple la portée.
--Notre ami n’est pas encore converti, disait le bon abbé de Vèze; mais
il demande à l’être....
Une circonstance imprévue hâta la révélation de l’histoire de madame
de La Chanterie à Godefroid, en sorte que l’intérêt capital qu’elle
présenta fut satisfait promptement.
Paris s’occupait alors du dénoûment à la barrière Saint-Jacques d’un
de ces horribles procès criminels qui marquent dans les annales de
nos cours d’assises. Ce procès avait tiré son prodigieux intérêt des
criminels eux-mêmes dont l’audace, dont l’esprit supérieur à ceux
des accusés ordinaires, dont les cyniques réponses épouvantèrent la
société. Chose digne de remarque, aucun journal n’entrait à l’hôtel
de La Chanterie, et Godefroid n’entendit parler du rejet du pourvoi
en cassation formé par les condamnés que par son maître en tenue de
livres, car le procès avait eu lieu bien avant son entrée chez madame
de La Chanterie.
--Rencontrez-vous, dit-il à ses futurs amis, des gens comme ces atroces
coquins, et, quand vous en rencontrez, comment vous y prenez-vous avec
eux?...
--D’abord, dit monsieur Nicolas, il n’y a pas d’atroces coquins, il y a
des natures malades à mettre à Charenton; mais, en dehors de ces rares
exceptions médicales, nous ne voyons que des gens sans religion, ou des
gens qui raisonnent mal, et la mission de l’homme charitable est de
redresser les âmes, de remettre dans le bon chemin les égarés.
--Et, dit l’abbé de Vèze, tout est possible à l’apôtre, il a Dieu pour
lui....
--Si l’on vous envoyait à ces deux condamnés, demanda Godefroid, vous
n’en obtiendriez rien.
--Le temps manquerait, fit observer le bonhomme Alain.
--En général, dit monsieur Nicolas, on livre à la religion des âmes qui
sont dans l’impénitence finale, et pour un temps insuffisant à faire
des prodiges. Les gens de qui vous parlez, entre nos mains, seraient
devenus des hommes très distingués, ils sont d’une immense énergie;
mais, dès qu’ils ont commis un assassinat, il n’est plus possible de
s’en occuper, la justice humaine se les approprie...
--Ainsi, dit Godefroid, vous êtes contre la peine de mort?...
Monsieur Nicolas se leva vivement, et sortit.
--Ne parlez jamais de la peine de mort devant monsieur Nicolas; il a
reconnu, dans un criminel à l’exécution duquel il avait été chargé de
veiller, son enfant naturel...
--Et il était innocent! reprit M. Joseph.
En ce moment madame de La Chanterie, qui s’était absentée pour quelques
instants, revint au salon.
--Enfin, avouez, dit Godefroid en s’adressant à monsieur Joseph, que la
société ne peut pas subsister sans la peine de mort, et que ceux à qui,
demain matin, l’on coupera...
Godefroid se sentit fermer la bouche avec force par une main
vigoureuse, et l’abbé de Vèze emmena madame de La Chanterie pâle et
quasi-mourante.
--Qu’avez-vous fait?... dit à Godefroid monsieur Joseph. Emmenez-le,
Alain! dit-il en retirant la main avec laquelle il avait bâillonné
Godefroid. Et il suivit l’abbé de Vèze chez Madame.
--Venez, dit monsieur Alain à Godefroid, vous nous avez obligés à vous
confier les secrets de la vie de Madame.
Les deux amis se trouvèrent alors, au bout de quelques instants, dans
la chambre du bonhomme Alain, comme ils y étaient lorsque le vieillard
avait dit son histoire au jeune homme.
--Eh bien? dit Godefroid dont la figure annonçait son désespoir d’avoir
été la cause de ce qui, dans cette sainte maison, pouvait s’appeler une
catastrophe.
--J’attends que Manon vienne nous rassurer, répondit le bonhomme en
écoutant le bruit des pas de la domestique dans l’escalier.
--Monsieur, Madame va bien, monsieur l’abbé l’a trompée sur ce qu’on
disait! dit Manon en jetant un regard presque courroucé sur Godefroid.
--Mon Dieu! s’écria ce pauvre jeune homme à qui des larmes vinrent aux
yeux.
