Huit jours après, dans une chambre de l'Hôtel de France, à Bordeaux,
Jean-Paul, à la fenêtre, évoque ces heures de délicieux énervement. Il
s'est livré lui-même à la folle émotion des réunions publiques, il a
crié, il a tressailli quand les sauvages couplets de _l'Internationale_
ont fait, comme un vent de tempête, se baisser les têtes craintives et
s'arrondir les douillettes ecclésiastiques. Il a voulu pleurer, quand,
à cette foule silencieuse enfin et conquise, Jérôme Servet jeta les
mots de Miséricorde et d'Amour...
Jean-Paul s'abandonnait à la volupté d'être une petite âme
déraisonnable et fanatisée, cependant que Jérôme disait la force
mystérieuse que le fidèle puise dans l'Eucharistie et qui rend
possibles tous les héroïsmes et tous les martyres...
Jean-Paul évoque surtout cette réunion intime, à six heures, le
soir où, d'une voix brisée de lassitude et d'émotion, d'une voix
spiritualisée, Jérôme leur parla.
C'était dans une classe d'école libre. Tout le crépuscule entrait
par la fenêtre avec le chant des oiseaux. Jérôme leur parla... Que
disait-il? Jean-Paul ne sait plus. Une émotion extraordinaire le
bouleversait. Ce fut l'éblouissement de la Vérité découverte: «Joie ...
joie ... pleurs de joie...»
--Il se souvient qu'il a pleuré silencieusement dans un coin de la
salle et que Jérôme répétait la parole de Pascal dans son _Mystère de
Jésus_: «Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde--il ne faut pas
dormir pendant ce temps-là...» Il se rappelle avoir tressailli quand
Jérôme les a suppliés d'élargir leur pauvre vie, de la rendre infinie,
en la rattachant à une cause infinie...
Puis les camarades, un à un, s'en allèrent. Il ne resta plus dans la
petite cour de récréation, où le jour mourait, où l'unique platane
bruissait de cris d'oiseaux, que Jérôme, Vincent et Jean-Paul...
Jérôme a mis ses deux mains sur les épaules du jeune homme, il l'a
regardé dans les yeux, avec une douceur et une force infinies, et lui a
demandé d'une tremblante voix:
--Tu donnes tout à la cause, tout?
Alors Jean-Paul a répété, des lèvres et du cœur, ce dernier cri du
_Mystère de Jésus_:
--Mon Dieu, je vous donne tout.
Et Jérôme l'a serré contre sa poitrine en disant:
--Tu t'es donné, Jean-Paul, tu ne t'appartiens plus. Vis pour les âmes
désormais.
«Vivre pour les âmes, se donner aux âmes»: telle est la vie nouvelle
qui s'offre à lui--route si simple et si claire dans un matin d'été, où
s'avance en chantant le cœur des pèlerins... «Vivre pour les âmes! se
donner aux âmes!» Jean-Paul redit encore ces mots libérateurs...
«Je suis délivré, songe-t-il, et c'est vraiment _ma nuit_»; toute la
volonté qu'il croyait morte fermente en lui et son âme est à la fois
paisible et passionnée, comme le soir de sa première communion.
On frappe à la porte. Jean-Paul s'effare de voir entrer M. Balzon et
Marthe, en tenue de voyage.
--Il paraît que tu n'as pas arrêté nos chambres?
Jean-Paul regarde les yeux ronds du vieux monsieur, son crâne luisant
piqué de mille gouttelettes...
Jean-Paul a oublié, il oublie toutes les commissions ... on lui avait
pourtant recommandé vingt fois... M. Balzon, qui hait l'insécurité et
les surprises de la vie, ne cache pas son dépit.
--L'hôtel est plein et nous ne partons pour la campagne que dans deux
jours... Sais-tu comment j'appelle ton étourderie, Jean-Paul? De
l'égoïsme, tout simplement.
Le vieux monsieur va à la recherche de ses bagages et de deux chambres.
On entend dans les couloirs sa voix aiguë.
