Vincent Hiéron, le regard perdu, suivait la rue Barbet-de-Jouy. Des
serviteurs, graves et bien nourris, s'employaient à faire luire le
cuivre des sonnettes. Deux dames vêtues de noir, un lourd missel dans
la main, gardaient encore sur leur visage poli et blanc un reflet
de joie et d'extase mystique--et souriaient, songeant peut-être au
chocolat et au pain grillé qu'on mange plus tard, avec plus d'appétit,
les matins de communion... Un coupé profond et bas attendait devant
une porte cochère et le jeune valet de pied, encore congestionné par
le sommeil, les lèvres luisantes d'un déjeuner à la fourchette, eut un
regard de mépris pour Vincent, dont le pardessus fatigué et la cravate
lavallière, sans doute, ne lui agréaient point...
Mais Vincent était insensible à cette atmosphère de luxe paisible,
catholique et fermé. Rue de Babylone, il franchit le seuil d'une maison
neuve, surchargée de motifs ornementaux selon le goût des entrepreneurs
modernes. Sur le balcon, au premier, on lisait en lettres énormes:
_Amour et Foi_. Des jeunes gens entraient et sortaient avec des airs
affairés de fourmis. Vincent Hiéron traversa le vestibule tapissé
d'affiches rouges et de proclamations. Des adolescents lui prirent
la main au passage. Quelques-uns l'appelèrent par son petit nom. Ils
mirent dans ce «Vincent» une tendresse à la fois respectueuse et
familière.
Mais il les salua d'un geste bref et s'engagea dans l'escalier. Sur
le premier palier, il souleva une portière. La pièce était basse et
sans fenêtre. Un poing de bronze, qui semblait jaillir du mur, tenait
un flambeau d'où tombait la lumière électrique. Contre la tapisserie
de soie feuille-morte, le masque de Pascal se détachait au-dessous
d'un étroit christ janséniste. Vincent souleva encore une portière et
pénétra dans le bureau où Jérôme l'attendait.
Il était seul, debout, le front collé contre la vitre, les poings
enfoncés dans les poches d'un veston déformé et taché. Ceux qui
l'aimaient ne voyaient pas sa cravate mal nouée, ses cheveux en
désordre, cette bouche commune dans la face lourde, le cou énorme, les
joues flasques et toujours mal rasées; ils ne voyaient que ses yeux
admirables, un regard perdu, un regard qui atteignait les âmes et de
belles mains longues et fines qui, dans un geste habituel, allaient
sans cesse vers les mains de l'homme à conquérir, et, crispées, les
retenaient d'une étreinte impérieuse... Il se retourna et sourit.
--Tu viens, mon Vincent, au moment où je suis triste, où je désirais ta
présence.
Vincent rougit de plaisir ... il était de ceux que cette voix émouvait
chaque jour comme une joie nouvelle...
--Vraiment, je ne te gêne pas? Tu ne travaillais pas?
--Non, mon petit, je suis las... Si tu savais...
Il s'assit devant son bureau, les bras pendants...
--Mauvaises nouvelles de Rome?
--Plutôt ... une lettre ambiguë, comme ils savent en écrire là-bas,
des louanges mesurées, des réticences, des menaces déguisées sous
une bénédiction. Mais je sais que Mgr Bonaud, qui interdit à ses
séminaristes et à ses prêtres de suivre nos congrès et de lire nos
journaux, a été approuvé. Son exemple sera suivi. Plusieurs élèves du
grand séminaire m'ont écrit des lettres désespérées...
--C'est là ta revanche, Jérôme. L'évêque leur impose une discipline
extérieure, mais qu'importe, si leurs âmes lui échappent, si elles te
sont à jamais passionnément soumises?
Jérôme sourit.
--Tu dis là des choses terribles, mon petit Vincent.