--Allons, asseyez-vous, lui dit monsieur Alain en s’asseyant lui-même.
Et il fit une pause en recueillant ses idées.
--Je ne sais pas, dit le bon vieillard, si j’aurai le talent qu’exige
une vie si cruellement éprouvée pour être racontée dignement; vous
m’excuserez quand vous ne trouverez pas la parole d’un si pauvre
orateur à la mesure des actions et des catastrophes. Songez que je
suis sorti du collége depuis longtemps, et que je suis l’enfant d’un
siècle où l’on s’occupait plus de la pensée que de l’effet, un siècle
prosaïque où l’on ne savait dire les choses que par leur nom.
Godefroid fit un mouvement d’adhésion où le bonhomme Alain put voir une
admiration sincère et qui voulait dire: j’écoute.
--Vous venez de le voir, mon jeune ami, reprit le vieillard, il
était impossible que vous restassiez plus longtemps parmi nous sans
connaître quelques-unes des affreuses particularités de la vie de cette
sainte femme. Il est des idées, des allusions, des paroles fatales
qui sont complétement interdites dans cette maison, sous peine de
rouvrir chez Madame des blessures dont les douleurs, une ou deux fois
renouvelées, pourraient la tuer...
--Oh! mon Dieu! s’écria Godefroid, qu’ai-je donc fait?...
--Sans monsieur Joseph qui vous a coupé la parole en pressentant que
vous alliez vous occuper du fatal instrument de mort, vous alliez
foudroyer cette pauvre Madame... Il est temps que vous sachiez tout,
car vous nous appartiendrez, nous en avons aujourd’hui tous la
conviction.
--Madame de La Chanterie, dit-il après une pause, est issue d’une
des premières familles de la basse Normandie. Elle est en son nom
mademoiselle Barbe-Philiberte de Champignelles, d’une branche cadette
de cette maison. Aussi fut-elle destinée à prendre le voile si son
mariage ne pouvait se faire avec les renonciations d’usage à la
légitime, comme cela se pratiquait chez les familles pauvres. Un
sieur de La Chanterie, dont la famille était tombée dans une profonde
obscurité, quoiqu’elle date de la croisade de Philippe-Auguste, voulut
remonter au rang que lui méritait cette ancienneté dans la province
de Normandie. Ce gentilhomme avait doublement dérogé, car il avait
ramassé quelque trois cent mille écus dans les fournitures des armées
du roi, lors de la guerre du Hanovre. Trop confiant dans de telles
richesses, grossies par les rumeurs de la province, le fils menait à
Paris une vie assez inquiétante pour un père de famille. Le mérite
de mademoiselle de Champignelles obtenait quelque célébrité dans le
Bessin. Le vieillard, dont le petit fief de La Chanterie se trouve
entre Caen et Saint-Lô, entendit déplorer devant lui qu’une si parfaite
demoiselle, si capable de rendre un homme heureux, allât finir ses
jours dans un couvent; et, sur un désir qu’il témoigna de rechercher
cette demoiselle, on lui donna l’espoir d’obtenir des Champignelles,
pourvu que ce fût sans dot, la main de mademoiselle Philiberte pour son
fils. Il se rendit à Bayeux, il se ménagea quelques entrevues avec la
famille de Champignelles, et fut séduit par les grandes qualités de la
jeune personne. A seize ans, mademoiselle de Champignelles annonçait
tout ce qu’elle devait être. On devinait en elle une piété solide, un
bon sens inaltérable, une droiture inflexible, et l’une de ces âmes
qui ne doivent jamais se détacher d’une affection, fût-elle ordonnée.
