L’Autriche-Hongrie, jusqu’au dernier moment, n’avait pas cru à la
guerre. On avait bien esquissé quelques mouvements de troupes, pris
des mesures éparses, préparé des ordres de mobilisation, mais, au jour
décisif, il y eut beaucoup de désordre et d’incohérence dans les actes
du ministère de la guerre comme dans ceux de l’état-major général. Le
Saint-Empire donna l’impression qu’il n’était guère prêt à entreprendre
une grande guerre. La division manifeste qui régnait entre les
généraux, le flottement des éléments slaves augmentaient le désarroi.
Le jeune Ferdinand-Charles, aussi plein de bonne volonté que
d’inexpérience, essayait d’intervenir et, en somme, faisait une
besogne plutôt dangereuse. Cependant, on arriva, après une semaine de
tâtonnement, à mettre près de trois cent mille hommes à la disposition
du général en chef, le comte Auguste von Eberhardt, personnage déjà
vieux, présomptueux, téméraire, et qui décida qu’une action hardie
aurait vite raison d’ennemis que, au fond, il méprisait. Il lança son
armée à travers la Bosnie et l’Herzégovine, et, vers la fin de juillet,
il franchissait la frontière turque avec un peu plus de deux cent
mille hommes: le demeurant devait suivre.
Tandis que l’Autriche-Hongrie se débattait dans le désordre et
l’incertitude, la Sublime Porte ou plutôt le généralissime turc, un
Allemand naturalisé, doué de facultés militaires presque géniales,
et aidé par un état-major composé aussi, pour la plus grande partie,
d’éléments germaniques, préparait sa campagne. Cinq semaines avant la
déclaration de guerre, toutes les dispositions principales étaient
prises. Quelques jours plus tard, Laufs-Pacha avait sous ses ordres
plus de deux cent cinquante mille hommes qu’il acheminait, de leurs
cantonnements respectifs, vers la frontière occidentale.
A l’époque où les troupes impériales faisaient irruption sur le
territoire ottoman, Laufs-Pacha se trouva en mesure de leur opposer
des forces plus nombreuses; de plus, l’armement turc était meilleur,
surtout l’artillerie; enfin, l’état-major de Laufs-Pacha était de la
plus haute qualité, encore qu’il comportât quelques pachas indigènes,
fretin négligeable, habitué à une attitude passive, sauf pourtant un
vieux favori du Sultan, Soleiman-Pacha, individu fruste, violent, plein
des préjugés de la vieille Turquie, plein aussi d’instincts militaires
rétrogrades, les instincts impétueux des Arabes et des Touraniens de la
conquête.
Aux premiers jours d’août, les deux armées étaient en présence. La
distance qui les séparait était trop grande encore pour engager la
bataille, mais il suffisait d’une courte marche pour permettre aux
artilleries d’engager le grand duel.
Quelques combats d’avant-garde avaient en définitive tourné à
l’avantage des Turcs, et, de l’avis des hommes compétents, la grande
bataille qui se préparait confirmerait presque à coup sûr ces petites
victoires.
Les deux armées occupaient l’une et l’autre un vaste territoire.
Toutefois, les troupes autrichiennes étaient beaucoup moins éparpillées
que les troupes antagonistes, et leur front était moins considérable.
Laufs-Pacha avait, selon les règles nouvelles, largement étendu ses
lignes. En fait, sa droite et sa gauche s’apprêtaient à déborder
les ailes autrichiennes. Il s’attendait, étant donné le caractère
d’Eberhardt, à être attaqué, et toutes ses dispositions tendaient à
commencer la bataille en défensive et à la terminer par une offensive
d’enveloppement.
De part et d’autre, on avait des renseignements assez précis sur la
situation de l’adversaire. L’aérostation, et surtout l’aviation,
étaient encore dans la période embryonnaire, mais avaient néanmoins
remplacé complètement la cavalerie pour le service d’éclaireurs, la
guerre de 1916 ayant surabondamment démontré que toute information
était devenue impossible par la voie terrestre. Les cavaliers, de
même que les cyclistes et les automobilistes, si par hasard ils
approchaient assez pour se rendre vaguement compte de la présence
d’une force ennemie, étaient sacrifiés. Il avait donc fallu pourvoir
au remplacement d’une méthode devenue préhistorique. Les Turcs et les
Austro-Hongrois avaient leurs flottilles de dirigeables et leurs hordes
d’aéroplanes. Ceux-ci, plus rapides, mieux abrités contre les caprices
des météores, servaient aux incursions rapides. Les deux systèmes, à
l’occasion, pouvaient combattre soit entre eux, soit contre les troupes
terrestres: les aérostats comportaient de l’artillerie; les aéroplanes
laissaient choir des explosifs ou se livraient des combats au fusil et
au revolver. Jusqu’à présent, la lutte aérienne avait été légèrement
avantageuse aux Austro-Hongrois, malgré une petite infériorité
numérique. Trois aéroplanes et deux dirigeables turcs s’étaient laissé
surprendre et avaient été mis hors de combat.
