Ce jour-là, Jean-Paul regarda sa chambre, et connut qu'elle était
laide. Dans la claire après-midi, les reproductions des tableaux de
Carrière et de Maurice Denis luisaient comme des chromos. La statuette
de Tanagra, simili-terre-cuite, s'écaillait aux angles. Parmi ces
vulgarités, Jean-Paul sentit monter en lui comme un flot d'eau trouble,
un écœurement infini; cherchant les causes d'une telle détresse, il
songea que sa médiocrité s'était révélée dans une conversation avec un
ami plus instruit, et qu'un universitaire, en l'interrogeant, l'avait
humilié devant six tables de cuistres.
Il n'avait donc pas cette consolation de donner à sa mélancolie une
raison supérieure: elle résultait de causes infimes; alors il composa
un sonnet que d'abord il jugea louable, mais dont la banalité le
stupéfia, quand il le relut.
Cinq heures sonnèrent à Saint-François-Xavier. Il décida d'errer au
hasard dans les rues. En descendant l'escalier, il murmurait: «Je ne
fais rien ... je vais échouer à la licence ... pourtant si demain
je me traçais un plan d'études...» Il avait constaté maintes fois
que ce projet de plan d'études infailliblement le tranquillisait...
Jean-Paul suivit la rue de Rennes, dont il haïssait les petits
magasins aux étalages débordant sur le trottoir, et les tailleurs
pour ecclésiastiques. Les vitraux du café Lavenue flambaient.
Jean-Paul résolut de se réfugier là, de s'abêtir sur des journaux
illustrés. Comme il s'installait devant une demi-tasse de chocolat, on
l'interpella:
--Bonjour, mon vieux...
Il se retourna. Louis Fauveau, un petit être nul qu'il connaissait, lui
tendait sa main molle et toujours humide.
Jean-Paul se réjouit dans son cœur de ce qu'il allait pouvoir discourir
avec «Lulu», comme on appelait au collège le petit être nul, et
l'écouta quelques instants: «--Je suis vanné, mon cher... Des soirées
et encore des soirées ... et puis une petite amie que j'ai...»
Il fit de cette petite amie une description minutieuse et choquante.
Jean-Paul s'étonna de considérer ce garçon avec une sourde colère et
un peu d'envie. Il ne souffre jamais, se disait-il; le monde, l'amour,
les courses, le tennis, le golf, les cartes, chacun de ces jeux lui est
une raison suffisante de vivre. Il n'en use pas d'ailleurs pour «se
divertir», comme l'imaginait Pascal. Il n'a pas à se divertir d'une
inquiétude qui jamais ne l'effleura.
Jean-Paul contemplait ce visage plombé, que l'usage du monocle figeait
dans une sotte grimace, son air de lassitude satisfaite. Il songea
qu'un exercice apaisant serait de le casser à coups de poing. Mais il
ne pouvait qu'être insolent avec discrétion et n'y manqua pas.
--Je m'étonne, dit-il, que tu ne te lasses pas d'un plaisir si
médiocre...
--Médiocre? Ah! mon vieux, que ne connais-tu Liane!
--Si je «faisais la fête», comme vous dites, je m'efforcerais
d'atteindre au prodige, et ce serait mon excuse; je réaliserais «les
somptuosités persanes et papales», dont parle Verlaine. Je serais
l'un des satans adolescents qu'il évoque dans un palais soie et or, à
Ecbatane ... et je révélerais au monde ébloui des voluptés inconnues.
--Tu te moques de moi, dit Lulu.
Dès le collège, Jean-Paul le déroutait. Avec ce camarade trop subtil,
un problème toujours l'obsédait: «Dois-je faire semblant de comprendre
ou, à tout hasard, d'être vexé?» Ce jour-là, il se souvint à propos
d'un rendez-vous, serra la main de Jean-Paul et quitta la place.
Jean-Paul, seul de nouveau, goûta la joie de n'être plus énervé. Les
trottoirs luisaient. Une paix triste flottait sur la chaussée; la
mélancolie de Jean-Paul s'épura. Il en oublia les causes infimes. Il
sentit douloureusement l'inutilité de sa vie. Il avait quelquefois
ébauché le geste de Rastignac, et jeté vers la grande ville son «à nous
deux». Mais les petits échecs, les lassitudes, les dégoûts l'avaient
rejeté dans la chambre, où dès lors il se tapit loin de la rue, avec
des livres.
«A ces livres, se disait Jean-Paul, je dois peut-être mes tristesses.
Il ne faut pas entrevoir les paradis lointains qu'on est trop médiocre
pour atteindre... Pourtant, que devenir, si je ne lis pas...?»
Chaque année, quand juillet pesait lourdement sur la ville, et qu'aux
bancs des jardins publics, le soir, des faces luisantes somnolaient,
Jean-Paul, à qui son père avait abandonné la fortune maternelle--quinze
mille francs de rentes--voyageait à grands frais.
Mais les paysages nouveaux qu'il traversa ne lui furent pas une
consolation.
