M. le comte de Bausset me fit prier de passer chez lui.

--Nous voulons, me dit-il, rassembler ce qui reste ici d'artistes pour

donner quelques représentations et pour faire de la musique chez

l'empereur. Tarquini nous a assuré que vous étiez une agréable

chanteuse.

--Moi, chanter chez l'empereur? mais, monsieur, je suis une très modeste

chanteuse de romances, de petits airs, et je ne chante plus la musique

italienne depuis que j'ai perdu ma voix.

--Mais vous avez chanté des duos avec Tarquini?

--Oui, chez des dames qui savaient que c'était sans prétention, et qui

me jugeaient d'après la complaisance que j'y mettais; mais arriver avec

un titre de chanteuse chez l'empereur, rien que la peur me paralyserait.

Il est difficile et connaisseur; pour Dieu, laissez-moi dans mon

obscurité.

--Alors, me dit M. de Bausset, rejetons-nous sur le vaudeville et sur la

comédie.

--Ah! pour cela, c'est autre chose! Je dis à M. le comte de Bausset que,

puisqu'il voulait m'employer, je le priais au moins de me faire donner

un logement. Il m'assura qu'il allait s'en occuper, et je rentrai toute

fière de pouvoir faire mes adieux à ces messieurs; mais j'y mis une

coquetterie de femme.

Au dîner je fus fort gaie: on parla théâtre, musique, et lorsque nous

fûmes sortis de table, l'on me supplia de chanter. Je ne me fis pas

prier. Quand on m'eût bien accablée de compliments, je me levai et leur

dis: «Messieurs, je vous fais mes adieux; vous pourrez disposer demain

de mon appartement.--Oh! pour cela non, me dit le général Curial, nous

nous y opposons.--Comment, messieurs, vous vouliez me renvoyer avec la

force armée.--Et à présent nous l'emploierons pour vous empêcher de

sortir.»

Le lendemain, M. de Bausset vint chez moi avec le colonel Chartran, qui

me fit quelques excuses polies. Je restai donc par le conseil même de M.

de Bausset.

J'ai déjà dit que les grands seigneurs russes avaient des théâtres

particuliers dans leur palais: celui de M. de Posnekoff était un des

plus beaux, et n'avait point été brûlé; on le fit disposer. Ce fut là

qu'on nous fit jouer. On trouva des rubans et des fleurs dans les

casernes des soldats, et l'on dansa sur des ruines encore fumantes. Nous

jouâmes jusqu'à la veille du départ, et Napoléon fut très généreux

envers nous. Il vint peu au spectacle, mais voici ce qui m'arriva, un

jour qu'il lui avait pris fantaisie d'assister à une représentation. On

donnait la pièce de _Guerre ouverte_: à la scène de la fenêtre, je

chantais une romance que j'avais choisie et qui m'avait valu de beaux

succès dans les salons de Moscou; elle était de Ficher, compositeur

allemand, et tout-à-fait inédite.

On n'applaudissait point lorsque l'empereur était au théâtre, mais cette

romance, que personne ne connaissait, fit une espèce de sensation.

Napoléon étant à causer, ne l'avait point écoutée. Il demanda ce que

c'était, et M. de Bausset, le préfet du palais, vint me dire de la

recommencer. Il me prit alors une telle émotion que je sentis ma voix

trembler, et je crus que je ne pourrais jamais m'en tirer. Je me remis

cependant; et dès ce moment cette romance devint tellement à la mode,

qu'on ne cessait de me la faire chanter, et que le roi de Naples me la

fit demander pour sa musique. C'était une romance chevaleresque, dont

les paroles sont assez jolies. C'est moi qui l'ai apportée à Paris.

Un chevalier qui volait aux combats,

Par ses adieux consolait son amie,

«Au champ d'honneur l'amour guide mes pas,

Arme mon bras, ne crains rien pour ma vie.

Je reviendrai ceint d'un double laurier,

Un amant que l'amour inspire,

Du troubadour sait accorder la lyre,

Et diriger la lance du guerrier

Bientôt vainqueur, je reviendrai vers toi,

Et j'obtiendrai le pris de ma vaillance,

Mon coeur sera le gage de ta foi,

Et mon amour celui de ta constance.

