Départ de Moscou.--Douze jours d'agonie.--Les vieilles moustaches en
pelisses de satin rose.--Le colonel blessé.--Je traverse la ville de
Krasnoy en flammes.--Je suis asphyxiée par le froid.--Je suis sauvée par
le duc de Dantzick.--Passage de la Bérésina.--Napoléon.--Le roi de
Naples.--Rupture du pont.--Désastres.
Trois jours s'étaient à peine écoulés, que nous courûmes les plus grands
dangers, et cela ne fit qu'aller en augmentant. Je ne parlerai que de ce
qui m'est personnel, et des douze jours qui furent pour moi une agonie
continuelle. Je me disais en commençant la journée: Il est bien certain
que je ne la finirai pas; mais par quel genre de mort la terminerai-je?
Ce fut près de Smolensko que les grands désastres commencèrent.
Je datai cette série de jours malheureux, du 6 novembre 1812; c'était un
vendredi, et nous étions très près de Smolensko. L'officier dans la
voiture duquel j'étais partie, avait donné l'ordre à son cocher d'y
arriver le soir. C'était un Polonais, le plus lent et le plus maladroit
que j'aie jamais rencontré. Il passa toute la nuit, à ce qu'il dit, à
aller au fourrage, et laissa ses chevaux se geler à leur aise. Lorsqu'il
voulut les faire marcher, ils ne pouvaient plus remuer les jambes; de
sorte que nous en perdîmes deux: ces deux-là une fois morts, il nous fut
impossible d'avancer avec les trois autres. Nous restâmes à l'entrée
d'un pont extrêmement encombré, jusqu'au samedi 7. Je réfléchis au parti
que je pourrais prendre, et je me décidai, aussitôt qu'il ferait jour, à
abandonner la calèche et à traverser le pont à pied, pour aller demander
du secours ou une place dans une autre voiture, au général qui
commandait de l'autre côté du pont, mais en ouvrant le vasistas, le
cocher me dit qu'il avait trouvé deux chevaux. Je pensai bien qu'il les
avait volés, mais dans ce malheureux temps, rien n'était plus commun; on
se dérobait réciproquement toutes les choses dont on avait besoin avec
une sécurité charmante. Il n'y avait d'autre danger que d'être pris sur
le fait, car alors le voleur courait risque d'être rossé. On entendait
dire toute la journée: «Ah! mon Dieu! on a volé mon porte-manteau; on a
volé mon sac; on a volé mon pain, mon cheval»; et cela depuis le général
jusqu'au soldat. Un jour Napoléon voyant un de ses officiers couvert
d'une très belle fourrure, lui dit en riant: «--Où avez-vous volé
cela?--Sire, je l'ai achetée.--Vous l'avez achetée de quelqu'un qui
dormait.» On peut juger si ce mot fut répété; et c'est ainsi qu'il est
venu jusqu'à moi.
Nous nous mimes en route, sans pousser plus loin nos recherches, trop
heureux de pouvoir traverser le pont. Ce qu'il y avait de fâcheux, c'est
que le vol n'était pas brillant, car nos chevaux n'étaient rien moins
que bons. Nous essayâmes en vain d'avancer; à tout moment nous étions
repoussés: «Laissez passer, disait-on, les équipages du maréchal, ceux
du général un tel et puis d'un autre. Je me désespérais, lorsque
j'aperçus près de moi celui qui commandait le pont de notre côté (le
général la Riboissière). Pour Dieu, monsieur, lui dis-je, faites passer
ma voiture, car je suis là depuis hier au matin et mes chevaux ne
peuvent presque plus aller. Je suis perdue si je ne rejoins pas le
quartier-général, et je ne saurai plus que devenir.» Je pleurais, car je
perds plus facilement courage pour les petits événements que pour les
grands: «Attendez un moment, madame, me dit-il, je vais faire mon
possible pour vous faire passer.»
Il parla à un gendarme, et lui dit de comprendre ma voiture dans les
équipages du prince d'Eckmulh. Ce gendarme, je ne sais pas trop
pourquoi, me prit pour la femme du général Lauriston, et il se perdit en
belles phrases. Lorsqu'enfin nous passâmes le pont, il était bordé de
chaque côté, de généraux, de colonels et d'officiers, qui depuis
long-temps attendaient et étaient là pour faire presser la marche; car,
ainsi que je l'ai su depuis, les cosaques n'étaient pas loin. À peine
fûmes-nous au quart du pont, que nos chevaux ne voulurent plus aller.
