I
Jean-Paul a loué, rue de Bellechasse, un petit appartement au
cinquième. Les fenêtres s'ouvrent sur un paysage de toits. Son père lui
a envoyé les vieux meubles qu'on avait abandonnés dans des greniers,
à la campagne; ils ont vu l'étroite existence des grands-parents,
et, vieux serviteurs retrouvés, connaissent bien ce jeune homme qui
heurtait jadis contre leurs angles son front d'enfant. Voici une
pendule dont le timbre, la nuit, éveillait Jean-Paul, dans le sommeil
de la chambre et dans le silence terrible de la campagne...
Jean-Paul s'occupe humblement des menus travaux que lui imposent les
cours de Sorbonne, et publie dans d'obscures revues des vers dont il ne
sait trop que penser.
Il y a sur son bureau une photographie où sourit, d'un sourire las
et déjà souffrant, la mère qu'il n'a pas connue. Son père, Bertrand
Johanet, habite en Guyenne une métairie entourée de landes. Il est
l'homme de ce pays qui tue le plus de bécasses dans les mois d'hiver,
et qui, en août, quand des forêts de pins flambent sous le soleil, fait
signe aux paysans d'allumer le contre-feu.
Il ne connaît pas son fils et Jean-Paul ne connaît pas cet homme
hâlé, hirsute, mal tenu, qui est son père et il se demande parfois:
«Comment suis-je sorti de lui? A mon âge, il n'avait d'autre joie que
de partir dès l'aube, en char à bancs, avec les amis joyeux, et les
chiens en boule au fond de la voiture... J'ai vingt ans et le plaisir
qui m'aide à vivre est de confronter mon âme et celle que révèlent mes
livres les plus aimés. J'ai besoin souvent qu'une musique exprime la
sentimentalité banale de ma jeunesse et ma joie est aussi de voleter
autour de la première âme venue comme les papillons de nuit autour de
la lampe, quand, aux soirs d'été, la salle à manger s'ouvre sur le
jardin...»