Alors il sourit, ayant conscience d'être ridicule et de son romantisme
désuet. Un vers de Jammes vint à ses lèvres:
Le jeune homme des temps anciens que je suis...
--Voilà papa, dit Marthe.
M. Jules Balzon s'avançait, traînant les pieds, menu dans sa lourde
pelisse, soigneusement boutonnée malgré la tiédeur de ce nouveau
printemps. Il souriait aux deux jeunes gens et mille plis fripaient sa
figure couperosée.
--Mes petits enfants, vous m'accompagnez jusqu'à la maison?
--Tu ne veux pas te promener, père?
--Non, j'ai des copies à corriger. Jean-Paul, sais-tu qu'un de mes
élèves, dans toutes ses dissertations, et quel que soit le sujet,
s'amuse à citer de ton Barrès? Il a quinze ans! Comme c'est humiliant
pour moi, qui n'y ai jamais rien compris!
--Oh! mon oncle, vous voulez rire...
--Non, non. J'ai lu _le Jardin de Bérénice_; l'auteur explique ce qu'il
veut dire dans des avant-propos, des notes et des préfaces, mais je ne
comprends pas quand même...
Jean-Paul se garda bien de défendre le maître qu'il aimait. Son vieux
cousin n'avait jamais eu de goût que pour les ouvrages d'un renanisme
facile. Il lui importait peu que la substance en fût médiocre: l'œuvre
d'Anatole France le contentait parfaitement. Et Jean-Paul s'exaspéra
souvent de l'entendre disserter à la manière de l'insupportable
Bergeret.
Pour changer de conversation, le jeune homme questionna M. Balzon sur
Lucile de Chateaubriand. Depuis des années, le professeur s'occupait
amoureusement d'un travail où revivait la mystérieuse et triste jeune
fille.
Mais Marthe, dont l'esprit était ailleurs, demanda soudain:
--Jean-Paul, iras-tu demain goûter chez Mme des Onges?
Il sentit dans la voix un peu basse et voilée de Marthe une anxiété qui
l'amusa.
--Je ne sais, j'y meurs d'ennui...
Elle insista:
--Il faut venir, Jean-Paul, on m'a présenté hier, chez les
Burand-Martin, un garçon bizarre, mal habillé, que sa mère oblige
à traîner dans les salons. Il t'a connu au collège et s'appelle,
je crois, Vincent Hiéron... C'est une occasion de le revoir... Te
souviens-tu de lui?
--Je me souviens ... murmura Jean-Paul.
Il allait revoir Vincent. Il y eut dans son cœur un tumulte de joie.
A cet ami, sous les platanes du collège, il avait confié ses premières
mélancolies. Jean-Paul évoqua, dans un visage creusé, des yeux d'ardeur
et de passion. Quelle âme fiévreuse habitait ce corps trop frêle!
Plus tard, Vincent avait semblé fuir Jean-Paul dont le dilettantisme
l'exaspérait. Il serait mort de ne pas croire. Un frénétique besoin
d'affirmer le possédait.
Jean-Paul le savait engagé dans une entreprise de démocratie chrétienne
dont il ne connaissait presque rien. Le dimanche, sur le péristyle de
Saint-François-Xavier, il avait remarqué cependant des jeunes gens
pâles et doux, cravatés d'une lavallière noire, de classe indécise, et
qui offraient poliment une feuille hebdomadaire: _Amour et Foi_.
«Il veut me revoir!» pensa le jeune homme. Et soudain, il sentit en lui
la joie de sa vingtième année.
Il s'arrêta devant le vieil hôtel que les Balzon habitaient rue
Garancière.
--Jean-Paul, dit le professeur, n'oublie pas que nous comptons sur toi
pour les vacances de Pâques.
Et comme il prenait congé, la jeune fille répéta:
--Nous comptons sur toi...
Jean-Paul traversa la place Saint-Sulpice où jouaient les enfants du
catéchisme. Un corbillard de pauvre, contre le trottoir, attendait.
Des écoliers riaient et se bousculaient autour du kiosque à journaux.
Jean-Paul songeait à ce vieux domaine de Castelnau, dans la lande,
qu'une lieue séparait de celui de son père et où il fut un petit garçon
trop nerveux. Marthe se cachait derrière les arbres, s'amusait à lui
faire peur, puis l'embrassait avec emportement...
