XI

Vers six heures, à la sortie de l'atelier, Georges Élie s'accoutuma

d'accompagner Jean-Paul dans ses promenades. Les premiers jours, il

heurtait la porte timidement, et demandait avec insistance: «Je ne

vous ennuie pas?» Mais Jean-Paul mettait tant de bonne grâce et de

simplicité à le questionner sur sa journée, il trouvait un tel plaisir

à éblouir cette petite âme obscure, que l'enfant montra chaque jour

un peu plus de confiance. Il se persuada que ses visites plaisaient à

Jean-Paul, dans le même moment où le jeune bourgeois commença d'en être

excédé.

Il est vrai que d'abord elles l'amusèrent. A l'heure où les Bordelais

encombrent les trottoirs du Cours de l'Intendance et des Allées

de Tourny, il jugeait plaisant de se montrer avec un apprenti en

casquette, aux poignets rouges et aux grosses mains. Dans le crépuscule

clair, à travers la foule des promeneurs bien habillés et lents, qui

semblaient piétiner sur place et lui faisaient regretter la cohue

affairée de Paris, il allait avec Georges Élie et lui répondait

distraitement, amusé de l'effet produit.

Mais après quelques jours, il sentit qu'on s'accoutumait à les voir;

et surtout les conversations avec Georges Élie lui parurent dénuées et

vides. Les deux jeunes gens ne pouvaient s'entretenir que de l'union

_Amour et Foi_ et les mêmes considérations revenaient sans cesse. En

somme, Jean-Paul ne se plaisait qu'aux discussions littéraires où l'on

peut citer des vers de Jammes et de la comtesse de Noailles, des mots

somptueux de Chateaubriand ou de Barrès. Il avait aussi le goût des

images imprévues qui, à Paris, faisaient rire ses amis et que Georges

ne comprenait pas. Et comme le jeune bourgeois excellait à peindre

les ridicules des gens, ce lui était une souffrance de ne pouvoir

qu'admirer, devant le jeune ouvrier, les premiers grands rôles de

l'union _Amour et Foi_...

Jean-Paul s'efforça vainement d'aimer les histoires d'atelier et de

patronage que lui racontait son compagnon. L'enfant l'ennuyait, comme

l'ennuyaient ses amis, même les plus intelligents, lorsqu'ils étaient

au régiment: enfermés dans une caserne, ils prétendaient intéresser le

monde entier à la bienveillance de leur capitaine ou à la grossièreté

de leur sergent. Ainsi Georges Élie parlait inlassablement des humbles

comparses de sa vie sans horizon.

L'enfant chargé de chaînes · 第 15 / 39 题