Le vieux noble, enrichi par ses maltôtes aux armées, aperçut en cette
charmante fille la femme qui pouvait contenir son fils par l’autorité
de la vertu, par l’ascendant d’un caractère ferme sans roideur; car,
vous l’avez vue? nulle n’est plus douce que madame de La Chanterie;
mais aussi nulle ne fut plus confiante qu’elle, elle a jusques au
déclin de la vie la candeur de l’innocence, elle ne voulait pas jadis
croire au mal, elle a dû le peu de défiance que vous lui connaissez, à
ses malheurs. Le vieillard s’engagea, vis-à-vis des Champignelles, à
donner quittance au contrat de la légitime de mademoiselle Philiberte;
mais, en revanche, les Champignelles, alliés à de grandes maisons,
promirent de faire ériger le fief de La Chanterie en baronnie, et ils
tinrent parole. La tante du futur époux, madame de Boisfrelon, la femme
du Conseiller au Parlement mort dans l’appartement que vous occupez,
promit de léguer sa fortune à son neveu. Quand tous ces arrangements
furent pris entre les deux familles, le père fit venir son fils. Maître
des requêtes au Grand-Conseil, et âgé de vingt-cinq ans au moment de
son mariage, le jeune homme avait fait de nombreuses folies avec les
jeunes seigneurs de l’époque, en vivant à leur manière; aussi le vieux
maltôtier avait-il déjà plusieurs fois payé des dettes considérables.
Ce pauvre père, en prévision de nouvelles fautes chez son fils, était
assez enchanté de reconnaître à sa future belle-fille une certaine
fortune; mais il eut tant de méfiance, qu’il substitua le fief de La
Chanterie aux enfants mâles à naître du mariage...
--La Révolution, dit le bonhomme Alain en forme de parenthèse, a rendu
la précaution inutile.
--Doué d’une beauté d’ange, d’une adresse merveilleuse à tous les
exercices du corps, le jeune maître des requêtes possédait le don
de séduction, reprit-il. Mademoiselle de Champignelles devint donc,
vous le croirez facilement, très éprise de son mari. Le vieillard,
extrêmement heureux des commencements de ce mariage, et croyant à une
réforme chez son fils, envoya lui-même les nouveaux mariés à Paris.
Ceci se passait au commencement de l’année 1788. Ce fut presque une
année de bonheur. Madame de La Chanterie connut les petits soins,
les attentions les plus délicates qu’un homme plein d’amour puisse
prodiguer à une femme aimée uniquement. Quelque courte qu’elle ait été,
la lune de miel a lui sur le cœur de cette si noble et si malheureuse
femme. Vous savez qu’alors les mères nourrissaient elles-mêmes leurs
enfants, et Madame eut une fille. Cette période, pendant laquelle
une femme devait être l’objet d’un redoublement de tendresse, fut au
contraire le commencement de malheurs inouïs. Le maître des requêtes
fut obligé de vendre tous les biens dont il pouvait disposer pour payer
d’anciennes dettes qu’il n’avait pas avouées, et de nouvelles dettes
de jeu. Puis, l’Assemblée nationale prononça bientôt la dissolution
du Grand-Conseil, du Parlement, de toutes les charges de justice, si
chèrement achetées. Le jeune ménage, augmenté d’une fille, fut donc
sans autres revenus que ceux des biens substitués et celui de la dot
reconnue à madame de La Chanterie. En vingt mois, cette charmante
femme, à l’âge de dix-sept ans et demi, se vit obligée de vivre,
elle et la fille qu’elle nourrissait, du travail de ses mains, dans
un obscur quartier où elle se retira. Elle se vit alors entièrement
abandonnée de son mari, qui tomba de degrés en degrés dans la société
des créatures de la plus mauvaise espèce. Jamais Madame ne fit un
reproche à son mari, jamais elle ne se donna le moindre tort. Elle nous
a dit que, pendant ces mauvais jours, elle priait Dieu pour son cher
Henri.
--Ce mauvais sujet s’appelait Henri, dit le bonhomme, c’est un nom à ne
jamais prononcer, pas plus que celui d’Henriette. Je reprends.
