_A Frédéric de Neufville._
L’Autriche-Hongrie traversait la plus formidable crise qu’elle eût
encore traversée durant les temps modernes. A la vérité, l’Allemagne,
surprise elle-même par ses luttes politiques, avait laissé sans
encombre le jeune empereur monter sur le trône antique des Habsbourg.
Mais à présent, l’opposition dissoute et les crédits de guerre votés,
Wilhelm III surveillait les événements.
Ils apparaissaient redoutables. Les Slaves étaient en révolte ouverte,
et si résolus, que les ministres hésitaient à donner les ordres qui
devaient déchaîner la guerre civile. La Hongrie, prête à s’unir
étroitement à l’Autriche pour la répression, montrait des exigences qui
devaient, si elles étaient admises, lui assurer la prépondérance dans
l’empire. L’armée, fatalement, n’était pas sûre: on pouvait craindre
des défections non seulement parmi les soldats de race slave, mais
encore parmi les officiers. Par surcroît, la malheureuse affaire des
Conventions syriennes prenait une allure menaçante.
Sourdement encouragée par l’Allemagne, la Turquie se montrait
intransigeante, presque discourtoise. Elle refusait une indemnité
convenable, ne mettait aucun empressement à sévir contre les
meneurs. Secrètement, le sultan Mourad-Khan VI donnait des ordres de
mobilisation, plein de confiance dans son état-major, dans le nouvel
armement de ses troupes et dans la faiblesse de l’Autriche-Hongrie.
Quant à la Russie, elle s’apprêtait à lier, en ce moment même, une
partie terrible en Extrême-Orient contre le Japon allié à la Chine.
Enfin, on était, selon un cliché de la fin du dix-neuvième siècle, à
un tournant de l’histoire. La France faisait des efforts désespérés
pour amener la Turquie à composition. L’Italie demeurait hésitante.
L’Angleterre et les États-Unis surveillaient les événements, persuadés
qu’une grande conflagration du continent européen les rendrait arbitres
(et combien intéressés!) du sort de la planète.
Dans les derniers jours de juin, une accalmie se produisit. Il y eut
comme un recul dans la révolution slave. La Turquie semblait prête à
faire des concessions. La Chine, le Japon et la Russie s’arrêtaient
sur la pente de l’ultimatum. Aussi l’Europe fut-elle singulièrement
surprise lorsqu’on apprit, le matin du 29 juin, que toute relation
venait d’être rompue entre l’empire austro-hongrois et la Sublime
Porte. Une vive altercation entre le Sultan et le comte von Blauenberg
en était cause. Le Sultan n’avait pas frappé le comte d’un coup
d’éventail, mais il l’avait congédié d’une manière qui ne laissait pas
d’autre issue que des excuses ou la guerre. Les excuses furent refusées.
C’était un rude coup pour la diplomatie française. Notre ministre
des Affaires étrangères savait trop que si les armées autrichiennes
subissaient quelque retentissante défaite, l’Allemagne n’hésiterait
pas à intervenir et on ne pouvait guère douter que cette intervention
n’aboutît à la formation de «la plus grande Allemagne». Pour prévenir
cette éventualité, une seule action semblait possible: une guerre
franco-allemande. En s’y décidant, la France jouait définitivement son
sort. En s’y refusant, elle passait, par la force naturelle des choses,
au deuxième et même au troisième rang des nations.
Dans l’attente du Conseil qui devait se réunir au cours de
l’après-midi, M. Villard parcourait fiévreusement ses dépêches. Il
sentait vivement le tragique de la situation: toute action actuelle
était vaine. Il n’y avait qu’à attendre, l’arme au pied; la sagesse
ne pouvait surgir que des contingences mêmes. L’Autriche-Hongrie
victorieuse, il y avait neuf chances sur dix que l’Allemagne se tînt
tranquille. L’Autriche vaincue, et l’Allemagne intervenant, il
faudrait non seulement prendre un parti, mais presque le prendre au
hasard.
