ACTE D’ACCUSATION.

_Cour de justice criminelle et spéciale du département de l’Orne._

Le procureur général près la Cour impériale de Caen, nommé pour remplir

ses fonctions près la Cour criminelle spéciale établie par décret

impérial en date de septembre 1809 et siégeant à Alençon, expose à la

Cour les faits suivants, lesquels résultent de la procédure.

Un complot de brigandage, conçu de longue main avec une profondeur

inouïe, et qui se rattache à un plan de soulèvement des départements

de l’Ouest, a éclaté par plusieurs attentats contre des citoyens et

leurs propriétés, mais notamment par l’attaque et le vol à main armée

d’une voiture qui transportait, le... mai 180..., la recette de Caen

pour le compte de l’État. Cet attentat, qui rappelle les déplorables

souvenirs d’une guerre civile si heureusement éteinte, a reproduit

les conceptions d’une scélératesse que la flagrance des passions ne

justifiait plus.

De l’origine aux résultats, la trame est compliquée, les détails sont

nombreux: l’instruction a duré plus d’une année; mais l’évidence,

attachée à tous les pas du crime, en a éclairé les préparatifs,

l’exécution et les suites.

La pensée du complot appartient au nommé Charles-Amédée-Louis-Joseph

Rifoël, se disant chevalier du Vissard, né au Vissard, commune de

Saint-Mexme, près Ernée, ancien chef de rebelles.

Ce coupable, à qui S. M. l’Empereur et Roi avait fait grâce lors de

la pacification définitive, et qui n’a reconnu la magnanimité du

souverain que par de nouveaux crimes, a subi déjà, par le dernier

supplice, le châtiment dû à tant de forfaits; mais il est nécessaire

de rappeler quelques-unes de ses actions, car il a influé sur les

coupables actuellement déférés à la justice, et il se rattache à chaque

particularité du procès.

Ce dangereux agitateur, caché, selon l’habitude des rebelles, sous

le nom de Pierrot, errait dans les départements de l’Ouest, en y

recueillant les éléments d’une nouvelle révolte; mais son asile le plus

sûr fut le château de Saint-Savin, résidence d’une dame Lechantre et de

sa fille, la dame Bryond, sis commune de Saint-Savin, arrondissement de

Mortagne. Ce point stratégique se rattache aux plus affreux souvenirs

de la rébellion de 1799. Là, le courrier fut assassiné, sa voiture

pillée par une bande de brigands, sous le commandement d’une femme,

aidée par le trop fameux Marche-à-terre. Ainsi, dans ces lieux le

brigandage est en quelque sorte endémique.

Une intimité que nous n’essaierons pas de qualifier existait depuis

plus d’un an entre la dame Bryond et ce nommé Rifoël.

Ce fut dans cette commune qu’eut lieu, dès le mois d’avril 1808, une

entrevue entre Rifoël et le nommé Boislaurier, chef supérieur et connu

sous le nom d’Auguste dans les funestes rébellions de l’Ouest dont

l’esprit a dirigé l’affaire actuellement déférée à la Cour.

Ce point obscur des relations de ces deux chefs, victorieusement établi

par de nombreux témoins, a d’ailleurs l’autorité de la chose jugée par

l’arrêt de condamnation de Rifoël.

Ce Boislaurier s’entendit dès ce temps avec Rifoël pour agir de concert.

Tous deux, et seuls d’abord, ils se communiquèrent leurs atroces

projets, inspirés par l’absence de Sa Majesté impériale et royale qui

commandait alors ses armées en Espagne. Dès cette époque, ils durent

arrêter, comme base fondamentale de leurs opérations, l’enlèvement des

recettes de l’État.

Quelque temps après, le nommé Dubut de Caen expédie au château

de Saint-Savin un émissaire, le nommé Hiley, dit le Laboureur,

connu depuis longtemps comme voleur de diligences, pour donner des

renseignements sur les hommes auxquels on pourrait se fier.

Ce fut ainsi, que, par l’intervention de Hiley, le complot acquit dès

l’origine la coopération du nommé Herbomez, surnommé le Général-Hardi,

ancien rebelle de la même trempe que Rifoël, et comme lui parjure à

l’amnistie.

Herbomez et Hiley recrutèrent alors dans les communes environnantes

sept bandits qu’il faut se hâter de faire connaître, et qui sont:

1º Jean Cibot, dit Pille-Miche, l’un des plus hardis brigands du corps

formé par Montauran, en l’an VII, l’un des auteurs de l’attaque et de

la mort du courrier de Mortagne.

2º François Lisieux, surnommé le Grand-Fils, réfractaire du département

de la Mayenne.

3º Charles Grenier, dit Fleur-de-Genêt, déserteur de la 69e

demi-brigade.

4º Gabriel Bruce, dit Gros-Jean, un des chouans les plus féroces de la

division Fontaine.

5º Jacques Horeau, dit le Stuart, ex-lieutenant de la même

demi-brigade, l’un des affidés de Tinténiac, assez connu par sa

participation à l’expédition de Quiberon.

6º Marie-Anne Cabot, dit Lajeunesse, ancien piqueur du sieur Carol

d’Alençon.

7º Louis Minard, réfractaire.

Ces enrôlés furent logés dans trois communes différentes, chez les

nommés Binet, Mélin et Laravinière, aubergistes ou cabaretiers, tous

dévoués à Rifoël.

Les armes nécessaires furent aussitôt fournies par le sieur

Jean-François Léveillé, notaire, incorrigible correspondant des

brigands, le lien intermédiaire entre eux et plusieurs chefs cachés,

surnommé le Confesseur; enfin par le nommé Félix Courceuil, ancien

chirurgien des armées rebelles de la Vendée, tous deux d’Alençon.

Onze fusils furent cachés dans la maison que possédait le sieur Bryond

dans le faubourg d’Alençon, et à son insu; car il habitait alors sa

campagne entre Alençon et Mortagne.

Lorsque le sieur Bryond quitta sa femme en l’abandonnant à elle-même

dans la fatale route qu’elle devait parcourir, ces fusils, retirés

mystérieusement de la maison, furent transportés par la dame Bryond

elle-même dans sa voiture au château de Saint-Savin.

Ce fut alors qu’eurent lieu dans le département de l’Orne et les

départements circonvoisins ces faits de brigandage qui ne surprirent

pas moins les autorités que les habitants de ces contrées, depuis si

longtemps paisibles, et qui prouvent que ces détestables ennemis du

gouvernement et de l’Empire français avaient été mis dans le secret de

la coalition de 1809 par leurs intelligences avec l’étranger.

Le notaire Léveillé, la dame Bryond, Dubut de Caen, Herbomez de

Mayenne, Boislaurier du Mans, et Rifoël furent donc les chefs de

l’association, à laquelle adhérèrent les coupables déjà punis par

l’arrêt qui les a frappés avec Rifoël, ceux qui sont l’objet de la

présente accusation, et plusieurs autres qui se sont dérobés par la

fuite ou par le silence de leurs complices à l’action de la vindicte

publique.

Ce fut Dubut qui, domicilié près de Caen, signala l’envoi de la recette

au notaire Léveillé. Dès lors Dubut fait plusieurs voyages de Caen à

Mortagne, et Léveillé se montre également sur les routes.

Il faut remarquer ici que, lors du déplacement des fusils, Léveillé,

qui vint voir Bruce, Grenier et Cibot dans la maison de Mélin, les

ayant trouvés qui arrangeaient les fusils sous un appentis intérieur,

aida lui-même à cette opération.

Un rendez-vous général fut pris à Mortagne, à l’hôtel de

l’Écu-de-France. Tous les accusés s’y rencontrèrent sous des

déguisements différents. Ce fut alors que Léveillé, la dame Bryond,

Dubut, Herbomez, Boislaurier et Hiley, le plus habile des complices

secondaires, comme Cibot en est le plus hardi, s’assurèrent de la

coopération du nommé Vauthier, dit Vieux-Chêne, ancien domestique du

fameux Longuy, valet d’écurie de l’hôtel. Vauthier consentit à prévenir

la dame Bryond du passage de la voiture de la recette, qui s’arrête

ordinairement à cet hôtel.