Il revit l'obscure maison de campagne, aux murs énormes, si fraîche
dans les lourds étés, il évoqua le fruitier, sa bonne odeur de placard
et de coing où il goûtait avec Marthe à quatre heures et essuyait à
son tablier des doigts gluants de confiture, le grand salon, dont une
poutre transversale soutenait le plafond, la Cérès de la pendule, les
petits «poufs» second empire, recouverts de soie noire et piqués de
boutons jaunes, l'album à photographies, où des messieurs et des dames
souriaient qu'on ne connaissait plus--les hautes lampes à huile... Et
il évoqua aussi le parc, l'allée herbeuse où, enfants, ils s'arrêtaient
«pour écouter le silence», disait Marthe... Alors le vent faisait un
bruit monotone et doux dans les pins ondulants...
«O mon enfance, se disait Jean-Paul, c'est vers vous toujours que je
reviens--c'est vous que je veux retrouver dans la maison de campagne
trop grande. Il y avait des chambres qu'on n'ouvrait jamais et, sur
les cheminées, des coquillages rapportés de voyage par des personnes
mortes. Je me souviens que Marthe les appuyait contre mon oreille et me
disait: «Entends le bruit de la mer...»
L'ascenseur s'arrêtait à son étage.
Jean-Paul travailla jusqu'à l'heure où, devant sa fenêtre ouverte
au tiède crépuscule, il regarda le jour mourir et les souvenirs
s'éveiller. Il songeait: que m'est-il arrivé d'heureux aujourd'hui?
Alors il sourit, à cause de Vincent Hiéron qu'il devait voir le
lendemain et évoqua la cour du collège où son ami était déjà un enfant
pâle et tourmenté qu'on punissait parce qu'il ne jouait pas.
V
Des messieurs en redingote, mornes et résignés, encombraient les
passages, et vainement la maîtresse de la maison les suppliait de
s'asseoir: héroïquement, ils voulaient rester debout, cependant que,
devant la cheminée, des poètes se succédaient, il y en avait de très
vieux, qui, malgré la couperose de leurs joues et leur ventre ridicule,
clamaient passionnément des vers d'amour. Jean-Paul éprouvait à leur
endroit quelque pitié. Mais les jeunes, avec leurs faces amères et
défiantes, l'exaspéraient--ceux surtout qui portaient des cheveux longs
et des cravates à triple tour, ceux qui écrivaient eux-mêmes leurs
noms sur les carnets des journaliste?... De toute cette littérature,
une impression de médiocrité, de pauvreté se dégageait, dont chacun,
semblait-il, avait conscience: quand le poète regagnait sa place,
serrant des mains, opposant un sourire d'ineffable satisfaction
aux _très bien, très bien_ des confrères, un silence terrible
s'établissait... On parlait bas ... les plus bornés éprouvaient un
malaise qu'ils ne s'expliquaient pas; les gens ironiques entourés
de poètes, ou de parents et d'amis de poètes, ne savaient que faire
de leur ironie; les violents se mouraient d'indignation rentrée--et
les dilettantes, pour qui la bêtise humaine constitue un spectacle
plaisant, demeuraient, eux aussi, atterrés devant cet excès de ridicule.
Dans la cohue, Jean-Paul essayait vainement de reconnaître Vincent
Hiéron. Excédé, il se réfugia au petit salon, jusqu'où n'arrivaient pas
les clameurs des poètes...
Une seule lampe y mettait son âme recueillie. On sentait que les
maîtres de maison devaient passer là leur soirée: les fauteuils étaient
affaissés, une boîte à ouvrage accrochait de la lumière... Jean-Paul,
un peu gêné de violer cette intimité, fut sensible à tant de bonne paix
et de recueillement. Il demanda pardon à ces choses qui lui étaient
étrangères, mais qui avaient l'air si doux, et s'assit. On n'avait
pas fermé les contrevents de la porte-fenêtre. L'arbre du jardin se
détachait sur un morceau de ciel encore pâle.
Un couple entra. Jean-Paul, dont la vue était basse, devina seulement
la présence de Marthe. Il ne voyait que sa silhouette, ses cheveux
fauves et lumineux, sa poitrine irréelle ... et comme toujours, il la
jugea peu désirable. Elle se retourna:
--Jean-Paul, tu es là?... Faut-il, monsieur, dit-elle en souriant au
jeune homme qui raccompagnait, que je vous présente un ancien ami?
Le jeune homme entra dans le rayonnement de la lampe. Et Jean-Paul
murmura le nom de son ami d'enfance:
--Vincent...
