L’aube commençait à blanchir les étoiles, lorsque Laufs-Pacha
s’éveilla. Malgré les incidents qui l’avaient privé d’une couple
d’heures de sommeil, il ne voulut pas prolonger son repos. D’ailleurs,
cet homme sec, vigilant, sobre et sans infirmités, résistait
admirablement à la fatigue. Dès qu’il eut quitté son dur lit spartiate,
il fut en pleine possession de ses facultés et il s’apprêta à la
journée décisive dont allait dépendre, non seulement le sort de la
Turquie, mais encore son sort à lui et aussi, jusqu’à un certain
point, le sort de l’Allemagne, sa véritable patrie. Il grignota
un biscuit, avala quelques gorgées de café et se trouva prêt aux
événements. C’est à peine s’il songeait au phénomène nocturne: les
faits démontraient suffisamment son innocuité. Aussi parcourut-il sans
intérêt les derniers rapports de la nuit: ils n’offraient rien de
nouveau... En revanche les premiers rapports de la matinée lui firent
dresser l’oreille. On lui apprenait que les troupes austro-hongroises
débordaient, très loin, son extrême gauche et son extrême droite. Son
inquiétude fut d’abord très vive, car il crut que l’ennemi recevait des
renforts. Peu à peu, l’événement s’élucida: il s’agissait évidemment
d’une manœuvre tactique. Elle parut plutôt bizarre au généralissime.
Les deux corps signalés semblaient jetés à l’aventure. Sans doute, ils
gardaient quelque contact avec le reste de l’armée, mais un contact
précaire, périlleux.
Laufs-Pacha combina immédiatement les mesures utiles pour les isoler
pendant la bataille. Des artilleurs nombreux furent détachés aux
points les plus vulnérables; des batteries nouvelles dirigées vers
les ailes. Ces manœuvres étant en voie d’exécution, le généralissime
devint songeur. Il lui semblait avoir tout prévu pour transformer une
action défensive en action offensive enveloppante, mais l’immobilité
de l’armée austro-hongroise l’étonnait. Il savait par ses espions
qu’Eberhardt était résolu à une vigoureuse offensive, et d’ailleurs
ce plan se déduisait de tout le début de la campagne. C’était à cette
éventualité que Laufs-Pacha avait préparé l’armée turque, et quoiqu’il
se crût en mesure de prendre l’offensive, il eût préféré combattre
selon des prévisions qu’il avait mûrement envisagées. Aussi sa
satisfaction fut-elle réelle, quand il apprit que le centre ennemi se
décidait à l’action.
Pour mieux se rendre compte de l’événement, Laufs monta lui-même dans
un petit dirigeable et braqua sa longue-vue sur le site. Effectivement
l’armée austro-hongroise était en marche. Une nuée de tirailleurs
s’avançait en ligne droite vers l’ennemi, d’autres suivaient une
ligne oblique ou même perpendiculaire, de façon à assurer une
communication plus nette avec les corps détachés. De nombreuses
batteries s’ébranlaient en même temps; presque tous les dirigeables et
les aéroplanes essaimaient l’étendue.
«C’est bien la bataille!» pensa le généralissime.
Toutefois, de part et d’autre, on était encore hors de portée.
Laufs, au reste, tenait à ne rien brusquer. Il fit envoyer, de son
observatoire mobile, plusieurs télégrammes hertziens, ordonnant que
l’artillerie ne tirât pas un seul coup de canon avant qu’il n’eût
donné le signal de la bataille; il prit des mesures analogues pour les
tirailleurs d’avant-garde.
Dans l’heure qui suivit, les armées se trouvèrent presque à portée
de canon. Les Turcs auraient pu avancer quelques grosses pièces, et
commencer l’action: il valait mieux attendre.
«Si cet homme s’obstine dans sa folie, se dit Laufs-Pacha, il faudrait
un miracle pour le sauver...»
Une chose continuait à l’étonner: c’est que, au fond de l’horizon,
les corps détachés par l’ennemi poursuivaient leur incompréhensible
manœuvre.
--Ceux-là vont se faire prendre comme des rats! dit-il à l’aide de camp
qui l’accompagnait...
Comme il parlait ainsi, un immense drapeau blanc se déploya sur une
éminence, au front de l’armée austro-hongroise.
--Un parlementaire! fit le maréchal. Que diable peuvent-ils nous
vouloir?
Il regardait l’aide de camp avec un mince sourire.
--Ma foi! Excellence, répondit celui-ci, je n’en ai pas la moindre
idée... à moins qu’ils ne veuillent traiter d’une capitulation!
Le maréchal haussa les épaules et hertza l’ordre de hisser un drapeau
blanc.
Quelques minutes plus tard, deux cavaliers s’avançaient vivement vers
les retranchements turcs. Rejoints en route par un peloton ottoman, ils
apparurent bientôt, les yeux bandés, devant le généralissime. Ensuite,
dans une chambre isolée, on ôta leur bandeau. C’étaient deux hommes
dans la force de l’âge, l’un revêtu de l’uniforme de colonel, l’autre
modestement engainé d’un complet veston. Laufs, entouré de quelques
officiers de l’état-major, les reçut d’un air impassible.