Le moment arriva bientôt d’opérer la réunion des brigands recrutés et

qu’on avait dispersés dans plusieurs logis, tantôt dans une commune

et tantôt dans une autre, par les soins de Courceuil et de Léveillé.

Cette réunion s’effectue sous les auspices de la dame Bryond, qui

fournit une nouvelle retraite aux brigands dans une partie inhabitée du

château de Saint-Savin, où elle demeurait près de sa mère, à quelques

lieues de Mortagne, depuis sa séparation d’avec son mari. Les brigands,

Hiley à leur tête, s’y établissent, y passent plusieurs jours. La dame

Bryond a soin de préparer elle-même, avec la fille Godard, sa femme de

chambre, toutes les choses nécessaires au coucher et à la nourriture de

pareils hôtes. Elle fait porter à ce dessein des bottes de foin, elle

visite les brigands dans l’asile qu’elle leur procure, et y retourne

plusieurs fois avec Léveillé. Les provisions et les vivres furent

apportés sous la direction et par les soins de Courceuil, qui recevait

les ordres de Rifoël et de Boislaurier.

L’expédition principale se caractérise, l’armement est accompli; les

brigands quittent leur retraite de Saint-Savin, ils opèrent nuitamment

en attendant le passage de la recette, et le pays est épouvanté de

leurs agressions réitérées.

Il est indubitable que les attentats commis à La Sartinière, à Vonay,

au château de Saint-Seny furent commis par cette bande, dont l’audace

égale la scélératesse, et qui sut imprimer une si grande terreur que

leurs victimes gardèrent toutes le silence, en sorte que la justice

s’est arrêtée à des présomptions.

Mais tout en mettant à contribution les acquéreurs de biens nationaux,

ces brigands exploraient avec soin le bois du Chesnay, choisi pour être

le théâtre de leurs crimes.

Non loin de là, se trouve le village de Louvigny. Une auberge y est

tenue par les frères Chaussard, anciens gardes-chasse de la terre de

Troisville, qui va servir de rendez-vous final aux brigands. Les deux

frères connaissaient d’avance le rôle qu’ils devaient jouer; Courceuil

et Boislaurier leur avaient fait depuis longtemps des ouvertures pour

ranimer leur haine contre le gouvernement de notre auguste Empereur,

en leur annonçant que, parmi les hôtes qui leur viendraient, se

trouveraient des hommes de leur connaissance, le redoutable Hiley et le

non moins redoutable Cibot.

En effet, le 6, les sept bandits, sous la conduite de Hiley, arrivent

chez les frères Chaussard, et ils y passent deux jours. Le chef, le 8,

emmène son monde, en disant qu’ils vont à trois lieues, et il commande

aux deux frères de leur procurer des subsistances qui furent portées à

un embranchement peu distant du village. Hiley revint coucher seul.

Deux hommes à cheval, qui doivent être la dame Bryond et Rifoël,

car il est avéré que cette dame accompagnait Rifoël dans ses

expéditions, à cheval et déguisée en homme, arrivent dans la soirée, et

s’entretiennent avec Hiley.

Le lendemain, Hiley écrit une lettre au notaire Léveillé, que l’un des

frères Chaussard porte, et il rapporte aussitôt une réponse.

Deux heures après, la dame Bryond et Rifoël, à cheval, viennent parler

à Hiley.

De toutes ces conférences, de ces allées et venues, il résulte la

nécessité d’avoir une hache pour briser les caisses. Le notaire

reconduit la dame Bryond à Saint-Savin, et l’on y cherche vainement une

hache. Le notaire revient, et à moitié route il rencontre Hiley à qui

il venait annoncer que l’on n’avait point de hache.

Hiley revient à l’auberge, il y demande un souper pour dix personnes,

et il introduit les sept brigands, tous armés cette fois. Hiley fait

déposer militairement les armes. On s’assied à table, on soupe à la

hâte, et Hiley demande qu’on lui fournissse des aliments en abondance

pour les emporter. Puis il prend à part Chaussard l’aîné, pour lui

demander une hache. L’aubergiste étonné, s’il faut l’en croire,

se refuse à la donner. Courceuil et Boislaurier arrivent, la nuit

s’écoule, et ces trois hommes la passèrent à marcher dans la chambre en

s’entretenant de leurs complots. Courceuil, dit le Confesseur, le plus

subtil de tous ces brigands, s’empare d’une hache; et, sur les deux

heures du matin, tous sortent par des issues différentes.

Les moments acquéraient du prix, l’exécution du forfait était fixée

à ce jour fatal. Hiley, Courceuil, Boislaurier amènent et placent

leur monde. Hiley s’embusque avec Minard, Cabot et Bruce, à droite du

bois du Chesnay. Boislaurier, Grenier et Horeau se mettent au centre.

Courceuil, Herbomez et Lisieux se tiennent au défilé de la lisière.

Toutes ces positions sont indiquées sur le plan géométral dressé par

l’ingénieur du cadastre et joint aux pièces.

Cependant la voiture, partie de Mortagne vers une heure du matin, était

conduite par le nommé Rousseau, que les événements accusent assez pour

que son arrestation ait paru nécessaire. La voiture, menée lentement,

devait arriver vers trois heures dans le bois du Chesnay.

Un seul gendarme escortait la voiture, on devait aller déjeuner à

Donnery. Trois voyageurs faisaient par occasion route avec le gendarme.

Le voiturier, qui avait marché très lentement avec eux, arrive au pont

de Chesnay, à l’entrée du bois de ce nom, pousse ses chevaux avec une

vigueur et une vivacité qui fut remarquée, et il se jette dans un

chemin de détour qu’on appelle le chemin de Senzey. La voiture échappe

aux regards, sa direction n’est indiquée que par le bruit des grelots,

le gendarme et les jeunes gens hâtent le pas pour la rejoindre. Un cri

part. Ce cri, c’est: «Halte-là, coquins!» Quatre coups de fusil sont

tirés.

Le gendarme n’étant pas atteint, tire son sabre et court dans la

direction qu’il suppose prise par la voiture. Il est arrêté par quatre

hommes armés qui font feu sur lui, son ardeur le préserve, car il

s’élance pour dire à l’un des jeunes gens d’aller faire sonner le

tocsin au Chesnay; mais deux brigands fondent sur lui et le couchent en

joue, il est forcé de faire quelques pas en arrière, et reçoit alors

dans l’aisselle gauche, au moment où il veut observer le bois, une

balle qui lui a cassé le bras; il tombe et se trouve soudain hors de

combat.

Les cris et la fusillade avaient retenti à Donnery. Le brigadier et

un des gendarmes de cette résidence accourent; un feu de peloton les

amène du côté du bois opposé à celui où se passait la scène de pillage.

Le gendarme essaie de pousser des cris pour intimider les brigands,

et simule par ses clameurs l’arrivée de secours fictifs. Il crie: «En

avant! Par là le premier peloton! Nous les tenons! Par là le second

peloton!»

Les brigands de leur côté crient: «Aux armes! Ici, camarades! des

hommes au plus tôt!»

Le fracas des décharges ne permet pas au brigadier d’entendre les cris

du gendarme blessé, ni d’aider à la manœuvre semblable par laquelle

l’autre gendarme tenait les brigands en échec; mais il put distinguer

un bruit rapproché de lui, provenant du brisement et de l’enfoncement

des caisses. Il s’avance de ce côté, quatre bandits armés le tenant en

arrêt, il leur crie: «Rendez-vous, scélérats!»

Ceux-ci répliquent: «N’approche pas ou tu es mort!» Le brigadier

s’élance, deux coups d’arme à feu sont tirés, et il est atteint, une

balle lui traverse la jambe gauche et pénètre dans les flancs de son

cheval. Le brave soldat, baigné dans son sang, est forcé de quitter

cette lutte inégale, et il crie, mais en vain: «A moi! les brigands

sont au Quesnay!»

Les bandits, restés maîtres du terrain grâce à leur nombre, fouillent

la voiture, placée à dessein dans un ravin. Ils avaient voilé, par

feinte, la tête au voiturier. On défonce les caisses, les sacs d’argent

jonchent le terrain. Les chevaux de la voiture sont dételés, et le

numéraire est chargé sur les chevaux. On dédaigne 3,000 francs de

billon, et une somme de 103,000 francs est enlevée sur quatre chevaux.