--Ne quittant sa petite chambre de la rue de la Corderie-du-Temple
que pour aller chercher sa subsistance ou son ouvrage, madame de La
Chanterie suffisait à tout, grâce à cent livres par mois que son
beau-père, touché de tant de vertu, lui faisait passer. Néanmoins,
en prévoyant que cette ressource pourrait lui manquer, la pauvre
jeune femme avait pris la dure profession de faiseuse de corsets, et
travaillait pour une célèbre couturière. En effet, le vieux traitant
mourut, et sa succession fut dévorée par son fils, à la faveur du
renversement des lois de la monarchie. L’ancien maître des requêtes,
devenu l’un des plus féroces présidents de tribunal révolutionnaire qui
existât, fut la terreur de la Normandie et put ainsi satisfaire toutes
ses passions. A son tour emprisonné lors de la chute de Robespierre,
la haine de son Département le vouait à une mort certaine. Madame de
La Chanterie apprend par une lettre d’adieu le sort qui attend son
mari. Aussitôt, après avoir confié sa petite fille à une voisine, elle
se rend dans la ville où le misérable était détenu, munie de quelques
louis qui composaient sa fortune; ces louis lui servirent à pénétrer
dans la prison, elle réussit à faire sauver son mari, qu’elle habille
avec ses vêtements à elle, dans des circonstances presque semblables
à celles qui, plus tard, servirent si bien madame de Lavalette. Elle
fut condamnée à mort, mais on eut honte de donner suite à cette
vengeance, et le tribunal, jadis présidé par son mari, facilita sous
main sa sortie de prison. Elle revint à Paris, à pied, sans secours, en
couchant dans des fermes et souvent nourrie par charité.
--Mon Dieu! s’écria Godefroid.
--Attendez!... reprit le bonhomme, ce n’est rien. En huit ans, la
pauvre femme revit trois fois son mari. La première fois, monsieur
resta deux fois vingt-quatre heures dans le modeste logement de sa
femme, et il lui prit tout son argent en la comblant de marques de
tendresse et lui faisant croire à une conversion complète: «J’étais,
dit-elle, sans force contre un homme pour qui je priais tous les jours
et qui occupait exclusivement ma pensée.» La seconde fois, monsieur de
La Chanterie arriva mourant, et de quelle maladie!... elle le soigna,
le sauva; puis elle essaya de le rendre à des sentiments et à une vie
convenables. Après avoir promis tout ce que cet ange demandait, le
révolutionnaire se replongea dans d’effroyables désordres, et n’échappa
même à l’action du Ministère Public qu’en venant se réfugier chez sa
femme, où il mourut en sûreté.
--Oh! ce n’est rien, s’écria le bonhomme en voyant l’étonnement peint
sur la figure de Godefroid. Personne, dans le monde où il vivait, ne
savait cet homme marié. Deux ans après la mort du misérable, madame de
La Chanterie apprit qu’il existait une seconde madame de La Chanterie,
veuve comme elle et comme elle ruinée. Ce bigame avait trouvé deux
anges incapables de le trahir.
--Vers 1803, reprit monsieur Alain après une pause, monsieur de
Boisfrelon, oncle de madame de La Chanterie, ayant été rayé de la liste
des émigrés, vint à Paris et lui remit une somme de deux cent mille
francs, que lui avait jadis confiée le vieux traitant, avec mission de
la garder pour les enfants de sa nièce. Il engagea la veuve à revenir
en Normandie, où elle acheva l’éducation de sa fille, et où, toujours
conseillée par l’ancien magistrat, elle acheta, dans d’excellentes
conditions, une terre patrimoniale.
--Ah! s’écria Godefroid.
