Deux heures après, dans sa chambre, Jean-Paul laissait tomber les
stores. Les camarades l'avaient injurié avec une grossièreté inouïe. Le
Maître l'avait stupéfait par sa naïve perfidie. Mais que lui importait
au fond? Le jeune homme ne se révolte pas contre Jérôme Servet; il
pardonne tout à ce conquérant magnifique des âmes. Ce qu'à cette heure
il revoit, c'est Vincent Hiéron tambourinant, avec ses doigts, contre
la vitre, gardant un silence lâche...
Jean-Paul essuya ses yeux et se recueillit. Les pauvres bruits de la
vie quotidienne vinrent mourir dans la chambre où il étouffait. Des
portes se fermaient, un enfant s'appliquait à des gammes. Personne au
monde ne songeait à sa peine. Dans cette journée pesante et molle, il
se sentit seul, seul à jamais, sans but, sans foi, sans amour...
Il appela des souvenirs à son secours. Mais d'abord le passé lui parut
vide aussi, et le sourire étroit de Marthe, qu'il y voyait, ne le
consola pas. Il éprouva comme un vertige devant l'abîme de sa solitude
et désira mourir.
Il y avait sur la table une croix de métal. Vainement Jean-Paul essaya
de prier. Par une habitude ancienne d'écolier il ouvrit l'Évangile au
hasard--et lut un passage sans aucun lien avec sa situation présente. A
ce petit fait, il attacha une importance extraordinaire, et, regardant
la croix, le petit livre, il murmura: «Serait-ce une immense duperie?»
Ce blasphème suscita dans son cœur une protestation passionnée. Il eut
conscience qu'au moindre appel Celui qu'il trahissait à chaque minute
de sa vie lui aurait ouvert les bras. Il fut tenté de s'agenouiller, de
s'abandonner à l'Être Infini dont l'amour lui demeurait une certitude
ineffable, plus forte que tous ses doutes et toutes ses négations.
Mais Jean-Paul souhaitait ne pas voir et ne pas entendre. Et parce
qu'elle dédaignait d'être consolée, le Consolateur s'éloigna de cette
âme qui ne voulait pas de miséricorde.
Des sonneries de tram électrique vibraient incessamment dans le silence
de la rue provinciale. Chaque objet de cette chambre d'hôtel paraissait
à Jean-Paul étranger et hostile. Puis ce fut le crépuscule. Une sirène
pleurait à travers les brumes du port.
Le jeune homme allumait sans cesse de fines cigarettes à bout d'or. Des
lacs de fumées demeuraient immobiles et la même odeur flotta qu'à la
campagne, le soir, quand les paysans font brûler des herbes...
Une tristesse paisible, un calme désespéré régnaient sur le cœur de
Jean-Paul. Il voyait en face de lui la porte, dont les peintures
étaient de trois tons différents; il se souvint d'un jour où Georges
Élie la ferma si brusquement.
--Pauvre petit, murmura-t-il, comment t'en voudrais-je d'avoir souhaité
mettre l'infini dans une amitié--moi qui, au collège, ai connu des
soirs pesants et lents à mourir, où l'on pleure sans cause, où le
cœur s'éveille? Comme toi, je tournais vers un ami choisi entre tous
l'inapaisable désir de m'attacher qui venait de naître en moi, pour ne
plus mourir.
Jean-Paul se rappelle que, le samedi soir, après la confession, ils
pouvaient se rejoindre dans la cour solitaire. Des moineaux piaillaient
autour des miettes du goûter. Et sur le gravier luisaient les papiers
argentés qui enveloppent les rais de chocolat.
Dans la pure ignorance de leur cœur, ils s'exaltaient avec des mots
candides et passionnés: «Nous ferons demain la communion l'un pour
l'autre,» disait Jean-Paul. Ils échangeaient des gravures.
