Le soir, les étudiants se rencontraient, au café de la Tramontane, avec
un garçon frais, ahuri et timide. Il venait de Langres, patrie des
couteliers et de l’empereur des polygraphes, Denis Diderot. Ce garçon
s’asseyait dans une encoignure, commandait une demi-tasse et écoutait
en silence, avec admiration.
Il n’était pas bête, il était même fort intelligent; mais, pour
l’usage de la vie, il ne valait guère mieux qu’un imbécile. Car il
avait toutes les gaucheries d’une tourte et toutes les ferveurs d’une
poire. Sa timidité, constellant le tout, en faisait une de ces victimes
dérisoires, qui sont destinées aux gaudissements des hommes et à la
nargue des femmes. Son silence seul le préservait un peu. Il écoutait
les gens pendant deux heures d’horloge sans desserrer les mâchoires,
tandis que ses yeux d’outremer fixaient l’ambiance fuligineuse. Au
fond, il avait un seul rêve, qu’aucune raillerie ne pouvait atteindre.
Ce rêve était le plus simple de tous les rêves: il voulait être aimé
par une honnête fille. Ce sont, dit l’autre, de ces choses qui arrivent.
En tout cas, ça ne lui était pas arrivé. Vraisemblablement, ça ne lui
arriverait pas: il approchait de sa vingt-neuvième année et devenait de
plus en plus timide, ahuri, gourde, poire et taciturne. Si, encore, il
avait eu de la famille! Mais il était orphelin. Ou s’il avait eu une
vieille amie. Mais il n’avait que des camarades.
En sorte qu’aucune honnête fille ne l’avait vu autrement que saugrenu
et même grotesque. Quant aux autres, elles se bornaient à fondre sur
lui, par intervalles, et à l’induire à des opérations fructueuses. Il
n’avait à leur égard d’autre défense que l’inertie.
Assis dans son encoignure, il les laissait dire sans un geste ni une
syllabe. Parfois, cependant, l’une ou l’autre l’empoignait sur un
trottoir désert et le forçait à gravir des escaliers inconnus: après
quoi, elle l’entôlait avec verve.
* * *
Nous connaissions sa marotte. Et nous lui avions déjà servi plusieurs
«choucroutes garnies», sous les espèces de la grande Sophie, de Julia
Moustache, de Mimi Fontaine-Saint-Michel et de la môme Fourchette.
Ces donzelles avaient joué les mascottes à la détrempe. Comme elles
manquaient de talent, leurs blagues avaient été éphémères.
C’est alors que Guillaume Fortune eut une bonne idée. Il existait, aux
«Six Françaises», une petite modiste dont un satyre avait arraché le
nez avec les dents et à qui, par surcroît, il avait fait une blessure
terrible à la joue. La midinette en était restée fort laide et même
hideuse. Elle s’en désolait, car elle possédait une âme tendre: aucun
mâle n’avait cure d’étancher cette tendresse, d’autant plus que
Christiane ne comprenait l’amour que sous sa forme la plus sociale,
je veux dire la fondation d’une famille. Elle chiffonnait donc des
chapeaux avec chagrin et ne se faisait pas de l’univers une idée très
avantageuse.
Guillaume Fortune, qui la connaissait à travers les potins des petites
amies, se ligua avec Cécile Boulot pour cuire sa farce. Cécile apprit
donc à Christiane qu’on rencontrait, au café de la Tramontane, un type
qui s’était amouraché d’elle. Christiane n’en crut pas un mot, mais
Cécile lui montra le type, un jour qu’il passait rue Saint-Sulpice, et
lui fit remarquer qu’il avait baissé les yeux et qu’il était devenu
tout rouge. Elle ne mentait pas. Car elle avait manœuvré de manière à
barrer la route à Jacques Degrenne, ce qui suffisait pour plonger ce
jeune homme dans un abîme de consternation.
Cet incident frappa Christiane. Comme elle passait par une crise, elle
se laissa aller à sa chimère. Cécile la chauffa pendant quelques jours
et finit par lui dire:
--Le type est si extraordinaire qu’il faudra d’abord se mettre à de la
correspondance. Car, pour ce qui est de faire connaissance de but en
blanc, il serait capable de se fiche un évanouissement...
* * *
De son côté, Guillaume entretint Degrenne d’une demoiselle inconnue
qui lui voulait du bien. En sorte que la petite au nez coupé et le
jeune homme de Langres échangèrent des billets par l’intermédiaire
de Cécile Boulot. Ces billets furent dangereux. Ils reflétèrent avec
loyauté des âmes qui étaient nées pour s’entendre. Par ailleurs, la
modiste ne fit que des allusions lointaines et incompréhensibles au
malheur qui la privait de narines. Elle jugeait inutile d’en discourir,
puisque, enfin, Degrenne ne le pouvait ignorer. Ce qui facilitait
aussi le dialogue, c’est qu’ils ne se rencontrèrent pas et que, dans
sa timidité, le garçon n’osa solliciter aucune entrevue: ses lettres
n’exprimaient que de naïfs états d’esprit, opiniâtrement platoniques.
Tout de même, il fallait des conclusions. Cécile Boulot et Fortune
résolurent qu’une rencontre aurait lieu au musée du Louvre, au fond
d’une salle peu hantée, devant la déesse Hathor. Jacques Degrenne
devrait apporter un bottillon de roses et Christiane une gerbe de lilas.
C’était un matin. La salle était plus déserte que jamais, mais les
compagnons de la Tramontane veillaient, cachés derrière des colonnes
et des sarcophages. Jacques se présenta tout d’abord, avec ses roses,
tremblant de tous ses membres. Puis l’on vit paraître Christiane, qui
tenait héroïquement la gerbe de lilas. Ils demeurèrent interloqués,
l’un en face de l’autre, pour la grande joie des camarades épars parmi
les sphinx. En la voyant si laide, Degrenne avait reculé d’un pas.
Mais aussi, parce que cette laideur le rassurait, il osa regarder
Christiane. Elle était fort pâle; de ses yeux, dilatés par l’émoi,
s’élevait une expression pathétique qui les rendait plus féminins et
plus beaux. D’ailleurs, hors les traits abîmés par le satyre, tout le
visage ne décelait que des lignes pures et des nuances fraîches.