--Nous sommes envoyés par Son Excellence le maréchal von Eberhardt,
fit le colonel, après un moment de silence, pour vous faire une
communication importante.
--Laquelle? fit laconiquement le généralissime.
--Monsieur, reprit le colonel, avec une nuance d’embarras, le maréchal
voudrait éviter une effusion de sang inutile. Il croit que les
conditions dans lesquelles vous vous trouvez actuellement vous mettent
dans un tel état d’infériorité, qu’il ne vous reste pas d’autre issue
qu’une capitulation honorable.
Les officiers présents se regardèrent avec une indicible stupéfaction.
Quelques-uns haussaient les épaules, les autres ne purent s’empêcher de
rire. Laufs-Pacha garda sa gravité, encore qu’il eût été plus surpris
que tous les autres:
--Monsieur, dit-il, il est incroyable que Son Excellence ait eu la
pensée de m’envoyer un tel message, et il serait inconvenant d’y faire
une réponse quelconque. Je vais donner l’ordre de vous reconduire. J’ai
l’honneur de vous saluer.
Il s’inclina raidement et détourna la tête. Mais alors l’homme au
veston prit à son tour la parole:
--Monsieur le maréchal, fit-il en mauvais allemand, veuillez me
permettre de vous affirmer que, à l’heure qu’il est, vous n’êtes plus
en état de vous défendre, à moins que vous ne croyiez possible de le
faire à l’arme blanche. Sauf en ce qui concerne un certain nombre
d’aérostats, vos munitions sont hors de service... Vous pouvez en avoir
la preuve en ordonnant n’importe quel exercice de tir, avec n’importe
quelle arme...
Le généralissime le regarda comme on regarderait un fou, mais devant
les yeux clairs, acérés et intelligents de cet homme, il fut saisi
d’un vague trouble. Toutefois, cela lui parut si absurde que, presque
immédiatement après, il se mit à rire, un rire froid et silencieux.
Puis, en homme d’action, qui dédaigne les propos inutiles, il alla
ouvrir la porte, appela une sentinelle qui veillait dans le corridor,
un soldat kurde à la face calme et féroce, et lui dit:
--Tire sur cette vitre!
Le Kurde, impassible, leva son fusil et tira. On n’entendit pas cette
détonation en quelque sorte feutrée, insensible à distance, qui était
la caractéristique des explosifs de cette époque. Le général eut un
tressaillement; les officiers devinrent graves; l’homme montra des yeux
ronds, ahuris.
--Encore! fit Laufs.
L’homme tira de nouveau, et avec le même résultat.
--C’est bien! Sors! s’écria le maréchal, qui était devenu pâle. Et
vous, capitaine von Œttinger, faites venir quelques fusiliers.
Une émotion ardente, une crainte superstitieuse, s’était emparée
de tout le monde; Turcs et Allemands osaient à peine se regarder.
Plusieurs soldats firent leur entrée et, l’un après l’autre, épaulèrent
et tirèrent en vain, tandis qu’une sueur froide coulait des tempes du
généralissime. Il se tourna vers M. Delestang et lui demanda d’une voix
rauque:
--Qu’avez-vous fait pour obtenir cela?
--Nous avons, à l’aide de nouveaux procédés de contagion radio-active,
dissocié partiellement vos explosifs, répondit doucement le savant.
Comme je l’ai dit, toutes vos munitions sont hors d’usage! Si vous
voulez vous en assurer plus complètement, nous attendrons ici le
résultat des expériences...
Il y eut un vaste silence. Laufs, naguère si formidable, tous ces
officiers pleins de foi dans la suprématie de leur armée, étaient
atteints au tréfonds de l’âme. La vérité se faisait jour en eux avec la
force des cataclysmes,--ils étaient comme des gens brusquement soulevés
par un colossal tremblement de terre.
Laufs recouvra le premier son sang-froid. Sans faiblesse comme sans
jactance, acceptant désormais tous les possibles, il dit au colonel:
--Avant une demi-heure, j’aurai l’honneur de vous donner une réponse.
* * *
Il reparut, à l’heure dite, accompagné cette fois de tout son
état-major, et livide, les yeux creux, les mains tremblantes, avec un
mélange de fureur et d’effroyable désespoir, il s’écria:
--Je suis prêt, monsieur, à examiner les propositions de Son Excellence
le maréchal von Eberhardt.
Tous baissaient la tête. Un seul, le vieux Soleiman-Pacha, général
du 3e corps, Turc des vieux âges, frénétique, héroïque et fataliste,
s’écria:
--Est-ce à dire que nous allons accepter une capitulation?
--Il n’y a pas d’autre ressource! fit Laufs d’un ton glacial.
Soleiman étendit la main vers les vitres bleues et clama:
--Il y a toujours des ressources pour qui consent à la mort!
