IX

Huit jours après, dans une chambre de l'Hôtel de France, à Bordeaux,

Jean-Paul, à la fenêtre, évoque ces heures de délicieux énervement. Il

s'est livré lui-même à la folle émotion des réunions publiques, il a

crié, il a tressailli quand les sauvages couplets de _l'Internationale_

ont fait, comme un vent de tempête, se baisser les têtes craintives et

s'arrondir les douillettes ecclésiastiques. Il a voulu pleurer, quand,

à cette foule silencieuse enfin et conquise, Jérôme Servet jeta les

mots de Miséricorde et d'Amour...

Jean-Paul s'abandonnait à la volupté d'être une petite âme

déraisonnable et fanatisée, cependant que Jérôme disait la force

mystérieuse que le fidèle puise dans l'Eucharistie et qui rend

possibles tous les héroïsmes et tous les martyres...

Jean-Paul évoque surtout cette réunion intime, à six heures, le

soir où, d'une voix brisée de lassitude et d'émotion, d'une voix

spiritualisée, Jérôme leur parla.

C'était dans une classe d'école libre. Tout le crépuscule entrait

par la fenêtre avec le chant des oiseaux. Jérôme leur parla... Que

disait-il? Jean-Paul ne sait plus. Une émotion extraordinaire le

bouleversait. Ce fut l'éblouissement de la Vérité découverte: «Joie ...

joie ... pleurs de joie...»

--Il se souvient qu'il a pleuré silencieusement dans un coin de la

salle et que Jérôme répétait la parole de Pascal dans son _Mystère de

Jésus_: «Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde--il ne faut pas

dormir pendant ce temps-là...» Il se rappelle avoir tressailli quand

Jérôme les a suppliés d'élargir leur pauvre vie, de la rendre infinie,

en la rattachant à une cause infinie...

Puis les camarades, un à un, s'en allèrent. Il ne resta plus dans la

petite cour de récréation, où le jour mourait, où l'unique platane

bruissait de cris d'oiseaux, que Jérôme, Vincent et Jean-Paul...

Jérôme a mis ses deux mains sur les épaules du jeune homme, il l'a

regardé dans les yeux, avec une douceur et une force infinies, et lui a

demandé d'une tremblante voix:

--Tu donnes tout à la cause, tout?

Alors Jean-Paul a répété, des lèvres et du cœur, ce dernier cri du

_Mystère de Jésus_:

--Mon Dieu, je vous donne tout.

Et Jérôme l'a serré contre sa poitrine en disant:

--Tu t'es donné, Jean-Paul, tu ne t'appartiens plus. Vis pour les âmes

désormais.

«Vivre pour les âmes, se donner aux âmes»: telle est la vie nouvelle

qui s'offre à lui--route si simple et si claire dans un matin d'été, où

s'avance en chantant le cœur des pèlerins... «Vivre pour les âmes! se

donner aux âmes!» Jean-Paul redit encore ces mots libérateurs...

«Je suis délivré, songe-t-il, et c'est vraiment _ma nuit_»; toute la

volonté qu'il croyait morte fermente en lui et son âme est à la fois

paisible et passionnée, comme le soir de sa première communion.

On frappe à la porte. Jean-Paul s'effare de voir entrer M. Balzon et

Marthe, en tenue de voyage.

--Il paraît que tu n'as pas arrêté nos chambres?

Jean-Paul regarde les yeux ronds du vieux monsieur, son crâne luisant

piqué de mille gouttelettes...

Jean-Paul a oublié, il oublie toutes les commissions ... on lui avait

pourtant recommandé vingt fois... M. Balzon, qui hait l'insécurité et

les surprises de la vie, ne cache pas son dépit.

--L'hôtel est plein et nous ne partons pour la campagne que dans deux

jours... Sais-tu comment j'appelle ton étourderie, Jean-Paul? De

l'égoïsme, tout simplement.

Le vieux monsieur va à la recherche de ses bagages et de deux chambres.

On entend dans les couloirs sa voix aiguë.

--J'avais d'autres soucis que ceux-là, dit Jean-Paul à Marthe, quand

ils furent seuls. J'ai vécu deux jours d'enthousiasme et de joie...