Le 5 août, vers le déclin du jour, le feld-marschall von Eberhardt
réunit son état major: malgré son optimisme, malgré son tempérament
téméraire, il était inquiet. Les renseignements des éclaireurs lui
montraient l’armée turque bien campée, bien armée et supérieure en
nombre. Il n’était pas dans sa nature de biaiser. Il communiqua toutes
les nouvelles qu’il avait reçues et conclut que seule une offensive
rapide aurait raison de l’ennemi. Quelques officiers l’approuvèrent.
D’autres gardèrent le silence, quelques-uns critiquèrent, avec
courtoisie, mais fermement, les dispositions prises. Le principal
contradicteur se trouva être le comte Zriny, qui passait à l’étranger
pour le plus habile des généraux austro-hongrois.
--Si nous engageons la bataille dans les conditions présentes,
conclut-il, nous serons enveloppés au bout de quelques heures...
et nous pourrons nous estimer heureux si nous en sommes quittes
pour laisser la moitié de l’armée aux mains de l’ennemi. L’armée
austro-hongroise semble groupée pour une capitulation.
A ces mots, le généralissime se dressa, pâle de fureur froide. C’était
un petit homme trapu, nerveux, dont l’énergie allait jusqu’à la
férocité, une figure à la Souvarow, yeux mystiques, bouche implacable,
parole énergique et brève. Il éleva sa main velue et dit:
--Une capitulation, si nous ne faisons pas notre devoir! Une victoire
éclatante si nous déployons l’énergie et l’activité nécessaires!
--Que Votre Excellence me pardonne, reprit doucement Zriny, mais il ne
s’agit ici ni d’activité ni d’énergie. J’entends bien que nous ferons
tous notre devoir et que nous saurons mourir sans faiblesse. Mais de
deux choses l’une: ou nous marchons sur l’ennemi, et alors nous courons
à un massacre dont le récit éveillera la pitié même de nos pires
ennemis; ou nous attendons l’attaque, et alors notre enveloppement
est inévitable. Votre Excellence sait que nous ne pouvons compter sur
aucune action à l’arme blanche!...
Eberhardt se mordit furieusement la moustache. Au fond, mû par
d’invincibles instincts, par un atavisme hérité de toute une série
d’ancêtres militaires, il gardait une sourde confiance dans le
conflit direct des hommes. D’autre part, si médiocre qu’il fût
comme généralissime, il avait le sentiment de l’épouvantable force
destructive des nouveaux armements. Il demanda d’une voix brève:
--Alors, selon vous, que faut-il faire?
Le comte Zriny hésita une minute. Puis, un peu pâle, et baissant la
voix, mais avec beaucoup de fermeté:
--Nous sommes perdus, si cette nuit même vous n’ordonnez pas la
retraite...
--C’est la défaite... c’est le déshonneur, hurla Eberhardt.
--C’est le salut. Nous pouvons aller occuper, à sept lieues en arrière,
un champ de bataille excellent pour la défensive, et d’où les Turcs ne
pourront jamais nous déloger. Là, nous attendrons les renforts. Notre
infériorité actuelle ne tient qu’à la surprise et à une mobilisation un
peu lente. Mais l’Autriche-Hongrie est un réservoir d’hommes bien plus
puissant que la Turquie. Nous devons finalement avoir la supériorité du
nombre...
--Et si nous sommes attaqués pendant la retraite?
--Si la retraite est bien conçue et bien conduite, l’ennemi pourra tout
au plus nous harceler, et en courant lui-même de grands périls!
--Vous négligez l’effet moral! fit amèrement le généralissime... La
retraite ressemblera inévitablement à un échec...
--Sans doute, murmura Zriny, et c’est ma seule inquiétude. Mais peut-on
mettre en balance des inquiétudes, même fortes, avec une catastrophe
inévitable?