Toute voiture qui entravait la marche dans un passage difficile devait
être brûlée; c'était un ordre positif. Je me voyais dans une plus
mauvaise position que la veille; on criait de tous les côtés: «Cette
calèche empêche de passer; il faut la brûler.» Les soldats, qui ne
demandaient pas mieux, parce que les voitures étaient alors pillées,
criaient aussi: «Brûlez! brûlez!» Quelques officiers, enfin, eurent
pitié de moi, et s'écrièrent: «Allons, des soldats aux roues.»
On s'y mit en effet, et eux-mêmes eurent la bonté de les pousser.
Lorsque nous fûmes arrivés à l'autre bout du pont, le gendarme vint à
moi. Je n'osais lui proposer de l'argent, car c'était la chose dont on
faisait le moins de cas, et je n'avais pas d'eau-de-vie, encore moins de
pain. «Mon Dieu! lui dis-je, monsieur le gendarme, je ne sais comment
reconnaître...--Ah! madame, la femme du général... Madame la générale a
tant de moyens... Qu'elle me permette de me réclamer d'elle.--Vous le
pouvez, monsieur le gendarme, lui dis-je en riant,» et il s'en fut bien
content.
J'examinais le spectacle bizarre que présentait cette malheureuse armée.
Chaque soldat avait emporté ce qu'il avait pu du pillage: Les uns
couverts d'un cafetan de Mougick ou de la robe courte et doublée de
fourrure d'une grosse cuisinière; les autres de l'habit d'une riche
marchande, et presque tous, de manteaux de satin doublés de fourrures.
Les dames ne se servant de manteaux que pour se garantir du froid, les
portent noirs; mais les femmes de chambre, les marchandes, toutes les
classes du peuple enfin, en font une affaire de luxe, et les portent
roses, bleus, lilas ou blancs. Rien n'eût été plus plaisant (si la
circonstance n'avait pas été aussi triste) que de voir un vieux
grenadier, avec ses moustaches et son bonnet, couvert d'une pelisse de
satin rose. Les malheureux se garantissaient du froid comme ils le
pouvaient; mais ils riaient souvent eux-mêmes de cette bizarre
mascarade. Cela me rappelle une histoire assez drôle. Un colonel de la
garde avait arrêté ma voiture, parce qu'il avait fait faire halte à son
régiment. Mon domestique s'efforça de lui persuader que cette voiture
appartenait à M. de Tintigni, neveu de M. le grand-écuyer. «Je
m'embarrasse bien de cela, répondit-il, tu ne passeras pas.» Je me
réveillai au bruit de cette discussion; et sans doute qu'en ce moment le
colonel m'aperçut, car il me dit: «Ah! pardon, j'ignorais qu'il y eût
une dame dans la voiture.» Je le regardai et le voyant couvert d'une
pelisse de satin bleu, je me mis à sourire. En cet instant il dut se
rappeler son costume; car à son tour il éclata de rire. Ce ne fut
qu'après avoir laissé un libre cours à cet accès de gaieté, que nous
nous expliquâmes. «Il est certain, me dit-il, qu'un colonel de
grenadiers, vêtu de satin bleu, est en costume assez comique; mais ma
foi! je mourais de froid, et je l'ai achetée d'un soldat.» Nous causâmes
assez long-temps, et il finit par m'engager à partager quelques chétives
provisions qui lui restaient encore. On fit du feu, on coupa des sapins,
et l'on nous fit ce qu'il nomma la cabane d'Annette et Lubin. Hélas! sa
triste verdure ne garantissait pas du froid les bergers qu'elle
abritait, et le chant du rossignol était remplacé par le cri lugubre du
corbeau.
J'arrivai à Smolensko, à trois heures après midi; on me croyait déjà
perdue. On avait fait partir la veille des domestiques avec des chevaux,
mais ils avaient trouvé bon de coucher en route, et de ne revenir que le
lendemain matin. Nous ne comptions plus sur la calèche; cependant elle
arriva le soir, mais dans un fâcheux état. Malgré les contes que nous
firent les domestiques, il est clair que c'étaient eux qui nous avaient
volés. Je perdis, pour mon compte, tout ce que j'avais, et mes malles,
que j'avais mises sur des voitures appartenant à des officiers, avaient
été prises par les cosaques. Il ne me restait plus qu'un coffre sur
celle qui venait d'arriver et dans laquelle étaient des châles, des
bijoux et de l'argent. Je m'attendais à tout perdre, j'en avais pris mon
parti, mais M. de Tintigni me rassura en me disant: «Je vais vous donner
un de mes camarades qui, bien que blessé, saura faire aller mes gens.