Je reviendrai ceint d'un double laurier, etc.

Il faut, hélas! abandonner ces lieux.

Sur ma valeur que ton coeur se rassure.

Dis!... pour garant de nos derniers adieux,

C'est de ma main qu'il reçut son armure,

Il reviendra ceint d'un double laurier;

Un amant que l'amour inspire

Du troubadour sait accorder la lyre

Et diriger la lance du guerrier.

Au moment où nous nous y attendions le moins, on parla de départ. Les

officiers et les généraux, ne virent pas sans pitié qu'un grand nombre

de ceux qu'ils appelaient les _Français russes_, pouvaient devenir

victimes de la fureur des soldats; ils nous engageaient à quitter le

pays, ou tout au moins à venir jusqu'en Pologne. Les femmes surtout

excitaient la compassion, car les unes ne trouvaient pas de chevaux, les

autres n'avaient pas d'argent pour les payer. J'étais d'autant moins

disposée à m'en aller, que mes intérêts devaient me faire désirer de

rester en Russie; mais on me fit une telle frayeur de tout ce qui

pouvait arriver, que je me décidai enfin à partir.

M. Clément de Tintigni, officier d'ordonnance de l'empereur, et neveu de

M. de Caulincourt, mit à ma disposition ses gens et sa voilure: c'était

une fort bonne dormeuse. J'avais conservé mes fourrures, et j'étais

aussi bien que l'on pouvait le désirer en semblable circonstance. Tout

le monde se disposant à quitter la ville, je fus rejoindre ces messieurs

au rendez-vous qu'ils m'avaient assigné. J'avais envoyé d'avance ce que

je pouvais emporter, et j'abandonnai le reste. Je fus obligée de

traverser le boulevart de la Twerkoy, qui était absolument désert,

attendu que les troupes se portaient de l'autre côté; j'avais passé par

là pour éviter l'encombrement du pont. J'examinais avec une sorte

d'effroi cette ville où je ne rencontrais que des ruines, lorsqu'une

multitude de chiens se jetèrent sur moi pour me dévorer. Les chiens, en

Russie, sont les gardiens des maisons, et restent la nuit sur la porte

d'entrée; ils sont si dangereux que les hommes, même lorsqu'ils sont à

pied, ne marchent jamais sans un bâton. S'il faut prendre de telles

précautions en tout temps, que l'on juge du danger qu'il y avait à les

rencontrer dans un moment où ils ne trouvaient rien à manger.

Lorsqu'ils m'assaillirent, j'éprouvai une frayeur qui me fit presque

tomber; cependant j'eus la précaution de me jeter hors de leur palier,

car c'est ordinairement cet espace qu'ils défendent. Mais ceux-ci

étaient tellement affamés, qu'ils me poursuivirent et se jetèrent sur

mon châle, qu'ils mirent en pièces, ainsi que ma robe, qui cependant

était ouatée et d'une étoffe assez forte... Je ne savais plus à quel

saint me vouer, quand enfin mes cris attirèrent un homme, qui semblait

m'être envoyé du ciel, car je ne pense pas qu'on eût pu en trouver un

autre de ce côté de la ville. C'était un mougick, armé d'un gros bâton,

dont il se servit pour disperser ces chiens, mais ce ne fut pas sans

peine. Je fus obligée de revenir dans ma maison, que je ne croyais plus

revoir, et je fus bien heureuse d'y retrouver les habits que j'y avais

laissés; les miens étaient en lambeaux. Je frémis encore lorsque je

pense que ces chiens pouvaient être enragés... Ce commencement de voyage

n'était pas un heureux présage. Quand je rejoignis la voiture des

officiers d'ordonnance, ils étaient déjà partis avec l'empereur.

Le temps était superbe, et j'étais loin de prévoir alors les désastres

qui arrivèrent, car si je m'en étais doutée rien au monde n'aurait pu

m'engager à quitter Moscou. Je comptais aller jusqu'à Mensky ou Vilna,

et attendre là un moment plus tranquille.

Souvenirs d'une actrice (2/3) · 第 25 / 30 题