On se dirige sur le hameau de Menneville, qui touche au bourg de

Saint-Savin. La horde et le butin s’arrêtent à une maison isolée

appartenant aux frères Chaussard, et où demeure leur oncle, le nommé

Bourget, confident du projet dès l’origine. Ce vieillard, aidé par sa

femme, accueille les brigands, leur recommande le silence, décharge

l’argent, va leur tirer à boire. La femme était comme en sentinelle

auprès du château. Le vieillard dételle les chevaux, les ramène au

bois, les rend au voiturier, délivre deux des jeunes gens qu’on avait

garrottés, ainsi que le complaisant voiturier. Après s’être reposés

à la hâte, les bandits se remettent en route. Courceuil, Hiley,

Boislaurier passent leurs complices en revue; et, après avoir délivré

de faibles et modiques rétributions à chacun d’eux, la bande s’enfuit

chacun de son côté.

Arrivés à un endroit nommé le Champ-Landry, ces malfaiteurs, obéissant

à cette voix qui précipite tous les misérables dans les contradictions

et les faux calculs du crime, jettent leurs fusils dans un champ de

blé. Cette action, faite en commun, est le dernier signe de leur

mutuelle intelligence. Frappés de terreur par la hardiesse de leur

attentat et par le succès même, ils se dispersent.

Le vol une fois accompli avec les caractères de l’assassinat et de

l’attaque à main armée, l’enchaînement d’autres faits se prépare

et d’autres acteurs vont agir à propos du récit du vol et de sa

destination.

Rifoël, caché dans Paris d’où sa main dirigeait chaque fil de cette

trame, transmet à Léveillé l’ordre de lui faire tenir au plus vite

cinquante mille francs.

Courceuil, propre à toutes les combinaisons de ces forfaits, avait déjà

dépêché Hiley pour instruire Léveillé de la réussite et de son arrivée

à Mortagne. Léveillé s’y rend.

Vauthier, sur la fidélité de qui l’on croit pouvoir compter, se charge

d’aller trouver l’oncle des Chaussard, il arrive à cette maison, le

vieillard lui dit qu’il faut s’adresser à ses neveux, qui ont remis de

fortes sommes à la dame Bryond. Néanmoins il lui dit d’attendre sur

la route, et il lui donne un sac de douze cents francs que Vauthier

apporte à la dame Lechantre pour sa fille.

Sur l’instance de Léveillé, Courceuil retourne chez Bourget, qui, cette

fois, l’envoie chez ses neveux directement. Chaussard l’aîné emmène

Vauthier dans le bois, lui indique un arbre, et l’on y trouve un sac de

mille francs enterré. Enfin, Léveillé, Hiley, Vauthier font de nouveaux

voyages, et chaque fois une somme minime, en comparaison de celle à

laquelle se monte le vol, est donnée.

Madame Lechantre recevait ces sommes à Mortagne; et, sur une lettre

d’avis de sa fille, elle les transporte à Saint-Savin, où la dame

Bryond était revenue.

Ce n’est pas ici l’instant d’examiner si la dame Lechantre n’avait pas

des connaissances antérieures du complot.

Il suffit pour le moment de remarquer que cette dame quitte Mortagne

pour venir à Saint-Savin la veille de l’exécution du crime, et en

emmène sa fille; que ces dames se rencontrent au milieu de la route, et

reviennent à Mortagne; que le lendemain le notaire, averti par Hiley,

se rend d’Alençon à Mortagne, va sur-le-champ chez elles, et les décide

plus tard à transporter les fonds si péniblement obtenus des frères

Chaussard et de Bourget, dans une maison d’Alençon dont il sera bientôt

question, celle du sieur Pannier, négociant.

La dame Lechantre écrit au garde de Saint-Savin de la venir chercher

elle et sa fille à Mortagne pour les conduire par la traverse vers

Alençon.

Ces fonds, montant en tout à 20,000 francs, sont chargés la nuit, et la

fille Godard aide à ce chargement.

Le notaire avait tracé l’itinéraire. On arrive à l’auberge d’un des

affidés, le nommé Louis Chargegrain, dans la commune de Littray.

Malgré les précautions prises par le notaire, qui vint au-devant de

la carriole, il se trouva des témoins, et l’on vit descendre les

porte-manteaux et les sacoches qui contenaient l’argent.

Mais, au moment où Courceuil et Hiley, déguisés en femmes, se

concertaient, sur une place d’Alençon, avec le sieur Pannier, trésorier

des rebelles depuis 1794, et tout acquis à Rifoël, pour savoir comment

faire passer à Rifoël la somme demandée, la terreur causée par les

arrestations commencées, par les perquisitions, fut telle, que la

dame Lechantre, troublée, alla de nuit en fugitive, de l’auberge où

elle était, emmenant sa fille par les chemins détournés, abandonnant

le notaire Léveillé, pour se réfugier dans les cachettes pratiquées

au château de Saint-Savin. Les mêmes alarmes assiégeaient les autres

coupables. Courceuil, Boislaurier et son parent Dubut changeaient deux

mille francs d’écus contre de l’or, chez un négociant et s’enfuyaient

par la Bretagne en Angleterre.

En arrivant à Saint-Savin, les dames Lechantre et Bryond apprennent

l’arrestation de Bourget, celle du voiturier, celle des réfractaires.

Les magistrats, la gendarmerie, les autorités frappaient des coups

si sûrs, qu’il parut urgent de soustraire la dame Bryond aux

investigations de la justice, car elle était l’objet du dévouement

de tous ces malfaiteurs subjugués par elle. Aussi la dame Bryond

quitte-t-elle Saint-Savin, et se cache-t-elle d’abord dans Alençon,

où ses fidèles délibèrent et parviennent à la celer dans la cave de

Pannier.

Ici, de nouveaux incidents se développent.

Depuis l’arrestation de Bourget et de sa femme, les Chaussard se

refusaient à tout nouveau versement, en se prétendant trahis. Cette

défection inattendue arrivait au moment où le plus urgent besoin

d’argent se déclarait chez tous les complices, ne fût-ce que pour se

mettre en sûreté. Rifoël avait soif d’argent. Hiley, Cibot, Léveillé

commençaient à soupçonner les frères Chaussard.

Ici se place un nouvel incident qui appelle les rigueurs de la justice.

Deux gendarmes chargés de découvrir la dame Bryond réussissent à

pénétrer chez Pannier, ils y assistent à une délibération; mais ces

hommes, indignes de la confiance de leurs chefs, au lieu d’arrêter la

dame Bryond, succombent à ses séductions. Ces indignes militaires,

nommés Ratel et Mallet, prodiguent à cette femme les marques du

plus vif intérêt, et s’offrent à la conduire sans danger auprès des

Chaussard, pour les forcer à restitution.

La dame Bryond part sur un cheval, déguisée en homme, accompagnée

de Ratel, de Mallet, et de la fille Godard. Elle fait la route de

nuit. Elle arrive; elle a seule, avec l’un des frères Chaussard, une

conférence animée. Elle s’était armée d’un pistolet, décidée à brûler

la cervelle à son complice en cas de refus; mais elle se fait conduire

dans le bois, et en revient avec une lourde sacoche. Au retour, elle

trouve du billon et des pièces de douze sous pour une valeur de quinze

cents francs.

On propose alors une descente de tous les complices qui peuvent être

réunis chez les Chaussard pour s’emparer d’eux et les soumettre à des

tortures.

Pannier, apprenant cet insuccès, entre en fureur, il éclate en menaces;

et la dame Bryond, quoique le menaçant à son tour de la colère de

Rifoël, est forcée de fuir.

Tous ces détails sont dus aux aveux de Ratel.

Mallet, touché de cette situation, propose un asile à la dame Bryond.

Tous vont coucher dans le bois de Troisville. Puis Mallet et Ratel,

accompagnés de Hiley et de Cibot, se rendent la nuit chez les frères

Chaussard; mais cette fois ils apprennent que les deux frères ont

quitté le pays, que le reste de l’argent est certainement déplacé.