--Ah! Jérôme, oublions toutes ces politiques, toutes ces odieuses
roueries. C'était si beau autrefois, quand le monde nous ignorait,
cette vie d'enthousiasme et de ferveur. On allait, tu te souviens,
dans des banlieues... On entrait chez des marchands de vin. Il y avait
une conférence dans l'arrière-boutique. Tu parlais; on t'interrompait
d'abord avec des farces ignobles, de gros rires. Peu à peu ces pauvres
âmes s'éveillaient; une gravité inconnue apparaissait au fond des
regards et tu pouvais alors parler du Christ.
--Je me souviens... Je me souviens.
--Ah! Jérôme, ces retours dans la nuit, l'hiver, un masque de pluie sur
la figure ou dans les tièdes printemps, les yeux au ciel qui charriait
des astres entre les bords rapprochés des toits...
--Je me souviens, Vincent.
--Et Montmartre, Montmartre ... tu te les rappelles les montées
silencieuses vers la basilique, le soir? Des femmes et de jeunes
hommes passaient en chantant des refrains. Les vitres des cabarets
s'embrasaient. Les ailes illuminées du Moulin Rouge tournoyaient
au-dessus de toutes ces ignominies... Nous entrions dans la basilique.
Et la veillée commençait, exténuante et délicieuse. D'heure en heure,
nous allions à la sacristie nous reposer. Tu nous lisais _le Mystère
de Jésus_... Quelle foi nous avions dans notre cause! Comme notre âme
était ardente en nous! Je croyais bien, à cette heure-là, que nous
allions rendre la France à Jésus-Christ...
Jérôme, d'un geste, protesta.
--Mais mon petit, rien n'est changé, rien...
--Tout est changé, Jérôme; nous sommes une puissance, nous avons des
journaux au service d'un programme politique. Nos chefs spirituels nous
suspectent. Nos amis de la première heure nous abandonnent...
--Ils nous trahissent.
--Ils ne nous comprennent plus.
Nous ne leur parlons plus la même langue.
Vincent s'interrompit, stupéfait de son audace.
--Ah lassez, mon petit, cria le maître impérieux et cassant, ou je
croirais que tu veux les rejoindre.
--Moi, t'abandonner, Jérôme, y penses-tu? Ne sais-tu pas que je suis à
toi et à jamais?
Le maître lui prit les mains et le regarda fixement.
--Oui, je sais que tu es un fidèle et que je peux m'appuyer sur toi...
Brusquement il changea de conversation:
--Et ce Jean-Paul Johanet, cet ami qu'on pourrait utiliser au journal,
tu l'as vu?
--Oui, il sera dune conquête facile; saturé de littérature, il
analyse solitairement, au long des après-midi, sa petite âme vaine et
compliquée.
--C'est l'heure où il faut prendre les âmes, observa Jérôme. Elles ne
résistent plus, on les tient.
--Mais il faut agir avec prudence, dit Vincent. Jean-Paul résistera,
ayant quelque personnalité.
Le maître parut soucieux.
--Tant pis: je veux autour de moi des tempéraments qui me servent, non
des personnalités qui me résistent... A bientôt, mon vieux. Si tu vois
quelqu'un à ma porte, dis-lui que je ne reçois plus.
Vincent prit congé. Sous le masque de Pascal, un adolescent attendait.
--Jérôme est fatigué et ne peut recevoir, dit Vincent, très doucement.
Une douleur passa dans les yeux meurtris du jeune homme. Il avait
goûté la joie d'être pendant quelques jours le disciple préféré... Il
s'effaça devant Vincent, le front dur, sans même saluer.
«Ah! pauvre petit! songeait Vincent dans l'escalier, pourquoi m'en
vouloir? Ne serai-je pas un jour comme toi?... Mais il y a quelqu'un
qui est plus grand que cet homme, et pour qui je me suis moins sacrifié
et Celui-là m'aimera éternellement.»
Alors Vincent, élevant son esprit vers le seul maître qui ne déçoive
pas, dans la rue bruyante et claire, au milieu de la cohue, murmurait:
«Il pensait à moi dans son agonie; Il a versé telle goutte de sang,
pour moi...»