«Le petit monde que je porte en moi demeure partout le même, se
disait-il; d'ailleurs toutes les villes se ressemblent: des trams
électriques entre des vitrines de magasins. On a beaucoup trop parlé
de celles qui ont, comme Venise, la prétention d'échapper au type
commun... J'y recueille des impressions qui sont des réminiscences de
d'Annunzio, de Barrès, d'Henri de Régnier...»
Jean-Paul avait toujours mieux aimé se terrer, dans l'automne pluvieux,
au fond des landes qui avaient servi de décor à ses jeux d'enfant. Son
père n'osait boire devant lui que deux verres d'armagnac, lui parlait
du cours de la résine, s'embarquait dans des récits de chasse, au long
desquels Jean-Paul avait des loisirs pour penser à autre chose. Et les
cabanes perdues, où, en octobre, on guette les palombes afin de les
prendre dans des filets, étaient pour le jeune homme de mélancoliques
retraites.
«Faut-il rentrer? se demanda Jean-Paul, ou chercher des camarades?»
Il fut au moment d'aller rue du Luxembourg, dans un cercle d'étudiants
où il avait en réserve quelques amis sachant écouter, sourire, et se
laisser convaincre. Jean-Paul aime les regarder vivre. Il donne des
conseils. Il dirige. Il les détourne de la tentation en leur racontant
ses propres luttes intérieures et comment, parfois, il succomba. Comme
Jean-Paul ne pense pas que son histoire authentique offre quelque
agrément, il la recompose avec beaucoup d'art à l'usage de ses petits
amis... Cependant qu'au café voisin un violoniste fait vibrer ces
jeunes âmes pensives, Jean-Paul leur parle à mots couverts des fêtes
qu'il fréquentait avant sa conversion--et, pour les décrire, il se
rappelle les fantaisies de des Esseintes. Il leur dit enfin cette
conversion, utilisant pour son récit une certaine _Nuit de Pascal_
qu'il composa jadis, et que ses maîtres louèrent fort.
Dans ce milieu de jeunes catholiques, Jean-Paul est devenu théologien.
Il pimente ses discours d'un grain de modernisme, s'exalte sur
l'immanence et la révélation intérieure, absorbe, vingt minutes avant
le dîner, un court résumé de la philosophie kantienne qui lui permet
de démontrer au dessert que saint Thomas ne suffit plus. Il parle avec
ironie de l'encyclique _Pascendi_, des Jésuites, du cardinal secrétaire
d'État, déclare qu'il est l'heure de revenir à la grande tradition
mystique, s'attendrit sur saint François d'Assise ... puis, suivi d'une
petite cohorte d'admirateurs, va excursionner sur la rive droite et
échouer dans les promenoirs d'un music-hall.
Mais ce petit jeu n'amuse plus Jean-Paul. A la société de ces âmes
puériles et douces, il préfère aujourd'hui l'isolement.
Jean-Paul se retrouva dans sa chambre, avec le crépuscule. Une cendre
fine s'épandait sur les toits. Il demeura près du feu, sans lampe,
cherchant au lointain de son passé une vague histoire d'amour, ou
quelque amitié, afin qu'avec ce souvenir il adoucît un tel isolement.
Pourquoi revit-il alors ses quatorze ans, la classe de troisième, sa
dernière année d'enfant? Chaque dimanche, Jean-Paul faisait sortir un
petit pensionnaire dont le cœur abandonné ne vivait que de lui et le
soir on les ramenait en voiture, au collège.
Jean-Paul se souvient de ces fins de dimanche, à Bordeaux, de la
poussière dorée dans le soleil couchant, de la foule se traînant sur
les trottoirs...
«Est-ce là toute ma vie sentimentale?» se demanda le jeune homme.
Il alluma la lampe, regarda dans la glace son long corps d'adolescent
grandi trop vite, ses yeux bruns et tristes; il sourit, et à
mi-voix dit le nom de celle qu'il n'aimait pas, mais dont l'amour
l'enveloppait: Marthe...
Cette jeune cousine, Marthe Balzon habite rue Garancière, avec son
père, Jules Balzon, professeur de rhétorique au Lycée Montaigne.
Malgré sa fortune, qui est considérable, M. Balzon demeure attaché
à l'Université, car il a le goût d'instruire la jeunesse et il lui
importe peu de n'avancer pas. En Gironde, la propriété des Balzon,
Castelnau, est voisine de Johanet. Marthe et Jean-Paul s'y retrouvent
chaque année.
Leurs mères furent élevées ensemble, au Sacré-Cœur de Bordeaux. Le
mariage ne diminua pas la tendre amitié qui, sous les platanes du
couvent, faisait se promener les deux jeunes filles un peu à l'écart
de leurs compagnes... Dans l'ennui des grandes vacances, elles
abandonnaient leurs enfants à la même bonne anglaise, et, réfugiées
dans l'ombre fraîche d'un vieux salon campagnard, se lisaient à tour de
rôle _Indiana_. En 1893, l'été fut accablant sur ces landes de Guyenne,
où les eaux sont dangereuses. Le même mois, une épidémie de fièvres
emporta les deux amies...
Jean-Paul considéra un instant la photographie de sa mère, ce sourire
triste, flottant sur des traits adorés, et songeant qu'il irait voir
Marthe après dîner, goûta, par avance, la joie d'effleurer avec ses
lèvres un fin visage devenu tout pâle...