Ce fut le dernier effort du complot pour faire le recouvrement des

deniers du vol.

Maintenant il convient d’établir la part caractéristique de chacun des

auteurs de cet attentat.

Dubut, Boislaurier, Gentil, Herbomez, Courceuil et Hiley sont les

chefs, les uns délibérant, les autres agissant.

Boislaurier, Dubut et Courceuil, tous trois fugitifs et contumaces,

sont des habitués de rébellion, des fauteurs de troubles, les

implacables ennemis de Napoléon le Grand, de ses victoires, de

sa dynastie et de son gouvernement, de nos nouvelles lois, de la

constitution de l’Empire.

Herbomez et Hiley ont audacieusement exécuté, comme bras, ce qu’ils

avaient conçu comme tête.

La culpabilité des sept instruments du crime, de Cibot, Lisieux,

Grenier, Bruce, Horeau, Cabot, Minard, est évidente; elle ressort des

aveux de ceux d’entre eux qui sont sous la main de la Justice, car

Lisieux est mort pendant l’instruction, et Bruce est contumace.

La conduite tenue par Rousseau le voiturier est empreinte de

complicité. Sa lenteur pendant la route, la précipitation avec laquelle

il a excité ses chevaux à l’entrée du bois, sa persévérance à soutenir

qu’il avait eu la tête voilée, tandis que le chef des brigands lui

fit ôter son mouchoir en lui disant de les reconnaître, selon le

témoignage des jeunes gens; toutes ces particularités sont de violentes

présomptions de connivence.

Quant à la dame Bryond, au notaire Léveillé, quelle complicité fut plus

connexe, plus continue que la leur? ils ont constamment fourni les

moyens du crime, ils l’ont connu, secouru. Léveillé voyageait à tout

propos. La dame Bryond inventait stratagèmes sur stratagèmes, elle a

risqué tout, jusqu’à sa vie, pour assurer la rentrée des fonds. Elle

prête son château, sa voiture, elle est dans le complot dès l’origine;

elle n’en a pas détourné le principal chef, quand elle pouvait employer

sa coupable influence à l’empêcher. Elle a entraîné sa femme de

chambre, la fille Godard. Léveillé a si bien trempé dans l’exécution,

qu’il a cherché à procurer la hache que demandaient les brigands.

La femme Bourget, Vauthier, les Chaussard, Pannier, la dame Lechantre,

Mallet et Ratel ont tous participé au crime à des degrés différents,

ainsi que les aubergistes Melin, Binet, Laravinière et Chargegrain.

Bourget est mort pendant l’instruction, après avoir fait des aveux qui

ôtent toute incertitude sur la part prise par Vauthier, par la dame

Bryond; et s’il a tâché d’atténuer les charges qui pèsent sur sa femme

et sur son neveu Chaussard, les motifs de ses réticences sont faciles à

comprendre.

Mais les Chaussard ont sciemment nourri les brigands, ils les ont vus

armés, ils ont été témoins de toutes leurs dispositions, et ils ont

laissé prendre la hache nécessaire au brisement des caisses, en sachant

quel en était l’usage. Enfin ils ont recélé, ont vu porter des sommes

provenant du vol, et ils en ont caché, dissipé la plus forte part.

Pannier, ancien trésorier des rebelles, a caché la dame Bryond; il est

l’un des plus dangereux complices de ce crime, il le connaissait dès

l’origine. A lui commencent des relations inconnues et qui restent

obscures, mais que la justice surveillera. C’est le fidèle de Rifoël,

le dépositaire des secrets du parti contre-révolutionnaire dans

l’Ouest; il a regretté que Rifoël ait introduit dans le complot des

femmes et se soit confié à elles; il a envoyé des sommes à Rifoël, et

il a recélé l’argent du vol.

Quant à la conduite des deux gendarmes, Ratel et Mallet, elle mérite

les dernières rigueurs de la justice, ils ont trahi leurs devoirs.

L’un d’eux, prévoyant son sort, s’est suicidé, mais après avoir fait

d’importantes révélations. L’autre, Mallet, n’a rien nié; ses aveux

épargnent toute incertitude.

La dame Lechantre, malgré ses constantes dénégations, a tout connu.

L’hypocrisie de cette femme, qui tâche d’abriter sa prétendue

innocence sous les pratiques d’une menteuse dévotion, a des

antécédents qui prouvent sa décision, son intrépidité dans les cas

extrêmes. Elle allègue qu’elle a été trompée par sa fille, qu’elle

croyait qu’il s’agissait de fonds appartenant au sieur Bryond. Ruse

grossière! Si le sieur Bryond avait eu des fonds, il n’eût pas quitté

le pays pour éviter d’être témoin de sa déconfiture. La dame Lechantre

fut rassurée contre la honte du vol, quand elle le vit approuvé par son

allié Boislaurier. Mais comment explique-t-elle la présence de Rifoël

à Saint-Savin, les courses et les relations de ce jeune homme avec sa

fille, le séjour des brigands servis par la fille Godard, par la dame

Bryond? Elle allègue un profond sommeil, elle se retranche dans une

prétendue habitude de se coucher à sept heures du soir, et elle ne sait

que répondre quand le magistrat instructeur lui fait observer qu’alors

elle se levait au jour, et qu’au jour elle devait apercevoir quelques

traces du complot et du séjour de tant de gens, s’inquiéter des sorties

et des rentrées nocturnes de sa fille. Elle objecte alors qu’elle était

en prières. Cette femme est un modèle d’hypocrisie. Enfin son voyage

le jour du crime, le soin qu’elle prend d’emmener sa fille à Mortagne,

sa course avec l’argent, sa fuite précipitée quand tout est découvert,

le soin qu’elle prend de se cacher, les circonstances mêmes de son

arrestation, tout prouve une complicité de longue main. Elle n’a pas

agi en mère qui veut éclairer sa fille et l’arracher à son danger, mais

en complice qui tremble; et sa complicité n’a pas été l’égarement de la

tendresse, elle est le fruit de l’esprit de parti, l’inspiration d’une

haine connue contre le gouvernement de Sa Majesté impériale et royale.

Un égarement maternel ne l’excuserait pas d’ailleurs: et nous ne devons

pas oublier que le consentement de longue date, prémédité, doit être le

signe le plus évident de la complicité.

Ainsi que les éléments du crime, ses artisans sont à découvert. On voit

le monstrueux assemblage des délires d’une faction avec les amorces de

la rapine, l’assassinat conseillé par l’esprit de parti, sous l’égide

duquel on essaie de se justifier à soi-même les plus ignobles excès.

La voix des chefs donne le signal du pillage des deniers publics pour

solder des crimes ultérieurs; de vils et farouches stipendiaires

l’effectuent à bas prix, ne reculent pas devant l’assassinat; et des

fauteurs de rébellion, non moins coupables, aident au partage, au recel

du butin. Quelle société tolérerait de pareils attentats? La justice

n’a pas assez de rigueur pour les punir.

Sur quoi la Cour de justice criminelle et spéciale aura à décider si

les nommés Herbomez, Hiley, Cibot, Grenier, Horeau, Cabot, Minard,

Melin, Binet, Laravinière, Rousseau, femme Bryond, Léveillé, femme

Bourget, Vauthier, Chaussard aîné, Pannier, veuve Lechantre, Mallet,

tous ci-dessus dénommés et qualifiés, accusés présents, et les nommés

Boislaurier, Dubut, Courceuil, Bruce, Chaussard cadet, Chargegrain,

fille Godard, ces derniers absents et fugitifs, sont ou ne sont pas

coupables des faits mentionnés dans le présent acte d’accusation.

Fait à Caen, au parquet, ce 1er décembre 180...

Signé: baron BOURLAC.

Cette pièce judiciaire, beaucoup plus brève et impérieuse que ne le

sont les actes d’accusation d’aujourd’hui, si minutieux, si complets

sur les plus légères circonstances et surtout sur la vie antérieure

au crime des accusés, agita profondément Godefroid. La sécheresse de

cet acte, où la plume officielle narrait à l’encre rouge les détails

principaux de l’affaire, fut pour son imagination une cause de travail.

