Jean-Paul dîne ce soir chez Weber avec Lulu et l'amie de Lulu, une
grande fille, nommée Lucile, osseuse, «chevaline», mais riche de
dix années d'expérience. Jean-Paul est bien novice, et les discours
de cette femme le font rougir, à cause du garçon. Il essaye de rire
bravement à tant d'ignobles propos et comme elle exige des confidences
d'amour, le jeune homme prend un air mystérieux et entendu... Mais la
dame l'assiège de questions. Il finit par avouer piteusement qu'il n'a
pas de maîtresse... Cela paraît comique à la dame, qui se livre aux
plus vilaines suppositions...
Alors, malgré la douceur du cigare Henry Clay, malgré le large pied
de la dame qui écrase ses escarpins, et l'air: _Ah! l'effet que c'te
musique me fait..._ vomi par un orchestre tzigane, Jean-Paul est au
moment de se lever, de fuir et, ressuscité par la bise glacée, d'aller
à Montmartre, de se mêler aux groupes silencieux qui, dans la grande
basilique, prient jusqu'au matin pour expier tous les crimes de la
nuit...
Mais il reste là et il écoute même curieusement la femme qui lui dit:
--J'ai une sœur, mon cher, vingt ans..., je te présenterai Liette...
Jean-Paul a la terreur de ces retours, la nuit, alors que, dans une
solitude infinie, il se sent brutalement jeté en face de sa destinée.
Sur le pont des Saints-Pères, il hâte le pas à cause de l'eau noire, où
les reflets des réverbères tremblent--et parce qu'il est terrifié _du
vertige de sa jeunesse sur la mort._
Avant de s'endormir, il lit une pauvre lettre de Marthe: «... Tu ne
viens plus, mon petit cousin, et je suis triste. Si tu me voyais,
tu me trouverais changée. J'aime à présent les livres que tu aimes,
Jean-Paul. Je ne t'énerverais plus avec mon éternelle broderie
anglaise. Il y a, dans mon cœur, une peine toujours en éveil, et
j'essaye de l'endormir en lui disant les vers qu'autrefois tu me
récitais... Mais elle demeure en moi plus vivante--et tout m'ennuie qui
n'est pas mon cher souci. Je ne sais plus prier, Jean-Paul. Je me mets
à genoux, la tête dans les mains et les douces formules s'arrêtent sur
mes lèvres, comme les airs de cette boîte à musique, déjà si vieille
quand nous étions petits, et dont tu goûtais la mélancolie.
«On me fait voir à des médecins parce que je ne mange pas, et que je
suis pâle: la glace reflète un pauvre visage blême et tiré. L'idée que
je ne suis plus jolie me console un peu de ton absence.
«Je passe mes journées à attendre le soir. On parle, au cours de
dessin, de ma neurasthénie, parce que je ne fais plus de visite et que
je ne suis jamais chez moi, quand on vient me voir. Mais ta visite me
ferait du bien, Jean-Paul. J'ose te le dire, sachant que, la lettre
envoyée, je pleurerai de rage et d'orgueil, je mordrai mon oreiller...
«Comme la vie était calme et simple autrefois! Mes journées de jeune
fille si doucement réglées! De fins travaux d'aiguille, quelques
charités, un peu de musique, le commerce reposant des petites amies,
les chuchotements et les bons rires autour des tables à thé, quand un
jeune homme entrait au salon...
«Ce qui me tue aujourd'hui était déjà en moi, Jean-Paul. Mais le
bonheur paraissait tout simple... Je croyais l'entendre venir...»
Jean-Paul déchira la lettre, s'étonnant de n'être guère ému, seulement
un peu énervé.-- «N'aurais-je pas de cœur?» se dit-il... Mais il songea
que les gens nous exaspèrent toujours qui osent nous aimer plus que
nous ne les aimons-- «D'ailleurs, elle possède son amour, et moi je
n'ai même pas cela: une pauvre tendresse rebutée ... ah! petite fille,
que je vous envie de m'aimer.»
Puis il essaya d'imaginer cette Liette de qui l'amie de Lulu lui avait
parlé.