Dans les allées du Luxembourg, les bonnes réunissent pour le départ
les pelles, les seaux, les cordes à sauter. Autour du bassin, sur les
terrasses, des petits garçons et des petites filles se poursuivent
encore avec des cris d'oiseaux.
Jean-Paul va doucement, cherchant les allées solitaires. Il se forge
un idéal de vie grave et sérieuse, une vie toute pleine de religion et
d'inquiétudes d'ordre social. Une chanson accompagne, en sourdine, sa
rêverie; quoiqu'elle chante dans son cœur, il l'entend distincte et
comme éparse dans l'air. C'est la chanson du pauvre Verlaine assagi:
Elle dit la voix reconnue
Que la bonté c'est notre vie,
Que de la haine et de l'envie
Rien ne reste, la mort venue...
Il hâte un peu le pas... L'heure est proche, où Vincent viendra,
comme chaque soir, lui parler de la Cause. Aux brusques menaces, aux
supplications de son ami, il trouve une volupté singulière. Déjà un
espoir se lève et rayonne sur son cœur dévasté: abandonner tous les
orgueils, toutes les inquiétudes, toutes les complications de la
vie--être fervent aux messes du matin, pendant la semaine--communier
passionnément au milieu des plus humbles femmes--puis se joindre à
d'autres jeunes gens austères et purs, vivre dans leur atmosphère de
piété, d'amitié grave, d'apostolat discret ... tels sont les vœux que
Jean-Paul découvre en lui...
Une prière s'exhale de son âme pacifiée. Il quitte le jardin et, dans
la douceur de la nuit commençante, entre à Saint-Sulpice. La chapelle
de la Vierge est presque déserte: à peine quelques ombres qui sont des
tristesses, des pauvretés, d'humbles misères agenouillées. Jean-Paul
unit tendrement sa peine à toutes ces peines inconnues. Il dit:
--Mon Dieu qui m'avez donné la grâce de comprendre vos soirs et de
pleurer devant leur mystère, vous savez de quels rêves je les ai
peuplés. Vous Vous êtes plu, cependant, à ne jamais troubler ma vie.
Vous m'avez ménagé, dans une chambre paisible, en la compagnie des
livres, une calme existence. Mon Seigneur et mon Dieu, que puis-je dire
pour ma défense...? Je trouve cela, qu'il me sera beaucoup pardonné à
cause que je n'ai pas beaucoup aimé: il y a entre votre Justice et moi
toutes les larmes de mon adolescence.
Dans les pires égarements, quelque chose en moi a toujours crié vers
Vous. O mon Dieu, que ces heures me soient comptées où je Vous ai aimé
à l'ombre des chapelles...
Dans la rue, parmi la foule qui allait, lasse et joyeuse, à cause de
la nuit proche où l'on peut aimer et dormir, l'exaltation de Jean-Paul
s'apaisa. Il songeait à ce congrès d'_Amour et Foi_ qui avait lieu à
Bordeaux. Il pourrait s'y arrêter quelques semaines avant d'aller finir
à Johanet les vacances de Pâques. Conversant avec lui-même, Jean-Paul
murmurait:
--Je sais que Jérôme Servet est un ingénieux conquérant d'âmes... ah!
qu'il prenne la mienne avec ses lassitudes et ses dégoûts; qu'il les
tue dans l'enthousiasme et dans l'amour de l'idéal inconnu... Comme
joyeusement je sacrifierais cette liberté qui ne m'a valu encore que
des larmes!
Ne vaut-il pas mieux devenir l'esclave d'un Dieu, d'un maître, d'une
doctrine que demeurer l'enfant libre, mais solitaire et las, et qui, à
certaines heures, voudrait bien mourir...? Vincent me dit qu'à l'union
_Amour et Foi_ je trouverais des frères humbles et bons. Ils sauraient
me faire partager les espoirs dont ils vivent.
Ainsi, docilement, le jeune homme baisse la tête pour recevoir le
joug. Mais l'idéal vers quoi il marche lui demeure inconnu; il va en
quelque sorte à reculons, les yeux levés sur les vieux dégoûts, sur les
écœurements quotidiens. Il court à ce qui est peut-être la vérité, non
parce que c'est la Vérité mais pour se libérer des mornes tristesses
qui le tuent...