Comme le ministre songeait à ces choses, un huissier vint lui remettre
une carte où il lut, distraitement: Muriel et Delestang, directeurs de
l’Institut Becquerel-Curie.
A cette époque, l’Institut Becquerel-Curie était non seulement une
des grandes gloires françaises, mais encore une puissance effective.
Par les services rendus à l’humanité, par des découvertes intéressant
d’une part la masse du public, et d’autre part la défense nationale,
MM. Muriel, Delestang et leurs admirables collaborateurs avaient su se
créer, en dépit ou en raison de leur désintéressement et de leur dédain
des honneurs, une situation privilégiée. Aussi M. Villard reçut-il les
deux savants avec une sorte de déférence.
M. Muriel, vieillard à visage d’ascète, et M. Delestang, solide
quadragénaire, dont la physionomie eût été insignifiante, sans l’éclat,
la force et l’agilité du regard, abordèrent _ex abrupto_ le sujet de
leur visite:
--Monsieur le ministre, dit M. Muriel, avec l’espèce de simplicité
ingénue qui le caractérise, nous venons vous entretenir de la guerre
qui vient d’être déclarée entre l’Autriche et la Turquie. Je crois
qu’il est entre notre pouvoir de rendre des services qui pourront
tourner au profit de la France.
Et comme M. Villard le regardait fixement, étonné, M. Delestang dit à
son tour:
--Nous avons lieu de croire, monsieur, que nous pouvons donner quelque
avantage à celle des armées dont la victoire serait bienfaisante pour
notre pays... Depuis deux ans nous travaillons à perfectionner des
appareils qui auront sans doute leur influence sur les guerres futures.
Nous désirerions les utiliser dans la guerre actuelle...
M. Villard s’était redressé. Il partageait la confiance de la nation
dans ces savants si modestes et si pleins de mesure. Un peu ému, il
demanda:
--Dois-je comprendre, messieurs, que vous avez inventé des engins ou
des substances utilisables sur le champ de bataille?
--C’est plutôt une méthode que nous avons perfectionnée, répondit M.
Muriel, et pour laquelle il nous a fallu, naturellement, créer des
appareils nouveaux... Nos expériences, dans les limites où nous avons
pu les entreprendre, sont décisives. Tous nos calculs font prévoir
qu’elles le seraient aussi dans une aire plus considérable. Aussi vous
serions-nous reconnaissants de bien vouloir nous dire si vous voyez
quelque inconvénient à ce que M. Delestang, avec une équipe de nos
collaborateurs, et une troupe d’artisans choisis, aille offrir ses
services au gouvernement autrichien.
M. Villard sentit que les savants désiraient ne pas faire connaître,
même indirectement, la nature de leur «méthode». Malgré sa vive
curiosité, il n’insista point. Il se borna à répondre, avec une
diplomatique réserve:
--Individuellement, et en même temps que les membres de l’Institut
Becquerel-Curie, vous êtes, messieurs, libres de faire ce que vous
voudrez...
--Sans doute, intervint M. Delestang avec quelque impatience. Aussi
ne venons-nous pas vous demander une autorisation que vous ne pouvez
pas nous accorder. C’est un conseil, le plus officieux des conseils,
que nous sollicitons du ministre des Affaires étrangères... et vous
entendez bien qu’un secret absolu sera gardé sur notre démarche.
M. Villard hésita un moment, puis ses sentiments d’homme d’État
patriote l’emportant sur toute considération diplomatique, il répondit:
--La France a un intérêt majeur à ce que l’Autriche triomphe dans cette
guerre.
--C’est tout ce que nous voulions savoir, fit M. Muriel, qui se leva
pour prendre congé.
--Comptez-vous sérieusement réussir? s’écria le ministre.
--Le calcul des probabilités nous donne une quasi-certitude! répliqua
le savant.
M. Villard les regarda sortir et, lorsqu’ils eurent disparu, sa
confiance s’évanouit: il pensait que les plus grands savants, les
inventeurs les plus subtils s’abusent étrangement sur l’importance d’un
nouvel engin de guerre.