L'été, lorsque les derniers externes étaient partis, les pensionnaires
avaient une récréation, avant la prière du soir. L'ami de Jean-Paul
lui disait: «Montre-moi l'Arcture. Je ne peux jamais voir la petite
Ourse... N'est-ce pas Cassiopée?» Il voulait être missionnaire et
lisait les _Annales de la propagation de la foi:_ «Nous irons dans des
pirogues, sur les grands lacs...--Mais non, disait Jean-Paul, je dois
être un grand poète, publier un livre comme _le Génie du Christianisme_
qui convertira la France et puis, je veux me marier, avoir des
enfants...» Alors son ami répondait en rougissant beaucoup: «Ne tenons
pas de conversations légères...»
Lentement la vision disparut... Jean-Paul prit conscience brusquement
du pauvre cœur dévasté qu'il portait en lui, ce soir. Mais n'est-ce pas
à ces heures-là que le passé chante indéfiniment comme les flots d'une
mer calme? Le cœur vaincu et qui ne voit plus à son horizon aucune
lumière revient vers les plages délaissées, où, un à un, comme des
étoiles au crépuscule, les souvenirs se lèvent et luisent.
D'ailleurs, dans la maison silencieuse, on joue, au piano, une musique
à peine distincte. Elle vient en aide à Jean-Paul. Les cheveux soyeux
du petit garçon, son profil mince, s'évanouissent et c'est Marthe
qu'il revoit en catogan, si frêle et si fine. A cette époque, le petit
Jean-Paul n'avait pas encore ces soucis d'analyse, cet esprit critique
toujours en éveil, qui tue en lui tous les amours, toutes les amitiés.
Pendant les chaudes grandes vacances, il répondit à peine aux lettres
tristes de son ami. On jouait «par camp» au croquet avec Marthe et
deux autres jeunes filles. Les vêpres tintaient dans les brûlantes
après-midi de dimanche, on se disputait... Les bordures d'arbres
faisaient, au ras des prairies, de grandes ombres veloutées...
Il se souvient d'une des jeunes filles qu'il aima presque à la fin
de ces vacances, et qui est morte depuis. Elle apprit à Jean-Paul le
tennis. Il se plaisait à jouer devant elles en fines chemises molles,
les poignets relevés... Elle lui disait: «Vous avez des bras de
fille...--Et vous, de garçon,», répondait Jean-Paul, honteux d'être
toujours battu. Il la revoit en costume de piqué blanc, musclée et
svelte. Il entend ses éclats de rire, ses mots à double sens, très
perfides, ou très naïfs, qui le faisaient rougir, l'obsédaient et, la
nuit, l'empêchaient de dormir...
Il y a deux ans, Jean-Paul a revu pour la dernière fois la joueuse
de tennis: on avait tiré sur le perron son étroit lit de fer, et
pourtant elle respirait à peine. Ses cheveux étaient collés sur son
front terreux. Son père disait: «Éloignez-vous un peu, vous aller la
«frapper». Elle vous suivait longtemps d'un regard ... qui _savait_,
peut-être?
Jean-Paul se rappelle que la mère, dans le vestibule, l'embrassa en
pleurant et lui dit: «elle vous aimait bien...»
Elle est devenue vieille, tout à coup, cette dame si imposante et si
bonne que Jean-Paul imagine encore, les jours de grandes fêtes, dans
l'église du village où sa magnifique voix de contralto faisait rire
les paysans. Mais Jean-Paul pleurait quand elle chantait l'_Adieu_ de
Schubert...
La musique s'est tue. Les visions s'effacent. Pures tendresses de
l'adolescence, qui désormais pourra vous réveiller? Jean-Paul, dans ce
soir de détresse, porte en lui le même désir d'aimer inapaisable. Mais
quel visage, quel cœur résisteraient à sa cruelle clairvoyance? Il ne
peut plus aimer. Jamais il n'en a tant souffert que ce soir où tous ses
appuis sont brisés... Une formule l'obsède: sans amour, sous le ciel
vide. De gros rires d'hommes, des rires plus aigus de femmes montent du
trottoir, et Jean-Paul se dit avec une amère ironie:
«Il reste le plaisir...»