Comme il avait peu changé! Jean-Paul reconnut l'orgueil douloureux
de ce visage et tout ce corps chétif secoué par une âme violente,
insatisfaite... Il se rappela les prétentions exaspérées du collégien,
ses mépris sifflants. Le regard seul était plus calme; on y voyait la
paix de ceux qui vivent face à face avec leur Dieu.
Jean Paul répétait:
--Te voilà ... c'est toi...
--Je t'avais reconnu déjà en entrant dans le salon, Jean-Paul. Et
d'abord, sois assuré que je ne suis au milieu de ces imbéciles que pour
obéir à ma mère. Mais j'aurai vingt et un ans dans un mois. Je serai
délivré!
--Pourquoi, Vincent, n'es-tu pas venu vers moi, puisque tu m'as reconnu?
... A ce moment, Jean-Paul regarda Marthe. Elle comprit et s'éloigna,
triste--se sentant si peu de chose aux yeux du bien-aimé, dès qu'un ami
ou même un simple camarade était là.
--Je me suis au contraire dissimulé, pour te mieux observer, disait
Vincent.
Il considéra un instant Jean-Paul, et ajouta:
--Ah! oui, tu es resté le même ... il m'a suffi de te voir aller et
venir dans ce salon, de groupe en groupe, comme jadis en récréation ...
il m'a suffi de voir ta démarche hésitante et ta solitude, et quand on
lisait certaines inepties, j'ai bien reconnu la façon dont s'abaissent
les coins de ta bouche...
Ils revinrent ensemble. Jean-Paul parlait, parlait, cédant au besoin de
livrer son âme à l'ami retrouvé. Il disait sa tristesse incurable, sa
débile volonté, combien la vie lui apparaissait médiocre...
--Tu me disais les mêmes choses au collège, Jean-Paul, et tu me les
rediras jusqu'à l'heure où tu sauras ce que veut dire _se renoncer_.
--Je ne le peux pas. Je ne m'appartiens plus ... déjà au collège, tu me
jugeais «livresque», je me souviens.
--L'amour des livres, Jean-Paul, c'est encore l'amour de toi-même, car
tu ne lis que ceux où tu te retrouves. Mais l'homme n'est à lui-même
qu'un bien petit dieu. Tu ne vis pas, parce que tu es ton prisonnier.
Il faut se renoncer pour vivre...
Il avait ce ton de prédicant qu'affectent les jeunes hommes inquiets de
problèmes sociaux et religieux.
--Je ne peux pas ... je ne peux pas...
--J'ai prié pour toi, Jean-Paul, même quand tu me croyais loin... Je
prierai jusqu'à l'heure où tu seras enfin délivré de toi-même ... où tu
te seras donné à Dieu et à Dieu dans les hommes.
Jean-Paul ne sourit pas d'une telle éloquence, car il avait, au
collège, entendu cette même voix. Le désir lui vint d'être seul pour
pleurer.
Ils se turent, séparés à chaque instant par l'ignoble cohue du
boulevard Saint-Michel.--Ah! comme Jean-Paul les exécrait ces faces
d'étudiants exténués, couvertes souvent de boutons, fendues par des
rires.
Les deux jeunes gens s'arrêtèrent devant la maison où Vincent habitait,
rue des Écoles.
--Connais-tu l'union _Amour et Foi_, Jean-Paul? demanda brusquement
Vincent.
--Oui, de nom. J'ai vu souvent des affiches rouges ... et j'ai même
assisté à une conférence de Jérôme Servet qui la dirige, n'est-ce pas?
--C'est cela. D'ailleurs nous en parlerons.
Ils fixèrent un rendez-vous pour le lendemain.
Les enfants quittaient le Luxembourg où des couples s'attardaient
encore. Jean-Paul demeura seul dans le jour mourant. Comme l'âme de son
ami était loin de la sienne!
«Il ne revient vers moi que pour me sauver, se dit-il. Ah! que
m'importe d'être sauvé par lui, si j'en veux être aimé...? Et puis
mon cœur est las de ces conversions que suit l'inévitable reniement.
Après une crise religieuse, j'eus le sentiment toujours que dans ces
colloques passionnés de mon âme avec Dieu, relus aux heures de dégoût,
je fis moi-même tous les frais: les demandes et les réponses n'y sont
que de moi. Mais trop faible est ma pauvre voix pour tenir longtemps
les deux rôles...»
Jean-Paul songea qu'il s'était livré sans arrière-pensée à l'ami
presque toujours silencieux...
«Comme il m'observait!» se dit-il.
Un autobus monstrueux remplit à ce moment la rue des Saint-Pères d'un
fracas de ferrailles. Jean-Paul ferma les yeux.