Marthe le loue de devenir un «homme d'action».

--Tu me raconteras tes impressions après-demain, à Castelnau.

--Il n'est plus question de cela, Marthe. Je n'irai vous y rejoindre

que dans trois semaines. Il faut que je reste à Bordeaux avec Vincent

Hiéron. Nous allons organiser un groupe _Amour et Foi_.

--Tant pis ... tant pis...

La jeune fille ne peut que répéter ces mots machinalement.

Mais M. Balzon revient, frais, souriant: il a trouvé deux chambres,

on y a installé les bagages... Il faut le mettre au courant. Le vieux

monsieur se désole pour la forme et se réjouit, au fond, d'avoir sa

fille à lui seul...

--Tu ne t'ennuieras pas à Bordeaux, Jean-Paul. J'y ai vécu dix ans:

c'est une aimable ville. Les plus grandes curiosités de l'endroit

sont les marchands de vin. Cette profession confère ici une façon de

noblesse. On les voit de cinq à sept, sur le Cours de l'intendance et

les Allées de Tourny, se lancer des regards de côté et faire semblant

de ne pas se voir...

Marthe, avant de se déshabiller, s'accoude à la fenêtre. Des

flonflons d'orchestre montent d'un café voisin. C'est une tiède

nuit, et si claire que la jeune fille voit, à l'extrémité de la rue

Esprit-des-Lois, les vergues noires des navires... Elle pense au cœur

inaccessible du bien-aimé... Hélas! Elle avait espéré s'en approcher

un peu au long de ces vacances... Il faut renoncer à tout espoir. Son

rêve est humble cependant. Elle ne veut que se dévouer, se donner tout

entière, servir sans autre salaire que pouvoir servir encore... Elle ne

demande pas d'être aimée: ce serait trop de joie--un excès de joie qui

la tuerait, songe-t-elle...

Marthe sent qu'elle va pleurer. Sa gorge se serre ... et soudain les

larmes et les sanglots éclatent comme une pluie d'orage.

X

Dans une petite salle très éclairée, une assistance chuchotante et

inattentive de jeunes gens écoutent la conférence de Jean-Paul--en

écoliers qui n'attachent aucune importance à ce que peut dire le pion.

Il y a là deux ou trois jeunes hommes de qui l'adolescence soignée

trahit l'éducation congréganiste, puis des apprentis bien tenus,

dont les mains gercées aux ongles noirs témoignent seules qu'ils ne

fréquentent pas la faculté de droit; un garçon coiffeur aux cheveux

luisants de tous les fonds de pots du patron, les bons ouvriers

canalisés vers l'union _Amour et Foi_, par les patronages.

«De même que le servage succéda à l'esclavage, pour être lui-même

remplacé par le salariat moderne ... de même, camarades, nous devons

croire que le patronat n'est pas éternel...»

Jean-Paul dévide, sans presque y songer, le rouleau des vieilles

formules démocratiques. Ses regards errent distraitement sur cet

auditoire qui s'ennuie.

Pourtant il distingue dans un coin deux yeux bruns attentifs, une

figure terne qu'attriste la bouche lasse, un grand front déjà ridé ...

et Jean-Paul après ce pauvre visage, remarque le torse musclé dans

le tricot marron et il voit encore les grosses mains aux gerçures

terreuses, des mains dont l'enfant ne sait que faire, des mains qui ne

savent pas être inoccupées...

Jean-Paul, pour réveiller son auditoire, fait, aux dépens des

bourgeois, une plaisanterie qui lui est familière ... et voici que la

bouche du petit ouvrier sourit, d'un sourire très jeune, qui montre

les dents abîmées... Jean-Paul devine cette âme attentive. Il parle

maintenant d'une voix émue et contenue, et regarde là-bas s'illuminer

les yeux bruns, ces yeux dont jaillit comme une lumière très lointaine

entre les paupières malades.

