Vincent Hiéron a quitté la rue où une morne foule peine obscurément
dans la boue glacée. Depuis qu'il ne fréquente plus Jérôme Servet, la
chambre de Jean-Paul est son seul refuge.
--Ce matin, j'ai voulu parler à Jérôme, dit-il. Il m'a fait faire
antichambre et ne m'a pas reçu. Dieu merci, j'ai pu l'entrevoir quand
il sortait. Il me jeta un «bonjour, toi!» dont je dus me contenter.
... Jean-Paul songe à la Liette qu'il a vue, cette nuit ... petite
bête si vivante et dont encore il sent le parfum. Il ne veut plus
penser qu'à elle et déplore que Vincent le vienne troubler dans ses
délectations moroses...
--Il faut respecter ton ancienne idole, Vincent.
--Hélas! il ne me reste plus qu'à la rouler «dans ce lambeau de pourpre
où dorment les dieux morts».
Jean-Paul ne put s'empêcher de sourire: Vincent Hiéron citait des
phrases de Renan.
--Ah! Jean-Paul, ajouta le jeune homme, pardonne-moi de te dire cela...
Quoi qu'il fasse désormais, Jérôme n'en est pas moins le maître à qui
je dois la part de mon âme, la meilleure... Combien seront sauvés parce
qu'un jour il a traversé leur vie...
Jean-Paul ne répond pas. Passionnément, il désire être seul et le
départ de son ami le comble de joie: il va pouvoir enfin écrire sa
lettre à Liette. Il attend cette minute comme un vieil abonné de
l'Opéra-Comique attend «l'air de la lettre» dans _Manon_ ou dans
_Werther_.
Car Jean-Paul fabrique son amour avec des souvenirs littéraires. Cette
passion artificielle lui sert à composer des sonnets, à s'attarder en
de jolies missives. La pauvre enfant a des maladresses qui dérangent
les agréments dont l'imagination de son ami l'a revêtue. Elle a une
rivale redoutable qui est la Liette imaginaire, la «Liette en soi» à
qui Jean-Paul rêve tendrement dans la chambre solitaire.
Cette Liette-là est un peu philosophe, comme Ninon de Lenclos; elle a
les grâces flexibles et les scrupules des héroïnes de race qui hantent
l'esprit de Paul Bourget, elle est encore un petit animal, dépositaire
des mélancolies de sa race: la pliante et trouble Bérénice.
Liette a du moins, sur sa rivale, l'avantage de posséder un corps
souple et musclé--des jambes minces et enveloppantes comme des lierres.
Jean-Paul s'effraye de ne pas l'aimer. «J'ai vingt-trois ans,
songe-t-il, et je n'ai jamais rien éprouvé qui fût de l'amour. Il
semble que mon cœur possède également le désir et l'incapacité
d'aimer...
«Et cependant, lorsque je me suis résigné à vivre comme les autres
hommes, à rechercher les mêmes joies, n'était-ce pas à l'amour que je
songeais? Puis-je me contenter de menus plaisirs physiques?»
Des images s'éveillaient en lui qui l'obligèrent à se voiler la face
dans un geste de dégoût.
Une horloge sonna quatre heures. La vitre ruisselait comme un visage
plein de larmes et déjà on voyait des lampes s'allumer. «Mon Dieu, mon
Dieu, murmura-t-il, vous m'avez exilé, même de l'amour humain...»