Les récits contenus, concis, sont pour certains esprits des textes où

ils s’enfoncent en en parcourant les mystérieuses profondeurs.

Au milieu de la nuit, aidé par le silence, par les ténèbres, par

la corrélation terrible que le bonhomme Alain venait de lui faire

pressentir entre cet écrit et madame de La Chanterie, Godefroid

appliqua toutes les forces de son intelligence à développer ce thème

terrible.

Évidemment, ce nom de Lechantre devait être le nom patronymique des La

Chanterie, à qui, sous la République et sous l’Empire, on avait sans

doute retranché leur nom aristocratique.

Il entrevit les paysages où ce drame s’était accompli. Les figures

des complices secondaires passèrent sous ses yeux. Il se dessina

fantastiquement non pas le nommé Rifoël, mais un chevalier du Vissard,

un jeune homme quasi semblable au Fergus de Walter Scott, enfin le

jacobite français. Il développa le roman de la passion d’une jeune

fille grossièrement trompée par l’infamie d’un mari (roman alors à la

mode), et aimant un jeune chef en révolte contre l’Empereur, donnant,

comme Diana Vernon, à plein collier dans une conspiration, s’exaltant,

et, une fois lancée sur cette pente dangereuse, ne s’arrêtant plus!

Avait-elle donc roulé jusqu’à l’échafaud?

Godefroid apercevait tout un monde. Il errait sous les bocages

normands, il y voyait le chevalier breton et madame Bryond dans les

haies; il habitait le vieux château de Saint-Savin; il assistait aux

scènes diverses de séduction de tant de personnages, en se figurant ce

notaire, ce négociant, et tous ces hardis chefs de chouans. Il devinait

le concours presque général d’une contrée où vivait le souvenir des

expéditions du fameux Marche-à-Terre, des comtes de Bauvan, de Longuy,

du massacre de la Vivetière, de la mort du marquis de Montauran, dont

les exploits lui avaient été déjà racontés par madame de La Chanterie.

Cette espèce de vision des choses, des hommes, des lieux, fut rapide.

En songeant qu’il s’agissait de l’imposante, de la noble et pieuse

vieille femme dont les vertus agissaient sur lui au point de le

métamorphoser, Godefroid saisit avec un mouvement de terreur la seconde

pièce que le bonhomme Alain lui avait donnée, et qui était intitulée:

_Précis pour madame Henriette Bryond des Tours-Minières,

née Lechantre de La Chanterie._

--Plus de doute! se dit Godefroid.

Voici la teneur de cette pièce:

«Nous sommes condamnés et coupables; mais si jamais le souverain

a eu raison d’user de son droit de grâce, n’est-ce pas dans les

circonstances de cette cause?

»Il s’agit d’une jeune femme, qui a déclaré être mère, et condamnée à

mort.

»Sur le seuil d’une prison, en présence de l’échafaud qui l’attend,

cette femme dira la vérité.

»La Vérité plaidera pour elle, elle lui devra sa grâce.

»Le procès jugé par la Cour criminelle d’Alençon a eu comme tous les

procès où il se trouve un grand nombre d’accusés réunis par un complot

qu’a inspiré l’esprit de parti, des portions sérieusement obscures.

»La chancellerie de Sa Majesté Impériale et Royale sait à quoi s’en

tenir aujourd’hui sur le personnage mystérieux nommé _Le Marchand_,

dont la présence dans le département de l’Orne n’a pas été niée par le

Ministère Public pendant le cours des débats, mais que l’Accusation n’a

pas jugé convenable de faire comparaître, et que la Défense n’avait ni

la faculté d’amener ni le pouvoir de trouver.

»Ce personnage est, comme le Parquet, la Préfecture, la Police de

Paris et la Chancellerie de S. M. I. et R. le savent, le sieur

Bernard-Polydor Bryond des Tours-Minières, correspondant, depuis 1794,

du comte de Lille, connu à l’étranger comme baron des Tours-Minières,

et dans les fastes de la police parisienne sous le nom de Contenson.

»C’est un homme qui fait exception, un homme dont la noblesse et la

jeunesse ont été déshonorées par des vices si exigeants, par une

immoralité si profonde, par des écarts si criminels, que cette infâme

vie eût certainement abouti à l’échafaud sans l’art avec lequel il a su

se rendre utile par son double rôle, indiqué par son double nom. Mais

de plus en plus dominé par ses passions, par ses besoins renaissants,

il finira par tomber au-dessous de l’infamie, et servira bientôt dans

les derniers rangs, malgré d’incontestables talents et un esprit

remarquable.

»Lorsque la perspicacité du comte de Lille n’a plus permis à Bryond de

toucher l’or de l’étranger, il a voulu sortir de l’arène ensanglantée

où ses besoins l’avaient jeté.

»N’était-elle plus assez féconde, cette carrière? fut-ce donc

le remords ou la honte qui ramena cet homme dans le pays où ses

propriétés, grevées de dettes à son départ, devaient offrir peu

de ressources à son génie? Il est impossible de le croire. Il est

plus vraisemblable de lui supposer une mission à remplir dans ces

départements où couvaient encore quelques étincelles de nos discordes

civiles.

»En observant le pays où sa perfide coopération aux intrigues de

l’Angleterre et du comte de Lille lui livra la confiance des familles

attachées au parti vaincu par le génie de notre immortel empereur,

il rencontra un des anciens chefs de révolte avec qui, lors de

l’expédition de Quiberon, et lors du dernier soulèvement des rebelles

en l’an VII, il avait eu des rapports comme envoyé de l’étranger. Il

favorisa les espérances de ce grand agitateur qui a payé du dernier

supplice ses trames contre l’État. Bryond put alors pénétrer les

secrets de cet incorrigible parti qui méconnaît à la fois et la gloire

de S. M. l’empereur Napoléon Ier et les vrais intérêts du pays, unis

dans cette personne sacrée.

»A l’âge de trente-cinq ans, affectant la piété la plus sincère,

professant un dévouement sans bornes aux intérêts du comte de Lille et

un culte pour les insurgés qui dans l’Ouest ont trouvé la mort dans la

lutte, déguisant avec habileté les restes d’une jeunesse épuisée, mais

qui se recommandait par quelques dehors, et vivement protégé par le

silence de ses créanciers, par une complaisance inouïe chez tous les

_ci-devant_ du pays, cet homme, vrai sépulcre blanchi, fut introduit,

avec tant de titres à la considération, auprès de la dame Lechantre, à

qui l’on croyait une grande fortune.

»On complota de faire épouser la fille unique de madame Lechantre, la

jeune Henriette, à ce protégé des ci-devant.

»Prêtres, ex-nobles, créanciers, chacun dans un intérêt différent,

loyal chez les uns, cupide chez les autres, aveugle chez la plupart,

tous enfin conspirèrent l’union de Bernard Bryond avec Henriette

Lechantre.

»Le bon sens du notaire chargé des affaires de madame Lechantre, et

quelque défiance peut-être, furent cause de la perte de la jeune fille.

Le sieur Chesnel, notaire d’Alençon, mit la terre de Saint-Savin,

unique bien de la future épouse, sous le régime dotal, en en réservant

l’habitation et une modique rente à la mère.

»Les créanciers, qui supposaient à la dame Lechantre, à raison de son

esprit d’ordre et d’économie, des capitaux considérables, furent déçus

dans leurs espérances; et tous, croyant à l’avarice de cette dame,

firent des poursuites qui mirent à nu la situation précaire de Bryond.

»Des dissidences graves éclatèrent alors entre les nouveaux époux, et

elles donnèrent lieu à la jeune femme de connaître les mœurs dépravées,

l’athéisme religieux et politique, dirai-je le mot? l’infamie de

l’homme auquel sa destinée avait été si fatalement unie. Bryond, forcé

de mettre sa femme dans le secret des trames odieuses formées contre le

gouvernement impérial, donne sa maison pour asile à Rifoël du Vissard.

»Le caractère de Rifoël, aventureux, brave, généreux, exerçait sur tous

ceux qui l’approchaient des séductions dont les preuves abondent dans

les procès criminels jugés devant trois Cours spéciales criminelles.