Il y eut un silence. Tous les membres de l’état-major, même les plus
optimistes, étaient assombris par la déclaration du comte, que chacun
tenait pour un soldat habile et pour un homme intraitable sur le point
de l’honneur. Si celui-là conseillait la retraite, c’est que vraiment
il y avait de bonnes raisons pour la faire!...
Au moment où le généralissime allait reprendre la parole, on frappa à
la porte de la salle où se tenait le Conseil.
Eberhardt fronça les sourcils et dit:
--Il y a probablement des nouvelles, messieurs.
Par la porte ouverte, on vit se profiler deux silhouettes. Celle d’un
chef d’aérostation et celle d’un homme vêtu en civil, en qui le général
reconnut M. Delestang, délégué de l’Institut Becquerel-Curie. Eberhardt
n’avait accueilli le savant et ses collaborateurs qu’avec une extrême
méfiance et une sorte d’antipathie. Il n’avait aucune foi dans les
«rats de laboratoire»; il tenait que l’armée seule devait s’occuper des
choses militaires, qu’il s’agît d’engins, de substances ou de méthodes.
Il avait fallu l’expresse recommandation de l’empereur et du ministre
de la Guerre pour qu’il aidât M. Delestang dans sa mission.
Ce soir cependant, préoccupé de la responsabilité terrible qu’il allait
devoir assumer devant son pays et devant l’histoire, il eut comme un
vague élan d’espérance à la vue de l’inventeur. Le rapport du chef
d’aérostation augmenta cette disposition. On annonçait en effet que
l’extrême droite turque avait dessiné un mouvement en avant. Chacun
comprit l’importance de cette nouvelle et les visages se couvrirent
d’ombre. Quant à Eberhardt, après avoir congédié l’aérostatier, il se
tourna vers M. Delestang et lui demanda d’un ton presque cordial:
--Et vous, monsieur, avez-vous quelque nouvelle à me communiquer?
--Oui, monsieur, répondit Delestang... nos appareils sont prêts... Ils
pourront agir cette nuit même.
--Et vous espérez obtenir quelque effet heureux? s’exclama le maréchal
avec un mélange d’incrédulité et d’ardeur.
--Je l’espère, répliqua Delestang d’une voix grave. Les choses
humaines, si bien calculées soient-elles, sont douteuses. Mais j’ai des
raisons sérieuses de croire, monsieur, que notre concours ne sera pas
inefficace!
Une émotion subtile, l’irrésistible instinct du merveilleux souffla sur
ces têtes blanches et grises. Et ceux-là surtout qui savaient combien
les savants de l’Institut Becquerel-Curie mettaient de scrupule à ne
rien promettre sans une sorte de certitude, tressaillirent jusqu’au
tréfonds.
--Bien! Bien! fit le généralissime, «induit» par le trouble de
l’assistance. Et que puis-je faire pour vous?
--Pour nous, fit doucement le chimiste, je crois que nous sommes à
l’abri d’une surprise grâce aux nombreuses escortes que vous nous avez
données... Notre service particulier d’aérostats ne nous a signalé
aucun groupe turc nombreux à proximité... Tout fait donc prévoir que
nous aurons le temps d’agir... Si j’osais, monsieur, vous donner un
conseil, je vous dirais d’envoyer à marche forcée dix mille hommes à
l’extrême droite de l’ennemi, et autant à l’extrême gauche... Chacune
de ces deux divisions devrait se tenir prête à déborder l’armée turque
au premier commandement...
--Mais, intervint le comte Zriny, il semble que vous prévoyiez, de
notre part, une action enveloppante.
--Oui, répliqua Delestang avec tranquillité. Si notre expérience
réussit, l’enveloppement de l’ennemi deviendra possible.
--Malgré l’infériorité de mes effectifs?
--Malgré l’infériorité de vos effectifs!
Cela fit impression. Le comte demanda encore:
--Et quand prévoyez-vous la possibilité de cette opération?
--Dès l’aube prochaine.
--Du moins pourrez-vous nous donner la certitude à ce moment?
--Je le crois: nos appareils «témoins» nous permettront de conclure--ou
sinon toute conclusion scientifique est impossible...
--C’est bien! fit Eberhardt dont le visage était devenu rouge, et
dont les yeux fulguraient... Nous allons immédiatement discuter votre
proposition... Je crois, pour mon compte, qu’elle est acceptable.
--Oui, ajouta pensivement Zriny, elle est acceptable... si l’on ne perd
pas le contact...
Delestang s’inclina et sortit. Le Conseil de guerre reprit ses
délibérations.