--J'avais d'autres soucis que ceux-là, dit Jean-Paul à Marthe, quand
ils furent seuls. J'ai vécu deux jours d'enthousiasme et de joie...
Marthe le loue de devenir un «homme d'action».
--Tu me raconteras tes impressions après-demain, à Castelnau.
--Il n'est plus question de cela, Marthe. Je n'irai vous y rejoindre
que dans trois semaines. Il faut que je reste à Bordeaux avec Vincent
Hiéron. Nous allons organiser un groupe _Amour et Foi_.
--Tant pis ... tant pis...
La jeune fille ne peut que répéter ces mots machinalement.
Mais M. Balzon revient, frais, souriant: il a trouvé deux chambres,
on y a installé les bagages... Il faut le mettre au courant. Le vieux
monsieur se désole pour la forme et se réjouit, au fond, d'avoir sa
fille à lui seul...
--Tu ne t'ennuieras pas à Bordeaux, Jean-Paul. J'y ai vécu dix ans:
c'est une aimable ville. Les plus grandes curiosités de l'endroit
sont les marchands de vin. Cette profession confère ici une façon de
noblesse. On les voit de cinq à sept, sur le Cours de l'intendance et
les Allées de Tourny, se lancer des regards de côté et faire semblant
de ne pas se voir...
Marthe, avant de se déshabiller, s'accoude à la fenêtre. Des
flonflons d'orchestre montent d'un café voisin. C'est une tiède
nuit, et si claire que la jeune fille voit, à l'extrémité de la rue
Esprit-des-Lois, les vergues noires des navires... Elle pense au cœur
inaccessible du bien-aimé... Hélas! Elle avait espéré s'en approcher
un peu au long de ces vacances... Il faut renoncer à tout espoir. Son
rêve est humble cependant. Elle ne veut que se dévouer, se donner tout
entière, servir sans autre salaire que pouvoir servir encore... Elle ne
demande pas d'être aimée: ce serait trop de joie--un excès de joie qui
la tuerait, songe-t-elle...
Marthe sent qu'elle va pleurer. Sa gorge se serre ... et soudain les
larmes et les sanglots éclatent comme une pluie d'orage.
X
Dans une petite salle très éclairée, une assistance chuchotante et
inattentive de jeunes gens écoutent la conférence de Jean-Paul--en
écoliers qui n'attachent aucune importance à ce que peut dire le pion.
Il y a là deux ou trois jeunes hommes de qui l'adolescence soignée
trahit l'éducation congréganiste, puis des apprentis bien tenus,
dont les mains gercées aux ongles noirs témoignent seules qu'ils ne
fréquentent pas la faculté de droit; un garçon coiffeur aux cheveux
luisants de tous les fonds de pots du patron, les bons ouvriers
canalisés vers l'union _Amour et Foi_, par les patronages.
«De même que le servage succéda à l'esclavage, pour être lui-même
remplacé par le salariat moderne ... de même, camarades, nous devons
croire que le patronat n'est pas éternel...»
Jean-Paul dévide, sans presque y songer, le rouleau des vieilles
formules démocratiques. Ses regards errent distraitement sur cet
auditoire qui s'ennuie.
Pourtant il distingue dans un coin deux yeux bruns attentifs, une
figure terne qu'attriste la bouche lasse, un grand front déjà ridé ...
et Jean-Paul après ce pauvre visage, remarque le torse musclé dans
le tricot marron et il voit encore les grosses mains aux gerçures
terreuses, des mains dont l'enfant ne sait que faire, des mains qui ne
savent pas être inoccupées...
Jean-Paul, pour réveiller son auditoire, fait, aux dépens des
bourgeois, une plaisanterie qui lui est familière ... et voici que la
bouche du petit ouvrier sourit, d'un sourire très jeune, qui montre
les dents abîmées... Jean-Paul devine cette âme attentive. Il parle
maintenant d'une voix émue et contenue, et regarde là-bas s'illuminer
les yeux bruns, ces yeux dont jaillit comme une lumière très lointaine
entre les paupières malades.
