La nuit était tombée, une nuit douce et fraternelle, infiniment tissée
de l’argent délicat des étoiles. Les feux turcs et austro-hongrois
avaient été éteints à la fin du crépuscule. Et les grandes campagnes
eussent dormi dans la pénombre astrale sans les aéroplanes et les
dirigeables qui parsemaient l’espace. Ceux-ci dardaient de longues
rivières lumineuses, principalement sur la zone qui séparait les deux
armées (zone où l’on pouvait craindre des surprises) et aussi sur les
flancs. Une vaste surface restait inexplorable: à cause de la distance
et des obstacles, elle n’aurait pu être éclairée que par les fanaux
des corps d’armée qui l’occupaient. Aussi les veilleurs ottomans ne
purent-ils voir des troupes d’infanterie montée, suivies de fantassins,
qui s’éloignaient rapidement de l’extrême droite et de l’extrême gauche
autrichiennes.
Le temps s’écoula, de plus en plus silencieux. Les deux camps dormaient
profondément. On apercevait à peine, de-ci de-là, quelques sentinelles
terrestres qui circulaient avec lenteur, vestiges des anciennes
coutumes militaires.
Vers minuit, un phénomène singulier attira l’attention des
aérostatiers: une sorte de phosphorescence se dégageait du nord-est
au sud-est, sur une longue ellipse de territoire qui englobait le
campement turc. Cette phosphorescence se propagea d’abord par des
ondes de couleur améthyste: elle était légèrement plus brillante au
centre qu’à la périphérie. Peu à peu la lueur se fixa; en même temps
elle prenait des teintes moins pâles, de l’indigo à l’orange. Puis les
teintes s’uniformisèrent; il ne demeura plus qu’une immense plaque vert
de béryl, à peine teintée de rose à la bordure. Ce spectacle parut
d’abord curieux, mais sans grand intérêt. A la longue il inquiéta à la
fois les aérostatiers des deux camps: les Austro-Hongrois crurent y
voir quelque manœuvre mystérieuse des Turcs et les Turcs craignirent
quelque embûche bizarre. Les rapports se succédèrent. Du côté des
Turcs, le généralissime et ses seconds montrèrent d’autant plus de
surprise que, pour eux, la phosphorescence était invisible. Il leur
semblait seulement que les étoiles étaient moins étincelantes que ne le
comportait la pureté du ciel. Laufs-Pacha, homme réfléchi et sagace,
fit faire une contre-enquête: ordre fut donné à une équipe aérienne
supplémentaire d’examiner la situation.
Le rapport de ces nouveaux éclaireurs fut en tout conforme à ceux des
premiers. La surprise de Laufs-Pacha augmenta, mais ni lui, ni ses
officiers, ni aucun des nombreux techniciens présents n’ayant pu former
une conjecture raisonnable, on finit par se rabattre sur l’idée d’un
phénomène naturel--radiation tellurique ou électrique,--qui, en tout
cas, ne paraissait agir ni en bien ni en mal sur les hommes et les
animaux. De guerre lasse, le généralissime et ses coadjuteurs remirent
la solution à plus tard.
Dans le camp austro-hongrois, le comte von Eberhardt montrait également
quelque trouble, mais ce trouble était d’autre nature. Monté sur une
éminence, il apercevait parfaitement les bandes de territoire d’où
jaillissait l’énigmatique lueur, et se tournant vers le nord-est, puis
à l’opposite, il scrutait l’horizon d’un œil à la fois impatient,
anxieux et plein d’une espérance superstitieuse...