Vous descendrez chaque soir dans les endroits où nous nous arrêterons;
de cette manière, j'espère qu'il ne vous arrivera pas d'accident. Je me
reposai à Smolensko toute la journée, et nous ne repartîmes que le
lendemain matin.
Le mardi 10 novembre, nous remontâmes en voiture à quatre heures après
midi, avec le camarade de M. de Tintigni. «C'est un autre moi-même, me
dit-il, vous n'avez plus rien à craindre maintenant.» Il ne se rendait
guère justice, en se comparant à ce monsieur, car il y avait une bien
grande différence. Malgré cet éloge, il me déplut dès le premier moment.
Quoique ce fût un homme assez mal élevé et très occupé de lui-même, je
lui donnai cependant tous les soins qu'exigeait son état.
Je m'aperçus bientôt que nos chevaux ne valaient guère mieux que les
premiers; du reste ces malheureuses bêtes étaient si mal nourries
qu'elles pouvaient à peine marcher. Nous allâmes fort lentement jusqu'au
jeudi 14. Mon compagnon enrageait d'être monté dans la calèche, et
craignait beaucoup la rencontre des cosaques. «Si j'avais mon cheval, je
m'en moquerais, disait-il; mais je ne vois pas mon domestique, qui
devait me l'amener.» Ce n'était pas très-rassurant pour moi; je
l'excusai pourtant, car sa blessure était tellement grave qu'il ne
pouvait marcher. Nous prîmes enfin le parti d'envoyer au
quartier-général, pour dire à M. de Tintigni, que s'il n'avait pas
d'autres chevaux à nous donner, il était impossible d'avancer. Mais,
pour éviter la négligence du domestique, nous envoyâmes celui qui était
chargé des chevaux de selle, et nous fîmes aller l'autre au fourrage
avec le cocher.
Me voilà de nouveau restée au milieu du grand chemin; mais au moins je
n'étais pas seule; il passait quelques troupes, et des soldais
bivouaquaient à coté de nous.
Nos gens ne revenant pas du fourrage, nous craignîmes qu'ils n'eussent
été pris. Sur les dix heures, mon aimable compagnon de voyage rencontra
son colonel, et j'entendis qu'il lui dit:
--Mon colonel, j'ai été blessé, et on m'a mis dans cette voiture, mais
les chevaux ne pouvant aller plus loin, j'ai envoyé mes gens chercher du
fourrage; je pense qu'ils nous ont abandonnés, car ils ne reviennent
pas.
--Je vous conseille, répondit le colonel, de monter à cheval et de
brûler la calèche.
--Je vous suis très obligé de ce conseil, lui dis-je; mais je vous ferai
observer que monsieur n'a aucun droit sur cette calèche, et que c'est à
moi seule qu'on l'a donnée.
Et sur cela je me retournai et m'endormis profondément. Vers minuit, mon
compagnon de voyage ayant retrouvé son domestique et son cheval, il
descendit de la calèche avec tant de précipitation, qu'il n'eut pas le
temps de me dire un mot d'excuse; il n'oublia pas cependant d'emporter
le seul pain qui restât. J'étais indignée, mais je me sentais presque
fière d'avoir plus de courage qu'un homme. Je ne me dissimulais pas
cependant que ma position n'était rien moins que gaie; mais, selon mon
usage, je repris mon sang-froid, et j'attendis le jour assez
tranquillement.
La lune jetait assez de clarté pour que je pusse apercevoir des soldats
qui dormaient à vingt pas de moi. Je me décidai à attendre encore une
heure, et si au bout de ce temps je ne voyais arriver personne, à m'en
aller à pied jusqu'à ce que je rencontrasse une voiture ou une charrette
où je pusse monter.
Comme je délibérais, le domestique et le cocher revinrent du fourrage.
J'étais si contente de revoir des figures de connaissance, que je ne
pensai pas à les gronder. Il faut s'être trouvé dans une pareille
situation pour sentir combien l'apparence du mieux paraît un grand bien;
il faut n'avoir eu pour toute boisson que de l'eau où des cadavres ont
séjourné, pour connaître le plaisir que l'on éprouve à boire un verre
d'une eau pure; et avoir éprouvé la faim, pour connaître le prix d'un
morceau de pain. Il y a dans la vie des jouissances dont les gens
heureux ne se doutent pas.
Je racontai à mes gens la manière dont le camarade de leur maître
m'avait abandonnée. Ils en furent indignés, mais ils le furent bien
davantage quand ils apprirent qu'il avait emporté notre pain, car ils
espéraient en avoir leur part; ils savaient que quand j'en avais je le
partageais avec eux. Les cosaques n'étant pas éloignés de nous, nous
résolûmes d'atteler les chevaux de selle à la calèche.