--Ce n’est rien encore, dit le bonhomme Alain, vous n’êtes pas arrivé
aux ouragans. Je reprends. En 1807, après quatre années de repos,
madame de La Chanterie maria sa fille unique à un gentilhomme dont la
piété, les antécédents, la fortune offraient des garanties de toute
espèce; un homme qui, selon le dicton populaire, _était la coqueluche_
de la meilleure compagnie du chef-lieu de préfecture où Madame et sa
fille passaient l’hiver. Notez que cette compagnie se composait de
sept ou huit familles, comptées dans la haute noblesse de France, les
d’Esgrignon, les Troisville, les Casteran, les Nouâtre, etc. Au bout
de dix-huit mois, cet homme laissa sa femme et disparut dans Paris,
où il changea de nom. Madame de La Chanterie ne put apprendre les
causes de cette séparation qu’à la clarté de la foudre et au milieu
de la tempête. Sa fille, élevée avec des soins minutieux et dans
les sentiments religieux les plus purs, garda sur cet événement un
silence absolu. Ce défaut de confiance frappa sensiblement madame de
La Chanterie. Déjà plusieurs fois elle avait reconnu dans sa fille
quelques indices qui trahissaient le caractère aventureux du père,
mais augmenté d’une fermeté presque virile. Ce mari s’en alla de son
plein gré, laissant ses affaires dans une situation pitoyable. Madame
de La Chanterie est encore étonnée aujourd’hui de cette catastrophe,
à laquelle aucune puissance humaine n’aurait pu remédier. Les gens
qu’elle consulta prudemment avaient tous dit que la fortune du futur
était claire et liquide, en terres, sans hypothèques, alors que le
bien se trouvait, depuis dix ans, devoir au delà de sa valeur. Aussi
les immeubles furent-ils vendus, et la pauvre mariée, réduite à sa
seule fortune, revint-elle chez sa mère. Madame de La Chanterie a
su plus tard que cet homme avait été soutenu par les gens les plus
honorables du pays dans l’intérêt de leur créances; car ce misérable
leur devait à tous des sommes plus ou moins considérables. Aussi, dès
son arrivée dans la province, madame de La Chanterie avait-elle été
regardée comme une proie. Néanmoins il y eut, à cette catastrophe,
d’autres raisons qui vous seront révélées par une pièce confidentielle
mise sous les yeux de l’empereur. Cet homme avait d’ailleurs depuis
longtemps capté la bienveillance des sommités royalistes du département
par son dévoûment à la cause royale pendant les temps les plus orageux
de la Révolution. Un des émissaires les plus actifs de Louis XVIII,
il avait trempé, dès 1793, dans toutes les conspirations, en s’en
retirant si savamment, avec tant d’adresse, qu’il finit par inspirer
des soupçons. Remercié de ses services par Louis XVIII, et mis en
dehors de toute affaire, il était revenu dans ses propriétés déjà
grevées depuis longtemps. Ces antécédents obscurs alors (les initiés
aux secrets du cabinet royal gardèrent le silence sur un si dangereux
coopérateur) rendirent cet homme l’objet d’une espèce de culte dans
une ville dévouée aux Bourbons, et où les moyens les plus cruels de
la chouannerie étaient admis comme de bonne guerre. Les d’Esgrignon,
les Casteran, le chevalier de Valois, enfin l’Aristocratie et l’Église
ouvrirent leurs bras à ce diplomate royaliste et le mirent dans leur
giron. Cette protection fut corroborée du désir que les créanciers
eurent d’être payés. Ce misérable, le pendant de feu de La Chanterie,
sut se contenir durant trois années, il afficha la plus haute dévotion
et imposa silence à ses vices. Pendant les premiers mois que les
nouveaux mariés passèrent ensemble, il eut une espèce d’action sur sa
femme; il essaya de la corrompre par ses doctrines, si tant est que
l’athéisme soit une doctrine, et par le ton plaisant avec lequel il
parlait des principes les plus sacrés. Ce diplomate de bas étage eut,
dès son retour au pays, une liaison intime avec un jeune homme, criblé
de dettes comme lui, mais qui se recommandait par autant de franchise
et de courage qu’il a montré, lui, d’hypocrisie et de lâcheté. Cet
hôte, dont les agréments et le caractère, la vie aventureuse devaient
influencer une jeune fille, fut, entre les mains du mari, comme un
instrument, et il s’en servit pour appuyer ses infâmes théories. Jamais
la fille ne fit connaître à la mère l’abîme où le hasard l’avait
jetée, car il faut renoncer à parler de prudence humaine en songeant
aux minutieuses précautions prises par madame de La Chanterie quand
il fut question de marier sa fille unique. Ce dernier coup, dans une
vie aussi dévouée, aussi pure, aussi religieuse que celle d’une femme
éprouvée par tant de malheurs, rendit madame de La Chanterie d’une
défiance envers elle-même qui l’isola d’autant plus de sa fille, que sa
fille, en échange de sa mauvaise fortune, exigea presque sa liberté,
domina sa mère, et la brusqua même quelquefois. Atteinte ainsi dans
toutes ses affections, trompée et dans son dévouement et dans son
amour pour son mari, à qui elle avait sacrifié sans une plainte son
bonheur, sa fortune et sa vie; trompée dans l’éducation exclusivement
religieuse qu’elle avait donnée à sa fille, trompée par la Société même
dans l’affaire du mariage, et n’obtenant pas justice dans le cœur où
elle n’avait semé que de bons sentiments, elle s’unit étroitement à
Dieu, dont la main l’atteignait si fortement. Cette quasi-religieuse
allait à l’église tous les matins, elle accomplissait les austérités
claustrales, et faisait des économies pour soulager les pauvres.
