XXII

Jean-Paul dîne ce soir chez Weber avec Lulu et l'amie de Lulu, une

grande fille, nommée Lucile, osseuse, «chevaline», mais riche de

dix années d'expérience. Jean-Paul est bien novice, et les discours

de cette femme le font rougir, à cause du garçon. Il essaye de rire

bravement à tant d'ignobles propos et comme elle exige des confidences

d'amour, le jeune homme prend un air mystérieux et entendu... Mais la

dame l'assiège de questions. Il finit par avouer piteusement qu'il n'a

pas de maîtresse... Cela paraît comique à la dame, qui se livre aux

plus vilaines suppositions...

Alors, malgré la douceur du cigare Henry Clay, malgré le large pied

de la dame qui écrase ses escarpins, et l'air: _Ah! l'effet que c'te

musique me fait..._ vomi par un orchestre tzigane, Jean-Paul est au

moment de se lever, de fuir et, ressuscité par la bise glacée, d'aller

à Montmartre, de se mêler aux groupes silencieux qui, dans la grande

basilique, prient jusqu'au matin pour expier tous les crimes de la

nuit...

Mais il reste là et il écoute même curieusement la femme qui lui dit:

--J'ai une sœur, mon cher, vingt ans..., je te présenterai Liette...

Jean-Paul a la terreur de ces retours, la nuit, alors que, dans une

solitude infinie, il se sent brutalement jeté en face de sa destinée.

Sur le pont des Saints-Pères, il hâte le pas à cause de l'eau noire, où

les reflets des réverbères tremblent--et parce qu'il est terrifié _du

vertige de sa jeunesse sur la mort._

Avant de s'endormir, il lit une pauvre lettre de Marthe: «... Tu ne

viens plus, mon petit cousin, et je suis triste. Si tu me voyais,

tu me trouverais changée. J'aime à présent les livres que tu aimes,

Jean-Paul. Je ne t'énerverais plus avec mon éternelle broderie

anglaise. Il y a, dans mon cœur, une peine toujours en éveil, et

j'essaye de l'endormir en lui disant les vers qu'autrefois tu me

récitais... Mais elle demeure en moi plus vivante--et tout m'ennuie qui

n'est pas mon cher souci. Je ne sais plus prier, Jean-Paul. Je me mets

à genoux, la tête dans les mains et les douces formules s'arrêtent sur

mes lèvres, comme les airs de cette boîte à musique, déjà si vieille

quand nous étions petits, et dont tu goûtais la mélancolie.

«On me fait voir à des médecins parce que je ne mange pas, et que je

suis pâle: la glace reflète un pauvre visage blême et tiré. L'idée que

je ne suis plus jolie me console un peu de ton absence.

«Je passe mes journées à attendre le soir. On parle, au cours de

dessin, de ma neurasthénie, parce que je ne fais plus de visite et que

je ne suis jamais chez moi, quand on vient me voir. Mais ta visite me

ferait du bien, Jean-Paul. J'ose te le dire, sachant que, la lettre

envoyée, je pleurerai de rage et d'orgueil, je mordrai mon oreiller...

«Comme la vie était calme et simple autrefois! Mes journées de jeune

fille si doucement réglées! De fins travaux d'aiguille, quelques

charités, un peu de musique, le commerce reposant des petites amies,

les chuchotements et les bons rires autour des tables à thé, quand un

jeune homme entrait au salon...

«Ce qui me tue aujourd'hui était déjà en moi, Jean-Paul. Mais le

bonheur paraissait tout simple... Je croyais l'entendre venir...»

Jean-Paul déchira la lettre, s'étonnant de n'être guère ému, seulement

un peu énervé.-- «N'aurais-je pas de cœur?» se dit-il... Mais il songea

que les gens nous exaspèrent toujours qui osent nous aimer plus que

nous ne les aimons-- «D'ailleurs, elle possède son amour, et moi je

n'ai même pas cela: une pauvre tendresse rebutée ... ah! petite fille,

que je vous envie de m'aimer.»

Puis il essaya d'imaginer cette Liette de qui l'amie de Lulu lui avait

parlé.

L'enfant chargé de chaînes · 第 27 / 39 题