»L’influence irrésistible, l’empire absolu qu’il obtint sur une jeune

femme qui se voyait au fond d’un abîme, n’est que trop visible par la

catastrophe dont l’horreur la jette en suppliante aux pieds du trône.

Mais ce que la Chancellerie de Sa Majesté Impériale et Royale peut

aisément faire vérifier, c’est la complaisance infâme de Bryond, qui,

loin de remplir ses devoirs de guide et de conseil auprès de l’enfant

qu’une pauvre mère abusée lui avait confiée, se plut à serrer les nœuds

de l’intimité de la jeune Henriette et du chef des rebelles.

»Le plan de cet odieux personnage, qui se fait gloire de tout mépriser,

de ne considérer en toute chose que la satisfaction de ses passions, et

qui ne voit que des obstacles vulgaires dans les sentiments dictés par

la morale civile ou religieuse, ce plan, le voici.

»C’est ici le lieu de remarquer combien cette combinaison est familière

à un homme qui, depuis 1794, joue un double rôle, et qui, pendant

huit ans, a pu tromper le comte de Lille et ses adhérents, tromper

peut-être aussi la police générale de l’Empire: de tels hommes

n’appartiennent-ils pas à qui les paye le plus?

»Bryond poussait Rifoël au crime, il insistait pour des attaques à main

armée sur les recettes de l’État et pour une large contribution levée

sur les acquéreurs de biens nationaux, au moyen de tortures affreuses

qui portèrent l’effroi dans cinq départements, et qu’il a inventées. Il

exigeait que trois cent mille francs lui fussent remis pour liquider

ses biens.

»En cas de résistance de la part de sa femme ou de Rifoël, il se

proposait de se venger du profond mépris qu’il inspirait à cette âme

droite, en les livrant l’un et l’autre à la rigueur des lois dès qu’ils

auraient accompli quelque crime capital.

»Quand il vit l’esprit de parti plus fort que ses intérêts chez les

deux êtres qu’il avait liés l’un à l’autre, il disparut et revint à

Paris muni de renseignements complets sur la situation des départements

de l’Ouest.

»Les frères Chaussard et Vauthier furent les correspondants de Bryond,

la Chancellerie le sait.

»Revenu secrètement et déguisé dans le pays, aussitôt que l’attentat

fut commis sur la recette de Caen, Bryond, sous le nom de _Le

Marchand_, se mit en relation secrète avec monsieur le préfet et les

magistrats. Aussi qu’arriva-t-il? Jamais conspiration plus étendue, et

à laquelle participaient tant de personnes et placées à des degrés si

différents de l’échelle sociale, ne fut plus promptement connue par la

justice que ne l’a été celle dont l’agression éclata par l’attaque de

la recette de Caen. Tous les coupables ont été suivis, épiés, six jours

après l’attentat, avec une perspicacité qui dénotait la plus entière

connaissance des plans et des individus. L’arrestation, le procès, la

mort de Rifoël et de ses complices en sont une preuve que nous donnons

uniquement pour démontrer notre certitude; la Chancellerie, nous le

répétons, en sait plus que nous à ce sujet.

»Si jamais condamné dut recourir à la clémence du souverain, n’est-ce

pas Henriette Lechantre?

»Entraînée par la passion, par des idées de rébellion qu’elle a sucées

avec le lait, elle est certainement inexcusable aux yeux de la justice;

mais, aux yeux du plus magnanime des empereurs, la plus infâme des

trahisons, le plus violent de tous les enthousiasmes, ne plaideront-ils

pas cette cause?

»Le plus grand capitaine, l’immortel génie qui fit grâce au prince de

Hatzfeld et qui sait deviner comme Dieu même les raisons nées de la

fatalité du cœur, ne voudra-t-il pas admettre la puissance, invincible

au jeune âge, qui milite pour excuser ce crime, quelque grand qu’il

soit?

»Vingt-deux têtes sont déjà tombées sous le glaive de la justice, par

les arrêts de trois Cours criminelles; il ne reste plus que celle d’une

jeune femme de vingt ans, d’une mineure: l’empereur Napoléon le Grand

ne la laissera-t-il pas au repentir? N’est-ce pas une part à faire à

Dieu?...

»Pour Henriette Le Chantre, épouse de Bryond des Tours-Minières.

»Son défenseur,

»BORDIN,

»_Avoué près le tribunal de première instance du département de

la Seine_.»

Ce drame effroyable troubla le peu de sommeil que prit Godefroid. Il

rêva du dernier supplice tel que le médecin Guillotin l’a fait dans un

but de philanthropie. A travers les chaudes vapeurs d’un cauchemar,

il entrevit une jeune femme, belle, exaltée, subissant les derniers

apprêts et traînée dans une charrette, montant sur l’échafaud, et

criant: Vive le roi!

La curiosité poignait Godefroid. Au petit jour, il se leva, s’habilla,

marcha par sa chambre, et finit par se coller à sa croisée, regardant

machinalement le ciel en reconstruisant, comme ferait un auteur

moderne, ce drame en plusieurs volumes. Et il voyait toujours sur ce

fond ténébreux de Chouans, de gens de la campagne, de gentilshommes

provinciaux, de chefs, de gens de justice, d’avocats, d’espions, se

détacher radieuses les figures de la mère et de la fille; de la fille

abusant sa mère, de la fille victime d’un monstre, victime de son

entraînement pour un de ces hommes hardis que plus tard on qualifia de

héros, et à qui l’imagination de Godefroid prêtait des ressemblances

avec les Charette, les Georges Cadoudal, avec les géants de cette lutte

entre la république et la monarchie.

Dès que Godefroid entendit le bonhomme Alain se remuant dans sa

chambre, il y alla; mais après avoir entr’ouvert la porte il revint

chez lui. Le vieillard, agenouillé à son prie-Dieu, faisait ses prières

du matin. L’aspect de cette tête blanchie, abîmée dans une pose pleine

de piété, ramena Godefroid à ses devoirs oubliés, il se mit à prier

fervemment.

--Je vous attendais, lui dit le bonhomme, en voyant entrer Godefroid au

bout d’un quart d’heure, je suis allé au-devant de votre impatience en

me levant plus tôt qu’à l’ordinaire.

--Madame Henriette?... demanda Godefroid avec une anxiété visible.

--Est la fille de Madame, répondit le vieillard en interrompant

Godefroid. Madame s’appelle Lechantre de La Chanterie. Sous l’Empire,

on ne reconnaissait ni les titres nobiliaires, ni les noms ajoutés aux

noms patronymiques ou primitifs. Ainsi la baronne des Tours-Minières

s’appelait la femme Bryond. Le marquis d’Esgrignon reprenait son nom

de Carol, il était le citoyen Carol, et plus tard le sieur Carol. Les

Troisville devenaient les sieurs Guibelin.

--Mais qu’est-il arrivé? l’Empereur a-t-il fait grâce?

--Hélas! non, répondit Alain. L’infortunée petite femme, à vingt et

un ans, a péri sur l’échafaud. Après avoir lu la note de Bordin,

l’Empereur répondit à peu près en ces termes à son Grand-Juge:

«Pourquoi s’acharner à l’espion? Un agent n’est plus un homme, il ne

doit plus en avoir les sentiments; il est un rouage dans une machine,

Bryond a fait son devoir. Si les instruments de ce genre n’étaient

pas ce qu’ils sont, des barres d’acier, et intelligents seulement

dans le sens de la domination qu’ils servent, il n’y aurait pas de

gouvernement possible. Il faut que les arrêts de la justice criminelle

spéciale s’exécutent, autrement mes magistrats n’auraient plus de

confiance en eux ni en moi. D’ailleurs, les soldats de ces gens-là sont

morts, et ils étaient moins coupables que les chefs. Enfin, il faut

apprendre aux femmes de l’Ouest à ne pas tremper dans les complots.