--Y a-t-il jusqu’à présent une vie plus sainte et plus éprouvée que
celle de cette noble femme, si douce avec l’infortune, si courageuse
dans le danger et toujours si chrétienne? dit le bonhomme en
regardant Godefroid étonné. Vous connaissez Madame, vous savez si
elle manque de sens, de jugement, de réflexion; elle a toutes ces
qualités au plus haut degré. Eh bien! ces malheurs, qui suffiraient
à faire dire d’une existence qu’elle surpasse toutes les autres en
adversités, ne sont rien en comparaison de ce que Dieu réservait à
cette femme.--Occupons-nous exclusivement de la fille de madame de La
Chanterie, dit le bonhomme en reprenant son récit.
--A dix-huit ans, époque de son mariage, mademoiselle de La Chanterie,
dit-il, était une jeune fille d’une complexion excessivement délicate,
brune, à couleurs éclatantes, svelte, et de la plus jolie figure.
Au-dessus d’un front d’une forme élégante, on admirait les plus beaux
cheveux noirs en harmonie avec des yeux bruns et d’une expression gaie.
Une sorte de mignardise dans la physionomie trompait sur son véritable
caractère et sur sa mâle décision. Elle avait de petites mains, de
petits pieds, quelque chose de mince, de frêle dans toute sa personne,
qui excluait toute idée de force et de vivacité. Ayant toujours vécu
près de sa mère, elle était d’une parfaite innocence de mœurs et d’une
piété remarquable. Cette jeune personne, de même que madame de La
Chanterie, était attachée aux Bourbons jusqu’au fanatisme, ennemie
de la révolution française, et ne reconnaissait la domination de
Napoléon que comme une plaie que la providence infligeait à la France,
en punition des attentats de 1793. Cette conformité d’opinion de la
belle-mère et du gendre fut, comme toujours en pareille occurrence,
une raison déterminante pour le mariage, auquel s’intéressa d’ailleurs
toute l’aristocratie du pays. L’ami de ce misérable avait commandé,
lors de la reprise des hostilités en 1799, une bande de Chouans. Il
paraît que le baron (le gendre de madame de La Chanterie était baron)
n’avait d’autre dessein, en liant sa femme et son ami, que de se servir
de cette affection pour leur demander aide et secours. Quoique criblé
de dettes et sans moyens d’existence, ce jeune aventurier vivait
très bien, et pouvait en effet facilement secourir le fauteur des
conspirations royalistes.
--Ceci veut quelques mots sur une association qui fit dans ce temps
bien du tapage, dit monsieur Alain en interrompant son récit. Je
veux vous parler des Chauffeurs. Chaque province de l’Ouest fut
alors plus ou moins atteinte par ces brigandages, dont l’objet était
beaucoup moins le pillage qu’une résurrection de la guerre royaliste.
On profita, dit-on, du grand nombre de réfractaires à la loi sur la
conscription, exécutée alors, comme vous le savez, jusqu’à l’abus.
Entre Mortagne et Rennes, au delà même et jusque sur les bords de la
Loire, il y eut des expéditions nocturnes, qui, dans cette portion
de la Normandie, frappèrent principalement sur les détenteurs de
biens nationaux. Ces bandes répandirent une terreur profonde dans
les campagnes. Ce n’est pas vous tromper que de vous faire observer
que, dans certains départements, l’action de la justice fut pendant
longtemps paralysée. Ces derniers retentissements de la guerre civile
ne firent pas autant de bruit que vous pourriez le croire, habitués
que nous sommes aujourd’hui à l’effrayante publicité donnée par la
Presse aux moindres procès politiques ou particuliers. Le système du
gouvernement impérial était celui de tous les gouvernements absolus.