Alors, citant les émouvantes phrases de Lacordaire et de Montalembert,

il dit les joies pures de l'amitié et qu'il n'existe plus de barrière

entre les apprentis et les étudiants. Il montre les âmes diverses,

unies en une foi commune; il le dit et sans doute est-il à cet instant

tout à fait convaincu; désormais l'auditoire s'intéresse passionnément.

«Nous aurons, camarades, l'âme d'un ami pour nous consoler aux heures

désenchantées. Nous vivrons des heures de joie infiniment douces que

les autres hommes ne connaissent pas...»

Celui qui parlait ainsi, n'était-ce pas ce Jean-Paul, petit bourgeois

sensuel et sec, que choquait la moindre vulgarité et que la plus

excusable inélégance indisposait? Pourtant au long de ces quinze jours,

il avait souvent éprouvé un vertige devant l'abîme qu'il sentait se

creuser entre lui et ses camarades, même ceux de sa classe qui aimaient

le peuple autrement que par littérature, et le soir, après s'être

exaspéré dans un cercle d'études, que de fois il s'était réfugié dans

sa chambre, ayant en lui le désir violent de se désencanailler! Il

revêtait alors un pyjama aux teintes fondues, et aiguisait son dégoût,

en lisant les vers crispés de Jules Laforgue...

Au fond de la salle, le petit ouvrier écoutait avidement comme s'il

avait conscience que Jean-Paul s'émouvait pour lui seul.

Ce fut en effet vers lui qu'après la conférence Jean-Paul se dirigea.

Il s'appelait Georges Élie et travaillait dans la menuiserie. Au

«patro» l'abbé lui avait parlé de l'union _Amour et Foi_. Alors il

était allé à la conférence de Jérôme Servet, qui l'avait, disait-il,

«emballé».

--Je l'ai trouvé épatant, épatant...

On sentait l'effort douloureux que Georges Élie faisait pour réunir les

quelques mots usuels de son vocabulaire.

Jean-Paul regardait ce visage exténué cette apparence de force

physique et pourtant d'épuisement qu'ont les pauvres corps d'enfants

qui travaillent trop jeunes. Devant ces yeux inquiets et tristes, une

grande pitié l'envahissait. Il oublia que ses pitiés s'usaient vite et

lui parla d'une voix basse. Il lui parla de la «Cause», de la grande

révolution morale que Jérôme Servet voulait accomplir dans l'âme

prolétarienne.

Il lui dit qu'ils étaient frères maintenant, que rien ne les

séparerait, puisqu'ils communiaient dans une même foi, dans un même

amour...

Georges Élie écoutait. Une émotion ardente et douce lui donnait envie

de pleurer.

--Alors, vous voulez être mon ami?

--Mais oui, je veux bien, dit Jean-Paul.

Ah! s'il avait su tout ce que l'enfant mettait dans ce mot d'amitié!

S'il avait su qu'il y avait là tous les besoins d'affection d'un jeune

être brutalisé, toutes les faims d'une tendresse chaque jour refoulée!

En revenant dans les rues de Bordeaux, vides à dix heures, ils

purent causer. L'apprenti livra à Jean-Paul sa petite âme sensible

et scrupuleuse de séminariste manqué, il lui dit son isolement à

l'atelier--les grossières moqueries qu'il devait subir... Jean-Paul

l'écoutait, un peu distrait, souriant parfois du savoureux accent local

d'Élie.

A la porte de l'hôtel il fallut se quitter. Jean-Paul eut un frisson de

peur, lorsque l'enfant lui dit avec emphase:

--Hein? c'est entre nous à la vie, à la mort, mon vieux...

Le jeune bourgeois songea un instant à détruire l'illusion de ce pauvre

petit qu'il trouvait déjà laid et commun ... qu'il n'aimerait jamais,

qu'il n'était pas digne d'aimer, qu'il ferait souffrir. Mais il prit

conscience de sa vocation d'apôtre. Jérôme Servet l'avait dit: Il faut

se donner aux âmes--aux plus obscures--aux dernières.

Et conscient de son mensonge qu'il croyait héroïque, Jean-Paul lui

répondit:

--Oui, mon petit, à la vie, à la mort...

L'enfant chargé de chaînes · 第 14 / 39 题