C’est précisément parce que c’est une femme que l’arrêt frappe que la

justice doit avoir son cours. Il n’y a pas d’excuse possible devant les

intérêts du pouvoir.» Telle est la substance de ce que le Grand-Juge

voulut bien répéter à Bordin de son entretien avec l’Empereur. En

apprenant que la France et la Russie ne tarderaient pas à se mesurer,

que l’Empereur serait obligé d’aller à sept cent lieues de Paris

attaquer un pays immense et désert, Bordin comprit les véritables

motifs de l’inclémence de l’Empereur. Pour obtenir la tranquillité dans

l’Ouest, déjà plein de réfractaires, il parut nécessaire à Napoléon

d’imprimer une profonde terreur. Aussi le Grand-Juge conseilla à

l’avoué de ne plus s’occuper de ses clients.

--De sa cliente, dit Godefroid.

--Madame de La Chanterie était condamnée à vingt-deux ans de réclusion,

dit Alain. Déjà transférée à Bicêtre, près de Rouen, pour subir sa

peine, on ne devait s’occuper d’elle qu’après avoir sauvé son Henriette

qui, depuis les affreux débats, lui était devenue si chère que, sans

la promesse de Bordin de lui obtenir grâce de la vie, on ne croit pas

que Madame aurait survécu au prononcé de l’arrêt. On trompa donc cette

pauvre mère. Elle vit sa fille après l’exécution des condamnés à mort

par l’arrêt, sans savoir que ce répit était dû à une fausse déclaration

de grossesse.

--Ah! je comprends tout!... s’écria Godefroid.

--Non, mon cher enfant, il est des choses qu’on ne devine pas. Madame a

cru sa fille vivante pendant bien longtemps...

--Comment?

--Voici. Quand madame des Tours-Minières apprit par Bordin le rejet

de son recours en grâce, cette sublime petite femme eut le courage

d’écrire une vingtaine de lettres datées de six mois en six mois

postérieurement à son exécution, afin de faire croire à son existence,

et d’y graduer les souffrances d’une maladie imaginaire jusqu’à la

mort. Ces lettres embrassaient un laps de temps de deux années. Madame

de La Chanterie fut donc préparée à la mort de sa fille, mais à une

mort naturelle: elle n’en apprit le supplice qu’en 1814. Elle resta

deux années entières détenue, confondue avec les plus infâmes créatures

de son sexe, portant l’habillement de la prison; mais, grâce aux

instances des Champignelles et des Beauséant, elle fut, dès la seconde

année, mise dans une chambre particulière où elle vivait comme une

religieuse cloîtrée.

--Et les autres?

--Le notaire Léveillé, d’Herbomez, Hiley, Cibot, Grenier, Hureau,

Cabot, Minard, Mallet, furent condamnés à mort et exécutés le même

jour. Pannier, condamné à vingt ans de travaux forcés, ainsi que

Chaussard et Vauthier, furent marqués et envoyés au bagne; mais

l’Empereur fit grâce à Chaussard et à Vauthier; Mélin, Laravinière et

Binet furent condamnés à cinq ans de réclusion. La femme Bourget fut

condamnée à vingt-deux ans de réclusion. Chargegrain et Rousseau furent

acquittés. Les contumaces furent tous condamnés à mort; moins la fille

Godard, qui n’est autre, vous le devinez, que notre pauvre Manon...

--Manon!... s’écria Godefroid stupéfait.

--Oh! vous ne connaissez pas encore Manon! répliqua le bon Alain.

Cette dévouée créature, condamnée à vingt-deux ans de réclusion,

se livra pour servir madame de La Chanterie en prison. Notre cher

vicaire est le prêtre de Mortagne qui donna les derniers sacrements

à madame la baronne des Tours-Minières, qui eut le courage de la

conduire à l’échafaud, et à qui elle a donné le dernier baiser

d’adieu. Ce courageux et sublime prêtre avait assisté le chevalier du

Vissard. Notre cher abbé de Vèze a donc connu tous les secrets de ces

conspirateurs...

--Je vois où ses cheveux ont blanchi! dit Godefroid.

--Hélas! reprit Alain, il a reçu d’Amédée du Vissard la miniature de

madame des Tours-Minières, la seule image qui reste d’elle; aussi

l’abbé devint-il sacré pour madame de La Chanterie, au jour où elle

rentra glorieusement dans la vie sociale...

--Et comment?... dit Godefroid étonné.

--Mais à la rentrée de Louis XVIII, en 1814. Boislaurier, le jeune

frère de monsieur de Boisfrelon, avait les ordres du roi pour soulever

l’Ouest en 1809, et plus tard encore, en 1812. Leur nom est Dubut,

le Dubut de Caen est leur parent. Ils étaient trois frères: Dubut de

Boisfranc, président à la Cour des aides; Dubut de Boisfrelon, le

conseiller au Parlement, et Dubut-Boislaurier, capitaine de dragons. Le

père avait donné les noms de trois différentes propriétés à ses fils,

en en faisant des savonnettes à vilain, car le grand-père de ces Dubut

vendait de la toile. Le Dubut de Caen, qui put se sauver, appartenait

aux Dubut restés dans le commerce, et il espérait, par son dévouement à

la cause royale, obtenir de succéder au titre de monsieur de Boisfranc.

Aussi Louis XVIII a-t-il accompli le vœu de ce fidèle serviteur, qui

fut grand prévôt en 1815, et plus tard procureur général sous le

nom de Boisfranc; il est mort premier président d’une Cour royale.

Le marquis du Vissard, frère aîné du pauvre chevalier, créé pair de

France et comblé d’honneurs par le roi, fut nommé lieutenant dans la

Maison rouge, et préfet après la dissolution de la Maison rouge. Le

frère de monsieur d’Herbomez a été fait comte et receveur général.

Le pauvre banquier Pannier est mort de chagrin au bagne. Boislaurier

est mort sans enfants, lieutenant-général et gouverneur d’un château

royal. Messieurs de Champignelles, de Beauséant, le duc de Verneuil

et le Garde des Sceaux ont présenté madame de La Chanterie au roi.

«--Vous avez bien souffert pour moi, madame la baronne; vous avez droit

à toute ma faveur et à toute ma reconnaissance, a-t-il dit.--Sire,

a-t-elle répondu, Votre Majesté a tant de douleurs à consoler, que je

ne veux pas faire peser sur elle le poids d’une douleur inconsolable.

Vivre dans l’oubli, pleurer ma fille et faire du bien, voilà ma vie.

Si quelque chose peut adoucir mon malheur, c’est la bonté de mon roi,

c’est le plaisir de voir que la Providence n’a pas rendu tant de

dévouement inutile.»

--Et qu’a fait Louis XVIII? demanda Godefroid.

--Le roi fit restituer deux cent mille francs à madame de La Chanterie,

car la terre de Saint-Savin a été vendue pour satisfaire le fisc,

répondit le bonhomme. Les lettres de grâce expédiées pour madame la

baronne et sa servante contiennent le regret du roi des souffrances

supportées pour son service, en reconnaissant que _le zèle de ses

serviteurs était allé trop loin dans les moyens d’exécution_; mais,

chose horrible et qui vous semblera le trait le plus curieux du

caractère de ce monarque, il employa Bryond dans sa contre-police

pendant tout son règne.

--Oh! les rois! les rois! s’écria Godefroid. Et ce misérable vit-il

encore?

--Non. Ce misérable, qui du moins cachait son nom sous celui de

Contenson, est mort vers la fin de l’année 1829 ou au commencement de

1830. En arrêtant un criminel qui se sauvait sur le toit d’une maison,

il tomba dans la rue. Louis XVIII partageait les idées de Napoléon sur

les hommes de police. Madame de La Chanterie est une sainte, elle prie

pour l’âme de ce monstre, et fait dire pour lui deux messes par an.

Quoique défendue par le père d’un grand orateur et l’un des célèbres

avocats du temps, madame de La Chanterie, qui ne connut les dangers de

sa fille qu’au moment du transport des fonds, et encore parce qu’elle

fut éclairée par son parent Boislaurier, ne put jamais établir son

innocence. Le président du Ronceret et le vice-président du tribunal

d’Alençon, Blondet, essayèrent vainement de sauver notre pauvre dame;

l’influence du conseiller à la Cour impériale qui présidait la Cour

spéciale criminelle, le fameux Mergi, plus tard procureur général,

fanatiquement dévoué à l’autel et au trône, et qui fit tomber plus

d’une tête bonapartiste, fut telle sur ses deux collègues, qu’il obtint

la condamnation de la pauvre baronne de La Chanterie. Messieurs Bourlac

et Mergi mirent un acharnement inouï dans les débats. Le président

appelait la baronne des Tours femme Bryond, et Madame, femme Lechantre.