Jérôme pourtant, quand il fut seul, baissa les stores, se mit à
genoux sur le tapis et, la tête dans ses mains, pria. Les souvenirs
s'éveillaient en lui, évoqués par Vincent. Il eut peur: comme les temps
lui semblaient loin, où il allait, suivi de quelques adolescents, à la
recherche du Royaume de Dieu et de sa justice!...
Aujourd'hui, de tous côtés, il subit des attaques. Et les pires
injures, les plus basses calomnies lui viennent de chrétiens baptisés
comme lui et professant la même foi; les hommes l'ont abandonné. Ils le
laissent seul en face de son idéal, entouré seulement d'une jeunesse
trop passionnée, de qui les adorations lui sont des causes d'orgueil...
Il se mit donc à genoux et pria. Dès le collège, Jérôme s'était dégagé
de toutes les formules. Il parlait à Dieu comme un ami parle à son ami.
Mais il avait trop de lecture et offrait souvent au Père Céleste, en
guise d'oraison, des réminiscences d'Ibsen et de Tolstoï. Souvent même,
au milieu d'une prière, il se sentait bouleversé par un cri qui lui
montait aux lèvres; il le notait alors, et ce cri répété à la fin d'une
conférence, avec le frémissement de voix voulu, touchait une âme...
--Est-il vrai, Père, que je ne cherche plus votre Royaume? Est-ce
uniquement pour ma gloire que je fais rêver, s'exalter, souffrir tant
de jeunes cœurs?
Le mépris qu'il sentit en lui à l'endroit des honneurs humains le
rassura.
--Comme au premier jour, Seigneur, murmura-t-il, votre présence en moi
me remplit d'un amour assez grand pour transformer le monde, susciter
_dès ici-bas_ le Royaume de justice, afin que votre volonté soit faite
_sur la terre_, comme au ciel.
C'est la bonne nouvelle que je veux annoncer à cette foule dont Vous
eûtes pitié et à qui des méchants ont fait croire que votre Évangile,
votre Église condamnent leurs espoirs d'une cité plus juste et plus
fraternelle...
Travailler pour moi? Père, vous savez que je n'ai rien désiré au monde
que l'amour. Mais depuis longtemps je me résigne à être de ceux que
Vous avez exilés de l'amour humain. Ces pauvres petits qui m'aiment ne
me sont rien, rien que des âmes à jeter dans le courant qui mène à Vous.
Il se releva, considéra les photographies qui couvraient les murs et
reconnut quelques-uns de ces regards, de ces sourires. Tel jeune homme
l'avait accompagné un soir, sur la route baignée de lune, après une
conférence dans cette petite ville dont Jérôme a oublié le nom. Ils
revinrent lentement, à pied, vers la maison de campagne où on lui avait
préparé une chambre.
Le jeune homme--de qui l'adolescence avait été solitaire dans l'étroite
sous-préfecture--tremblait de joie en présence de cette grande âme
venue de si loin, pour lui porter les paroles qui font vivre. Jérôme
se souvient de la conférence: une bataille où il avait dompté, rendu
silencieuse la foule grondante... Mais pourquoi se rappelle-t-il le
retour dans la campagne endormie? Une lumière surnaturelle élargissait
les labours, à l'infini. Une métairie, où le chien de garde aboya,
semblait dormir au ras de terre, serrant autour d'elle les étables et
le jardin...
Jérôme s'appuyait sur ce petit inconnu que l'émotion d'une telle
«marche à l'étoile» élevait au-dessus de lui-même. Sa présence alors
suffisait à remplir le cœur du Maître... Que ne peut-on voir, à
certaines heures, dans le plus humble regard? Tel être stupide et morne
fut sublime une fois dans sa vie: le soir où Jérôme lui parla...
Beaucoup d'autres avaient écrit sur leur photographie: _A Jérôme--A mon
unique ami--A celui qui m'a révélé la vérité_.--Pauvres visages dont le
sourire n'éveillait aucun souvenir dans son cœur!
Jérôme Servet sentit en lui cette exaltation d'où peut naître un
chef-d'œuvre. Il sonna. Le secrétaire parut. Jérôme commença de dicter.