LE QUINQUET

Charles Labarre allumait devant nous sa lampe,--une de ces vieilles

lampes où l’on entend tourner des rouages lorsqu’on l’arrange et qui

lance des borborygmes comme un ivrogne. Il procédait à l’opération avec

un air d’alchimiste ou de pharmacien. Barral se mit à rire:

--Est-ce que ce serait par hasard la lampe d’Aladin?

Labarre prit un air grave:

--C’est un fétiche. Elle est dans la famille depuis plus de cent ans;

j’aimerais mieux donner cent mille francs que de la perdre!... Je ne

la confie jamais à personne. Je l’arrange chaque jour de mes propres

mains et je la répare moi-même lorsque par hasard elle se dérange,--ce

qui est excessivement rare, car sa construction est robuste et son

mécanisme admirablement construit.

La lampe, pendant ce discours, avait peu à peu haussé sa flamme. Elle

jetait une lueur jaune, très égale et très douce.

--Oui, reprit Labarre, j’ai pour elle une affection véritable, comme je

n’en ai pas pour beaucoup de gens. Elle a éclairé mes veilles, assisté

à mes douleurs et à mes joies. Et puis, elle a une histoire. Si j’étais

superstitieux, je dirais qu’elle a eu une influence bienfaisante sur ma

famille. Mais je ne suis pas superstitieux, et pourtant... il y a des

moments où je ne suis pas très loin de lui accorder une sorte de vie...

Tenez, je ne résiste pas à vous raconter quelques-unes des aventures

où elle parut jouer un rôle. La première remonte à dix-huit cent et

quatre. A cette époque, elle n’appartenait pas encore à notre famille.

C’était un soir, un soir de printemps. Un crépuscule d’escarboucle,

de béryl et d’hyacinthe remplissait les nuages. Les aubépines et

les lilas jetaient à travers l’étendue leurs âmes odoriférantes. Il

s’élevait de la terre une douceur palpitante qui résonnait dans la

chair des hommes. Et mon arrière-grand’mère Julienne, jeune comme

l’avrillée, tout étourdie de rêves, était descendue par le parc, avec

la servante Anastasie, et avait marché au hasard, jusqu’aux emblavures,

en contre-bas de l’Yvelaine. La nuit était venue. Le four immense

du firmament s’emplissait d’étincelles; la voie lactée étendait sa

fourche d’étoiles... C’était dans la courbe de la rivière. L’Yvelaine

s’enflait, tapageuse et bondissante. Julienne écoutait par moments ses

voix humides, mais elle n’avait aucune inquiétude. Brusquement, il se

fit une rumeur énorme, qui tenait des détonations de l’artillerie et

de la chute de blocs dans la montagne: c’était l’eau qui rompait ses

digues et qui se précipitait sur la plaine. Julienne ne le comprit

pas tout de suite, mais la vieille Anastasie, servie par sa longue

expérience, déclara:

--C’est l’inondation, mamzelle... faut nous sauver vivement.

Malheureusement les deux promeneuses occupaient le fond de la courbe.

Deux torrents accouraient dans les ténèbres, sans qu’elles pussent

préciser leur direction. Elles étaient nerveuses, elles perdirent la

tête. Tantôt elles fuyaient vers l’orient, tantôt vers le couchant.

L’eau cependant approchait. On entendait sa voix de troupeau, on

discernait des phosphorescences redoutables. Et, comme elle arrivait de

toutes parts, il devenait impossible de deviner où étaient les voies

libres encore. La vieille Anastasie, d’abord assez sagace et résolue,

se découragea plus vite que Julienne.

Elle criait:

--Nô va mourir! nô va mourir!

Et elle avait fini par s’asseoir, son tablier relevé sur la tête,

attendant la fin. Julienne, presque aussi désespérée que la vieille

femme, jetait tout autour d’elle des regards éperdus. Brusquement, elle

aperçut une lueur dans les ténèbres, cette lueur des contes et des

légendes qui a, de tout temps, symbolisé le secours inattendu. Elle fut

saisie d’une inexprimable confiance, elle cria d’une voix assurée:

--Viens, Anastasie, j’ai retrouvé la route.

Et elle entraînait la bonne, elle courait de toutes ses forces. Il

y eut un moment terrible, où des vagues hurlèrent tout près des

fugitives. Mais un tertre les sauva, puis une espèce de chaussée,

et, toujours guidées par la lumière, elles atteignirent enfin une

grande maison blanche sur le versant de la colline. Elles étaient hors

d’atteinte. Des braves gens les accueillirent; elles passèrent la

soirée à la lueur de la lampe, de cette lampe qui les avait sauvées

et à laquelle Julienne manifestait une telle gratitude que ses

propriétaires lui en firent cadeau.

* * *

Entrée dans la famille, la lampe eut une histoire digne de ses

débuts. Elle présida à des événements graves ou joyeux, mais presque

toujours favorables, comme, par exemple, la fortune de mon père.

Comme vous le savez, mon père fut un historien. Il avait la manie des

documents. Le pays d’où nous sommes originaires fourmillait, à cette

époque, de pièces curieuses, cachées dans d’antiques manoirs dont les

propriétaires se prêtaient avec indulgence à la manie de mon ascendant.

Il arriva même qu’un vieux maniaque, le dernier rejeton d’une famille

lettrée, légua à mon père tout son patrimoine. A la vérité, c’était

peu de chose: une tour lézardée, quelques murailles ruineuses, quatre

ou cinq acres d’une terre sauvage, si ravagée de cailloux qu’elle

ne se prêtait à aucune culture. Mais c’était un nid à documents, à

inscriptions curieuses, à débris suggestifs. Mon père s’y installa tout

un été et se mit à y faire des fouilles. Il les prolongeait quelquefois

très tard. Armé d’une bonne lanterne, il parcourait des chambres,

visitait des placards et des cachettes, sondait des murailles.