La censure ne laissait rien publier de tout ce qui concernait la
politique, excepté les faits accomplis, et encore étaient-ils
travestis. Si vous vous donniez la peine de feuilleter le _Moniteur_,
les autres journaux existants, et même ceux de l’Ouest, vous ne
trouveriez pas un mot des quatre ou cinq procès criminels qui
coûtèrent la vie à soixante ou quatre-vingts brigands. Ce nom, donné,
pendant l’époque révolutionnaire, aux Vendéens, aux Chouans et à tous
ceux qui prirent les armes pour la maison de Bourbon, fut maintenu
judiciairement sous l’Empire aux royalistes victimes de quelques
complots isolés. Pour quelques caractères passionnés, l’Empereur et son
gouvernement, c’était l’ennemi, tout paraissait être de bonne prise de
ce qui se prenait sur lui. Je vous explique ces opinions sans prétendre
vous les justifier, et je reprends.
--Maintenant, dit-il après une de ces pauses nécessaires dans les
longs récits, admettez de ces Royalistes ruinés par la guerre civile
de 1793, soumis à des passions violentes; admettez des natures
d’exception dévorées de besoins, comme celles du gendre de madame de
La Chanterie et de cet ancien chef, et vous pourrez comprendre comment
ils pouvaient se décider à commettre, dans leur intérêt particulier,
les actes de brigandage que leur opinion politique autorisait contre
le gouvernement impérial, au profit de la bonne cause. Ce jeune chef
s’occupait donc à ranimer les brandons de la chouannerie, pour agir au
moment opportun. Il y eut alors une crise terrible pour l’Empereur,
quand, enfermé dans l’île de Lobau, il parut devoir succomber à
l’attaque simultanée de l’Angleterre et de l’Autriche. La victoire de
Wagram rendit la conspiration faite à l’intérieur à peu près inutile.
Cette espérance d’allumer la guerre civile en Bretagne, en Vendée et
dans une partie de la Normandie, eut une fatale coïncidence avec le
dérangement des affaires du baron, qui se flatta de faire entreprendre
une expédition dont les profits seraient exclusivement appliqués à
sauver ses propriétés. Par un sentiment plein de noblesse, sa femme et
son ami refusèrent de détourner, dans un intérêt privé, les sommes à
prendre à main armée aux recettes de l’État et destinées à solder les
réfractaires et les Chouans, à se procurer des armes et des munitions
pour opérer une levée de boucliers. Quand, après des discussions
envenimées, le jeune chef, appuyé par la femme, eut refusé positivement
au mari de lui réserver une centaine de mille francs en écus, dont le
recouvrement allait se faire pour le compte de l’armée royale, sur une
des Recettes-générales de l’Ouest, le baron disparut pour éviter les
ardentes poursuites de plusieurs prises de corps. Les créanciers en
voulaient aux biens de la femme et ce misérable avait tari la source
de l’intérêt qui porte une épouse à se sacrifier à son mari. Voilà ce
qu’ignorait la pauvre madame de La Chanterie; mais ceci n’est rien en
comparaison de la trame cachée sous cette explication préliminaire.
--Ce soir, dit le bonhomme après avoir regardé l’heure à sa petite
pendule, l’heure est déjà trop avancée, et nous en aurions pour trop
longtemps si je voulais vous raconter le reste de cette histoire.
Le vieux Bordin, mon ami, que la conduite du fameux procès Simeuse
avait illustré dans le parti royaliste, et qui plaida dans l’affaire
criminelle dite des Chauffeurs de Mortagne, m’a, lors de mon
installation ici, communiqué deux pièces que j’ai gardées, car il
mourut quelque temps après. Vous y trouverez les faits beaucoup plus
succinctement rédigés que je ne pourrais vous les dire. Ces faits sont
si nombreux que je me perdrais dans les détails, et j’en aurais pour
plus de deux heures à parler; tandis que là, vous les aurez sous une
forme sommaire. Demain matin, je vous achèverai ce qui concerne madame
de La Chanterie, car vous serez assez instruit par cette lecture pour
que je puisse finir en quelques mots.
Le bonhomme remit des papiers jaunis par le temps à Godefroid, qui,
après avoir souhaité le bonsoir à son voisin, se retira dans sa
chambre, où il lut avant de s’endormir les deux pièces que voici.