Alors, citant les émouvantes phrases de Lacordaire et de Montalembert,
il dit les joies pures de l'amitié et qu'il n'existe plus de barrière
entre les apprentis et les étudiants. Il montre les âmes diverses,
unies en une foi commune; il le dit et sans doute est-il à cet instant
tout à fait convaincu; désormais l'auditoire s'intéresse passionnément.
«Nous aurons, camarades, l'âme d'un ami pour nous consoler aux heures
désenchantées. Nous vivrons des heures de joie infiniment douces que
les autres hommes ne connaissent pas...»
Celui qui parlait ainsi, n'était-ce pas ce Jean-Paul, petit bourgeois
sensuel et sec, que choquait la moindre vulgarité et que la plus
excusable inélégance indisposait? Pourtant au long de ces quinze jours,
il avait souvent éprouvé un vertige devant l'abîme qu'il sentait se
creuser entre lui et ses camarades, même ceux de sa classe qui aimaient
le peuple autrement que par littérature, et le soir, après s'être
exaspéré dans un cercle d'études, que de fois il s'était réfugié dans
sa chambre, ayant en lui le désir violent de se désencanailler! Il
revêtait alors un pyjama aux teintes fondues, et aiguisait son dégoût,
en lisant les vers crispés de Jules Laforgue...
Au fond de la salle, le petit ouvrier écoutait avidement comme s'il
avait conscience que Jean-Paul s'émouvait pour lui seul.
Ce fut en effet vers lui qu'après la conférence Jean-Paul se dirigea.
Il s'appelait Georges Élie et travaillait dans la menuiserie. Au
«patro» l'abbé lui avait parlé de l'union _Amour et Foi_. Alors il
était allé à la conférence de Jérôme Servet, qui l'avait, disait-il,
«emballé».
--Je l'ai trouvé épatant, épatant...
On sentait l'effort douloureux que Georges Élie faisait pour réunir les
quelques mots usuels de son vocabulaire.
Jean-Paul regardait ce visage exténué cette apparence de force
physique et pourtant d'épuisement qu'ont les pauvres corps d'enfants
qui travaillent trop jeunes. Devant ces yeux inquiets et tristes, une
grande pitié l'envahissait. Il oublia que ses pitiés s'usaient vite et
lui parla d'une voix basse. Il lui parla de la «Cause», de la grande
révolution morale que Jérôme Servet voulait accomplir dans l'âme
prolétarienne.
Il lui dit qu'ils étaient frères maintenant, que rien ne les
séparerait, puisqu'ils communiaient dans une même foi, dans un même
amour...
Georges Élie écoutait. Une émotion ardente et douce lui donnait envie
de pleurer.
--Alors, vous voulez être mon ami?
--Mais oui, je veux bien, dit Jean-Paul.
Ah! s'il avait su tout ce que l'enfant mettait dans ce mot d'amitié!
S'il avait su qu'il y avait là tous les besoins d'affection d'un jeune
être brutalisé, toutes les faims d'une tendresse chaque jour refoulée!
En revenant dans les rues de Bordeaux, vides à dix heures, ils
purent causer. L'apprenti livra à Jean-Paul sa petite âme sensible
et scrupuleuse de séminariste manqué, il lui dit son isolement à
l'atelier--les grossières moqueries qu'il devait subir... Jean-Paul
l'écoutait, un peu distrait, souriant parfois du savoureux accent local
d'Élie.
A la porte de l'hôtel il fallut se quitter. Jean-Paul eut un frisson de
peur, lorsque l'enfant lui dit avec emphase:
--Hein? c'est entre nous à la vie, à la mort, mon vieux...
Le jeune bourgeois songea un instant à détruire l'illusion de ce pauvre
petit qu'il trouvait déjà laid et commun ... qu'il n'aimerait jamais,
qu'il n'était pas digne d'aimer, qu'il ferait souffrir. Mais il prit
conscience de sa vocation d'apôtre. Jérôme Servet l'avait dit: Il faut
se donner aux âmes--aux plus obscures--aux dernières.
Et conscient de son mensonge qu'il croyait héroïque, Jean-Paul lui
répondit:
--Oui, mon petit, à la vie, à la mort...