Liette doit aux bontés de Jean-Paul un joli «quatrième» à Passy, une
femme de chambre et une cuisinière. Ces deux subalternes occupent dans
sa vie une place essentielle. Jean-Paul est tenu au courant de leurs
faits et gestes, n'ignore rien des dernières insolences de «cette
fille» ni de ce qu'on apprit sur son compte chez le crémier.
Même chez la discrète Marthe, Jean-Paul avait remarqué ce goût des
femmes pour les histoires d'office et d'antichambre: rien ne les
intéresse au monde que leurs servantes.
Mais plus encore que la conversation de Liette, Jean-Paul redoutait les
«parties» avec Lulu et son amie et quelques compagnons de _plaisir_
dans les lieux de _plaisir_, cabarets _artistiques_, restaurants de
nuit où l'on compose de la joie avec du champagne, beaucoup de lumière
électrique, des tziganes, et la valse chaloupée. Au long de ces mornes
soirées, Jean-Paul évoquait les douces et graves soirées d'autrefois.
Les soirées d'autrefois! Jean-Paul revit le cercle intime de quelques
amis--alors que, malgré l'heure avancée, nul ne pouvait quitter le
tiède petit bureau--l'étroite lueur de la lampe ... chacun prenait dans
la bibliothèque de Jean-Paul le livre le plus aimé, et lisait à son
tour.
Une élégie de Francis Jammes contenait toute la tristesse des vieux
domaines abandonnés où passent les dolentes ombres d'anciennes
jeunes filles, élevées au Sacré-Cœur. Elle évoquait d'obscurs salons
campagnards, d'où l'on entend l'herbe vibrer, dans l'accablement des
siestes.
_L'Invitation au voyage_, de Baudelaire, faisait frémir ces jeunes âmes
captives, au seuil d'une pure et passionnée adolescence.
Un autre--ah! comme Jean-Paul entendait, à ces heures ignobles, sa
voix!--un autre murmurait l'ineffable musique de Verlaine: «Souvenir,
souvenir que me veux-tu?...» Et toutes les mystiques ardeurs de
_Sagesse_ venaient mourir dans cette voix. Et quand les âmes
atteignaient enfin ces sommets, où toute parole semblerait vide, l'un
d'eux se mettait au piano. Quelle douleur, pour Jean-Paul, d'évoquer,
parmi les obscènes frénésies d'un orchestre tzigane, le large
apaisement de la _Sonate au clair de lune!..._
Quelquefois les compagnons de plaisir se mêlaient d'être sérieux. On
imposait silence aux femmes. On atteignait «à causer aviation».--Un
monsieur ne voulait que des monoplans. Un autre avait du goût pour les
biplans. On démontrait l'infériorité de la race allemande en se basant
sur les échecs de Zeppelin. Un soir, on traita même des questions de
sociologie.
Lulu, qui avait bu pour quatre-vingts francs d'extra-dry dans sa
soirée, disait: «Si les ouvriers mettaient de côté, au lieu de dépenser
leur argent au cabaret...»
Pourquoi Jean-Paul se rappela-t-il alors un certain soir, à Bordeaux,
où il errait avec Vincent Hiéron dans les allées du jardin public? Une
musique jouait la marche du Tannhaüser; au centre d'une grande ville,
cette odeur d'herbe fauchée enivrait et les effluves des tilleuls
paraissaient avoir la mortelle douceur des fleurs monstrueuses qui
endorment et qui tuent....
Dans l'infâme tumulte d'un restaurant de nuit montmartrois, Jean-Paul
évoque cette soirée d'exaltation sur les calmes allées d'un jardin
public, en province... Il entend Vincent lui donner ce détail précis:
«Dans le Nord, Jean-Paul, un ouvrier, père de quatre enfants, est
inscrit d'office au bureau de bienfaisance!»
Jean-Paul regarde autour de lui ces faces bestiales--sur la table, le
poing rouge de Liette, une main qui n'est soignée que depuis peu de
temps... Du moins ne profanera-t-il pas son désespoir, le seul orgueil
qui lui reste, dans ce bouge, parmi ces bêtes ... alors il boit une
coupe de vin de Champagne et Liette dit:
--Jean-Paul commence à être gai...
Il est gai, en effet. Il rythme avec ses deux poings la valse
chaloupée...