III

La nuit était tombée, une nuit douce et fraternelle, infiniment tissée

de l’argent délicat des étoiles. Les feux turcs et austro-hongrois

avaient été éteints à la fin du crépuscule. Et les grandes campagnes

eussent dormi dans la pénombre astrale sans les aéroplanes et les

dirigeables qui parsemaient l’espace. Ceux-ci dardaient de longues

rivières lumineuses, principalement sur la zone qui séparait les deux

armées (zone où l’on pouvait craindre des surprises) et aussi sur les

flancs. Une vaste surface restait inexplorable: à cause de la distance

et des obstacles, elle n’aurait pu être éclairée que par les fanaux

des corps d’armée qui l’occupaient. Aussi les veilleurs ottomans ne

purent-ils voir des troupes d’infanterie montée, suivies de fantassins,

qui s’éloignaient rapidement de l’extrême droite et de l’extrême gauche

autrichiennes.

Le temps s’écoula, de plus en plus silencieux. Les deux camps dormaient

profondément. On apercevait à peine, de-ci de-là, quelques sentinelles

terrestres qui circulaient avec lenteur, vestiges des anciennes

coutumes militaires.

Vers minuit, un phénomène singulier attira l’attention des

aérostatiers: une sorte de phosphorescence se dégageait du nord-est

au sud-est, sur une longue ellipse de territoire qui englobait le

campement turc. Cette phosphorescence se propagea d’abord par des

ondes de couleur améthyste: elle était légèrement plus brillante au

centre qu’à la périphérie. Peu à peu la lueur se fixa; en même temps

elle prenait des teintes moins pâles, de l’indigo à l’orange. Puis les

teintes s’uniformisèrent; il ne demeura plus qu’une immense plaque vert

de béryl, à peine teintée de rose à la bordure. Ce spectacle parut

d’abord curieux, mais sans grand intérêt. A la longue il inquiéta à la

fois les aérostatiers des deux camps: les Austro-Hongrois crurent y

voir quelque manœuvre mystérieuse des Turcs et les Turcs craignirent

quelque embûche bizarre. Les rapports se succédèrent. Du côté des

Turcs, le généralissime et ses seconds montrèrent d’autant plus de

surprise que, pour eux, la phosphorescence était invisible. Il leur

semblait seulement que les étoiles étaient moins étincelantes que ne le

comportait la pureté du ciel. Laufs-Pacha, homme réfléchi et sagace,

fit faire une contre-enquête: ordre fut donné à une équipe aérienne

supplémentaire d’examiner la situation.

Le rapport de ces nouveaux éclaireurs fut en tout conforme à ceux des

premiers. La surprise de Laufs-Pacha augmenta, mais ni lui, ni ses

officiers, ni aucun des nombreux techniciens présents n’ayant pu former

une conjecture raisonnable, on finit par se rabattre sur l’idée d’un

phénomène naturel--radiation tellurique ou électrique,--qui, en tout

cas, ne paraissait agir ni en bien ni en mal sur les hommes et les

animaux. De guerre lasse, le généralissime et ses coadjuteurs remirent

la solution à plus tard.

Dans le camp austro-hongrois, le comte von Eberhardt montrait également

quelque trouble, mais ce trouble était d’autre nature. Monté sur une

éminence, il apercevait parfaitement les bandes de territoire d’où

jaillissait l’énigmatique lueur, et se tournant vers le nord-est, puis

à l’opposite, il scrutait l’horizon d’un œil à la fois impatient,

anxieux et plein d’une espérance superstitieuse...

La Mort de la Terre, roman, suivi de contes · 第 47 / 82 题