III

Marthe s'avança, portant haut la lampe...

--C'est toi, Jean-Paul? Monsieur mon cousin, vos visites se font

rares...

Elle lui prit la main, et ils entrèrent dans l'étroite chambre que

Jean-Paul connaissait bien.

Le lit de cuivre occupait un angle, sous une housse de vieux camaïeu.

Il y avait au mur le crucifix et de petites statues soigneusement

peinturlurées: saint Joseph, chauve, avec un toupet de cheveux marron,

la Vierge, le Sacré-Cœur bien peigné, en tunique nougat rose. Sur

les planches d'une étagère, étaient rangées les reliures bleu tendre

et rouge sombre des _Imitations_, des _Manuels du chrétien_, des

_Paillettes d'or_ et autres éditions pieuses dont la première feuille

porte cette inscription: _En souvenir d'un beau jour_; sur la cheminée,

des petits enfants nus, des jeunes filles souriaient, comme on sourit

au photographe.

--Le jeu de massacre est encore là? dit Jean-Paul en montrant les

statues de la petite chapelle, qui toujours l'avaient exaspéré.

--Mais, Jean-Paul, ce sont des souvenirs...

--Ils ridiculisent la religion. Rappelle-toi ce que dit Huysmans...

--Je ne sais pas... Je n'ai pas lu...

--Tu n'as rien lu! murmura Jean-Paul, dédaigneux...

--Et toi, tu as trop lu...

Elle avait repris sa broderie anglaise. La lampe allumait sur le dé

d'or une petite flamme. Marthe leva vers Jean-Paul ses yeux clairs, et,

craignant de l'avoir vexé, lui sourit. Jean-Paul considéra la bouche

lasse, aux coins un peu tombants, les trop minces épaules, les cheveux

fauves et lourds et le désir lui vint de poser son front, comme il

l'avait fait un soir, sur cette robe sombre...

--Pourquoi ai-je trop lu, Marthe?

--Parce que cela te rend malheureux, mon petit cousin ... toutes tes

mélancolies, tes complications, à quoi je ne comprends rien, je sais où

tu les prends, va...

--N'essaie pas de comprendre...

--Oh! je sais bien que tu es plus instruit que moi, plus intelligent.

Il me semble pourtant que tu es dupe de tes lectures, tu crois trop que

c'est arrivé...

--Tu es sotte...

--Je ne suis pas une intellectuelle, c'est sûr ... cela m'amuse de

lire, cependant... Mais lorsque c'est fini, je n'y pense plus. Je ne

mêle pas cela à ma vie. Zette, une petite cousine qui a douze ans, me

demande toujours des livres de Zénaïde Fleuriot, des livres qui font

pleurer, «parce que j'aime pleurer», me dit-elle. Seulement ensuite,

elle essuie ses yeux et joue à la poupée. C'est ce qu'il faut faire...

Jean-Paul se leva...

--Tu ne me comprendras jamais, murmura-t-il.

Elle le regarda, les yeux brouillés, les deux mains croisées sur la

robe sombre, et ils parlèrent de choses indifférentes: son père était

sorti, elle devait aller en matinée, à la Comédie-Française...

L'enfant chargé de chaînes · 第 8 / 39 题