Or, un soir, sa lanterne se brisa. Il voulut la remplacer par une lampe

de cuisine, mais cette lampe était si fumeuse qu’il dut y renoncer. Il

alla alors prendre «sa» lampe, et, avec précaution, il s’en servit pour

éclairer une chambre voûtée, où il soupçonnait des secrets. C’était au

moins la vingtième fois qu’il y revenait--vainement--; ses échecs ne

faisaient qu’irriter son envie. Il tapait sur les murailles, arrachait

du plâtre, sondait à l’aide de ses outils. Rien. A la fin, dans un

accès d’humeur où se mêlait quelque esprit jovial et burlesque, il se

tourna vers sa lampe, et s’écria:

--Tu es entrée dans la famille en sauvant ma grand’mère... ne feras-tu

rien pour moi?

Ce disant, il marchait à petits pas, la lampe tout près de la muraille.

Tout à coup, la flamme fit une espèce de bond; puis elle palpita, vira,

s’allongea:

--Voilà qui est singulier! murmura mon père, toujours dans la même

disposition joviale... on dirait que tu me réponds...

Il s’arrêta; il vit une mince fissure dans la pierre:

--Eh bien! s’exclama-t-il en riant, nous allons prendre ta réponse pour

bonne... Voyons un peu ce qu’il y a là derrière.

Il déposa la lampe au milieu de la pièce, et, armé de tout l’outillage

utile, il se mit au travail. Après une heure d’efforts, ayant descellé

un bloc de grès siliceux, il se vit devant une cachette carrée d’où

s’exhalait une odeur fade. Des ossements, de vieilles étoffes moisies,

s’étalèrent et, tout au fond, une boîte rouillée et vert-de-grisée,

que mon père attira avec un cri de triomphe. Il s’attendait certes

à trouver quelque chose de curieux et de valable; il s’empressa de

faire sauter le couvercle. Mais alors, il demeura hébété de surprise

et de joie: la boîte était au tiers remplie de joyaux: diamants,

aigues-marines, rubis, saphirs, topazes... une grande fortune! Et

mon père était le seul héritier de la famille qui avait caché ces

richesses...

Quant à l’intervention de la lampe, un physicien vous l’expliquera en

formulant l’hypothèse de gaz échappés par la fissure. Cette explication

est certes plausible... Et pourtant!

* * *

Passons au troisième événement, qui, cette fois, me concerne, et qui

est de l’ordre idyllique. J’avais vingt-quatre ans alors. J’étais

désespérément amoureux d’Hélène Fombreuse. La passion que j’avais pour

cette fille étincelante était partagée par dix rivaux. Hélène avait

reçu les dons mystérieux de la grâce, elle était non seulement éclairée

par la torche blonde de ses cheveux et la flamme écarlate de sa lèvre,

mais je ne sais quelle féerie accompagnait ses mouvements, quelle force

douce et puissante. Aussi, trop désirée, ne se décidait-elle pas à

choisir.

Un soir, elle assistait à une réception que donnaient mes parents, dans

notre château des Mouettes. Une nuit lactée s’étendait sur les arbres;

on dansait sur la pelouse et, pendant les pauses, on se répandait

à travers les jardins et jusque dans les allées du parc. Il arriva

qu’Hélène se perdit dans un sentier. Des massifs lui cachèrent les

lumières de la terrasse et des salons. La jeune fille, impatiente,

marchait très vite et s’égarait davantage. A la fin, elle aperçut une

lueur, la petite lueur des légendes, tout au bout d’une allée étroite.

Elle y marcha instinctivement, elle finit par se trouver à l’extrémité

d’une aile du château, et elle pouvait voir, à travers un rideau

léger, une table épaisse, sculptée comme les meubles gothiques, un

fauteuil vaste comme un lit, une grosse lampe de forme archaïque, un

livre entr’ouvert. C’était une scène muette. Les meubles et la lampe

en semblaient les seuls personnages. Hélène fut prise de curiosité.

Elle poussa la première porte qui se présenta à ses regards et qui

était entre-bâillée, elle se pencha sur le livre, qui se trouva être

un grimoire mystique. Elle lut: «Toi qui es venue à travers la nuit,

jusqu’à la chambre solitaire, tu entreras dans la famille de l’homme

qui viendra te rejoindre.»

Tandis qu’elle lisait, un craquement se fit entendre, et comme le

silence et la solitude avaient rendu Hélène un peu nerveuse, elle eut

un grand frisson. La porte s’ouvrit; elle vit apparaître mon père qui,

laissant à ma mère le soin des invités, venait se reposer dans son

cabinet de travail. Il sourit à la belle jeune fille et l’interrogea

gaiement sur les motifs qui l’avaient amenée jusque-là.

La conversation de mon père avait du charme; Hélène, lorsqu’elle

reparut sur la terrasse, gardait de sa petite aventure un souvenir

attendri, et gentiment fantastique. Elle y songea les jours suivants.

Le passage du grimoire la hantait; en même temps, elle sentait qu’il

ne lui serait pas désagréable d’entrer dans notre famille. Et, jour

par jour, elle me préféra à mes rivaux jusqu’à ce qu’enfin elle me

donnât sa petite main devant le maire de Tanneguy et le curé de

Saint-Magloire.

Et j’essaye en vain de me débarrasser de cette croyance absurde et

charmante que «notre» lampe avait attiré dans la nuit ma petite chérie

auprès du vieux livre mystique.

La Mort de la Terre, roman, suivi de contes · 第 65 / 82 题