V
Dans l’après-midi, les troupes austro-hongroises cernaient presque
complètement l’armée ottomane, quoique, à l’arrière et sur les ailes,
les effectifs d’enveloppement fussent relativement peu denses. Quelques
régiments turcs et beaucoup d’infanterie montée avaient pu effectuer
leur retraite--leur fuite plutôt--en temps utile. Mais vers midi,
les fusils à longue portée des tirailleurs autrichiens et quelques
batteries légères opposèrent un rempart de projectiles aux fugitifs.
Une trentaine de mille hommes, aux deux ailes, demandèrent alors à se
rendre. Le reste demeurait terré, attendant le soir.
A la suite d’une terrible discussion, quelques officiers turcs de
l’état-major, excités par Soleiman-Pacha, avaient fait appel à des
soldats kurdes et albanais pour arrêter leurs collègues allemands.
Après ce coup d’État, Soleiman avait hardiment pris le commandement
de l’armée. Par des discours furieux, il avait persuadé la plupart
des officiers mahométans que Laufs-Pacha était un traître et que
l’armée pouvait être sauvée. Même, il tentait d’opérer une retraite de
plein jour, mais il comprit promptement qu’il courait à un terrifique
massacre, et il remit les opérations au soir.
Dès le crépuscule, il avait pris toutes ses dispositions. Elles étaient
simples, barbares, primitives, mais par là même, pour une multitude
réduite aux armes des anciens temps, les meilleures possibles. Trois
issues furent choisies: la première entre deux hautes collines, à
plusieurs lieues du champ de bataille, les deux autres aux flancs
extérieurs de ces collines. Soleiman divisa son armée en trois corps,
et fit indiquer soigneusement aux hommes les routes à suivre et les
lieux de ralliement. Sur les conseils d’un aérostatier, quelques
dirigeables servirent de phares, à l’aide de feux électriques verts,
rouges et blancs. Les autres aéronefs et les avions devaient retarder
les escadrilles aériennes de l’armée austro-hongroise.
* * *
Le soir tomba, aussi câlin, aussi délicat, aussi magnifique que le
soir précédent. Les forges stellaires emplirent l’étendue des tissus
tremblants de la lumière. Et toutes ces figures étincelantes à qui
nous mêlons les profondes légendes hellènes et arabes, Wega, doucement
vacillante sur la Lyre; Capella aux larges raies, Altaïr, Arcturus,
Andromède, Persée, Ophiucus, Hercule, le Cygne, Pégase, palpitèrent sur
un des grands drames de l’histoire humaine. Car, dès les ombres venues,
l’armée ottomane s’était ébranlée, frénétiquement. Elle marchait,
elle courait, aussi hasardeuse qu’une horde préhistorique; elle se
précipitait au grand hasard sauvage, elle se sauvait à travers les
ténèbres et la nature, guidée par l’immense et furieux instinct de la
conservation.
Là-bas, trois groupes de lueurs, trois faisceaux de feux aériens
s’élevaient, comme des phares au-dessus de la mer incommensurable,
et c’était la seule direction, presque mystique, de ces troupeaux
d’hommes. Au zénith,--on eût dit parmi les étoiles,--les aérostats et
les aviateurs ottomans et autrichiens allaient se livrer une suprême
bataille...
D’abord la fuite parut heureuse: Turcs, Kurdes, Albanais, Syriens,
Arabes voyaient bien tomber les premiers obus, mais ces obus, venus de
très loin, rares encore, causaient peu de mal. Puis, le bombardement
s’épaissit; bientôt la fusillade des tirailleurs les plus proches
commença de pleuvoir sur la multitude. Les hommes tombèrent par
grappes. Du haut de collines et d’éminences, de larges nappes de
lumière argentée dévoilaient et perçaient les masses fugitives.
A mesure, l’orage de l’artillerie, l’averse affreuse des balles
s’enflait, ruisselait de toutes parts à travers les chairs et les
os. On entendit les clameurs plaintives, les appels farouches, les
interjections hurlantes des blessés. Et l’immense multitude éparpillée
ne s’arrêtait point. Malgré tant de milliers de morts, elle ne songeait
qu’à atteindre la région salvatrice des phares. Même le prodigieux
massacre de l’Approche quand, en cinq minutes, il croula plus de quinze
mille hommes, ne put briser le colossal élan. Les Turcs arrivèrent
au contact. Il y eut un corps à corps épouvantable. En un moment,
dix mille Austro-Hongrois d’avant-garde, malgré la plus héroïque
résistance, furent enveloppés, étouffés, écrasés, anéantis... puis la
masse hurlante reprit sa course sous les étoiles...
Rien d’ailleurs ne devait prévaloir contre elle; l’instinct qui la
portait, prodigieux mélange d’héroïsme et d’épouvante, persista jusqu’à
ce qu’enfin l’armée ottomane fût sortie de la zone du tir, fût parvenue
sous la lueur secourable des phares.
Dès lors, la retraite était assurée. Elle coûtait quinze mille morts,
quarante mille blessés, vingt mille prisonniers. Mais le sauvage
Soleiman n’en ramenait pas moins avec lui plus de cent cinquante mille
soldats.