Les noms des accusés sont tous ramenés au système républicain et

presque tous dénaturés. Ce procès eut des détails extraordinaires, et

je ne me les rappelle pas tous; mais il m’est resté dans la mémoire un

trait d’audace qui peut servir à vous peindre quels hommes étaient ces

Chouans. La foule pour assister aux débats dépassait tout ce que votre

imagination s’en figure; elle remplissait les corridors, et, sur la

place, elle ressemblait au rassemblement des jours de marché. Un jour

à l’ouverture de l’audience, avant l’arrivée de la Cour, Pille-Miche,

le fameux Chouan, saute, par-dessus la balustrade, au milieu de la

foule, joue des coudes, se mêle à ce monde, et s’enfuit avec le flot

de cette foule effrayée, _brochant comme un sanglier_, m’a dit Bordin.

Les gendarmes, la garde courent sus, et il fut repris sur l’escalier au

moment où il gagnait la place. Ce trait d’audace fit doubler la garde.

On commanda sur la place un piquet de gendarmerie, car on craignait

que, parmi la foule, il ne se trouvât des Chouans prêts à donner aide

et secours aux accusés. Il y eut trois personnes écrasées dans la foule

par suite de ces tentatives. Depuis on a su que Contenson (de même que

mon vieil ami Bordin, je ne puis l’appeler ni baron des Tours-Minières,

ni Bryond, qui est un nom de la vieille race), on a su, dis-je, que ce

misérable a soustrait et dissipé soixante mille francs des fonds volés;

il en a donné dix mille au jeune Chaussard, qu’il a embauché dans la

police, en lui inoculant ses goûts et ses vices; mais aucun de ses

complices ne fut heureux. Le Chaussard contumace fut jeté dans la mer

par monsieur de Boislaurier, dès qu’il apprit, par un mot de Pannier,

la trahison de ce drôle à qui Contenson avait conseillé de rejoindre

les conspirateurs fugitifs pour les surveiller. Vauthier fut tué dans

Paris sans doute par un des obscurs et dévoués compagnons du chevalier

du Vissard. Enfin, le plus jeune des Chaussard fut assassiné dans une

de ces affaires nocturnes particulières à la police; il est à croire

que Contenson se débarrassa de ses réclamations ou de ses remords en

le recommandant, comme on dit, au prône. Madame de La Chanterie plaça

ses fonds sur le Grand-Livre, et acheta cette maison, pour obéir à

un désir de son oncle, le vieux conseiller de Boisfrelon, qui lui

donna l’argent nécessaire à l’acquisition. Ce quartier tranquille

était voisin de l’archevêché, où notre cher abbé fut placé près du

cardinal. Ce fut la principale de toutes les raisons de Madame pour ne

pas s’opposer au vœu du vieillard, dont la fortune, après vingt-cinq

ans de révolutions, était restreinte à six mille francs de rente.

D’ailleurs, Madame souhaitait terminer par une vie presque claustrale

les effroyables malheurs qui, depuis vingt-six ans, l’accablaient.

Vous devez maintenant vous expliquer la majesté, la grandeur de cette

victime, auguste, j’ose le dire...

--Oui, dit Godefroid, l’empreinte de tous les coups qu’elle a reçus lui

donne je ne sais quoi de grand et de majestueux.

--Chaque blessure, chaque nouvelle atteinte a redoublé chez elle la

patience, la résignation, reprit Alain; mais si vous la connaissiez

comme nous la connaissons, si vous saviez combien vive est sa

sensibilité, combien est active l’inépuisable tendresse qui sort de ce

cœur, vous seriez effrayé de compter les larmes versées, les prières

ferventes adressées à Dieu. Il a fallu, comme elle, n’avoir connu

qu’une rapide saison de bonheur, pour résister à tant de secousses!

C’est un cœur tendre, une âme douce contenus dans un corps d’acier,

endurci par les privations, par les travaux, par les austérités.

--Elle explique la longue vie des solitaires, dit Godefroid.

--Par certains jours, je me demande quel est le sens d’une pareille

existence?... Dieu réserve-t-il ces dernières, ces cruelles épreuves à

celles de ses créatures qui doivent s’asseoir près de lui le lendemain

de leur mort? dit le bonhomme Alain, sans savoir qu’il exprimait

naïvement toute la doctrine de Swedenborg sur les anges.

--Comment, s’écria Godefroid, madame de La Chanterie a été confondue

avec...

--Madame a été sublime dans sa prison, répondit Alain. Elle a réalisé

pendant trois ans la fiction du vicaire de Wakefield, car elle a

converti plusieurs de ces femmes de mauvaise vie qui l’entouraient.

Pendant sa détention, en observant les mœurs des recluses, elle a été

prise de cette grande pitié pour les douleurs du peuple qui l’oppresse

et qui fait d’elle la reine de la charité parisienne. Au milieu de

l’affreux Bicêtre de Rouen, elle a conçu le plan à la réalisation

duquel nous nous sommes voués. Ce fut, comme elle le dit, un rêve

délicieux, une inspiration angélique au milieu de l’enfer; elle

n’imaginait jamais pouvoir le réaliser. Ici, quand, en 1819, le calme

parut renaître à Paris, elle revint à son rêve. Madame la duchesse

d’Angoulême, depuis la Dauphine, la duchesse de Berry, l’archevêque,

plus tard le chancelier, quelques personnes pieuses donnèrent

libéralement les premières sommes qui furent nécessaires. Ce fonds

s’augmenta de la portion disponible de nos revenus, sur lesquels chacun

de nous ne prend que le strict nécessaire.

Des larmes vinrent aux yeux de Godefroid.

--Nous sommes les desservants fidèles d’une Idée chrétienne, et

nous appartenons corps et âme à cette Œuvre, dont le génie, dont la

fondatrice est la baronne de La Chanterie, que vous nous entendez

appeler si respectueusement Madame.

--Ah! je serai tout à vous, dit Godefroid en tendant les mains au

bonhomme.

--Comprenez-vous maintenant qu’il est des sujets de conversation

interdits absolument ici, même par allusion? reprit le vieillard.

Comprenez-vous les obligations de délicatesse que chacun des habitants

de cette maison contracte envers celle qui nous semble être une sainte?

Comprenez-vous les séductions qu’exerce une femme sacrée par tant de

malheurs, qui sait tant de choses, à qui toutes les infortunes ont

dit leur dernier mot, qui de chaque adversité garde un enseignement,

de qui toutes les vertus ont eu la double sanction des épreuves les

plus dures et d’une constante pratique, de qui l’âme est sans tache,

sans reproche, qui de la maternité n’a connu que les douleurs, de

l’amour conjugal que les amertumes, à qui la vie n’a souri que pendant

quelques mois, à qui le Ciel réserve sans doute quelque palme, pour

prix de tant de résignation, de douceur dans les chagrins? n’a-t-elle

pas sur Job l’avantage de n’avoir jamais murmuré? Ne vous étonnez plus

de trouver sa parole si puissante, sa vieillesse si jeune, son âme si

communicative, ses regards si convaincants; elle a reçu des pouvoirs

extraordinaires pour confesser les souffrances, car elle a tout

souffert. Toute douleur se tait auprès d’elle.

--C’est une vivante Image de la Charité! s’écria Godefroid

enthousiasmé. Serai-je des vôtres?

--Il vous faut accepter les épreuves, et avant tout CROYEZ! s’écria

doucement le vieillard. Tant que vous n’aurez pas la foi, tant que vous

n’aurez pas absorbé dans votre cœur et dans votre intelligence le sens

divin de l’épître de saint Paul sur la Charité, vous ne pouvez pas

participer à nos œuvres.

Godefroid baissa la tête.

Paris, 1843-1845.

La Comédie humaine - Volume 12. Scènes de la vie parisienne et scènes de la vie politique · 第 49 / 104 题