Nous allions prendre ce parti, quand nous vîmes arriver le domestique
avec les chevaux. On les fit reposer et nous nous remîmes en route.
Nous fûmes toute la journée du lendemain entourés de cosaques, et nous
fîmes tant de détours pour les éviter, que nous n'avançâmes pas d'un
quart de lieue. Les retards que nous avions éprouvés nous avaient encore
rejetés à l'arrière-garde; et nous étions dans ce moment, comme je l'ai
su depuis, avec la colonne des traînards. C'étaient des soldats de
toutes les nations, n'appartenant à aucun corps, ou qui du moins les
avaient quittés, les uns parce que leurs régiments étaient presque
détruits, les autres parce qu'ils ne voulaient plus se battre. Ils
avaient jeté leurs fusils, et ils marchaient à l'aventure; mais ils
étaient tellement nombreux, qu'ils entravaient la marche dans les
endroits étroits ou difficiles.
Ils volaient, pillaient depuis leurs chefs jusqu'à leurs camarades, et
mettaient le désordre partout où ils passaient. On avait tenté souvent
de les réunir en corps; mais on n'avait jamais pu y parvenir; c'était en
partie avec ces gens-là, et en partie avec l'arrière-garde que nous
marchions. Nous cheminâmes ainsi jusqu'à minuit, précédés par une grande
berline. Mes gens me dirent qu'elle était au comte de Narbonne et qu'il
y avait une dame dedans.
Un colonel qui venait d'avoir le bras emporté, vint me demander une
place dans ma voiture. Je m'empressai d'accéder à sa demande, mais je
lui fis observer que mes chevaux étant épuisés de fatigue j'allais être
forcée de l'abandonner. À peine une demi-heure s'était écoulée, qu'on
s'arrêta. Un officier étant venu parler à l'oreille du colonel, il
descendit de voiture: j'en fis autant, et j'abordai la dame de la
berline. En pareille circonstance on a bientôt fait connaissance; rien
ne réunit plus vite que le malheur. «Je pense, lui dis-je, madame, que
les cosaques sont très près de nous, car un officier est venu parler bas
à un colonel blessé qui était dans ma calèche, et ce dernier après
m'avoir balbutié quelques excuses, est monté sur son cheval, quoiqu'il
pût à peine s'y tenir.» Au même instant nos gens vinrent nous dire qu'il
y avait un ravin qu'il était impossible de passer en voiture, et que les
cosaques étant dans les environs, il fallait monter à cheval et se
sauver. Nous cherchâmes à leur inspirer un peu de courage. «Essayons au
moins, leur dis-je; il sera toujours temps, si la voiture se brise, de
l'abandonner.--Venez vous-même, nous répondirent-ils, et vous verrez que
cela est impossible.» Nous y allâmes, et nous convînmes qu'en effet ils
avaient raison. Il y avait bien très près de là une grande route, mais
les boulets la traversaient à chaque instant. Nous primes un parti
décisif; nous cheminâmes dans la neige à travers champs, car il n'y
avait point de chemins battus. Les pauvres chevaux en avaient jusqu'au
ventre, et ils étaient sans force, n'ayant pas mangé de la journée. Me
voilà donc à cheval à minuit, ne possédant plus rien que ce que j'avais
sur moi, ne sachant quel chemin suivre et mourant de froid. À deux
heures du matin nous atteignîmes une colonne qui traînait des pièces de
canon: c'était le samedi 14.
Je demandai à l'officier qui la commandait si nous avions loin pour
rejoindre le quartier-général. «Ah! vous pouvez être tranquille, me
dit-il avec humeur, nous ne le rejoindrons pas, car si nous ne sommes
pas pris cette nuit, nous le serons demain matin: nous ne pouvons
l'échapper.» Ne sachant plus par où il pourrait passer, il fit faire
halte à sa troupe. Les soldats voulurent allumer du feu pour se
chauffer, mais il s'y opposa en leur disant que leurs feux les feraient
découvrir par l'ennemi. Je descendis de cheval et fus m'asseoir sur un
monceau de paille qu'on avait mis sur la neige. J'éprouvai là un moment
de découragement.
Le cocher ayant ramené la voiture, nous marchâmes fort lentement toute
la nuit, à la lueur des villages incendiés, et au bruit du canon. Je
voyais sortir des rangs de malheureux blessés; les uns exténués de faim,
nous demandant à manger, les autres mourant de froid, suppliant qu'on
les prît dans la voiture et implorant des secours qu'on ne pouvait leur
donner: ils étaient en si grand nombre! Ceux qui suivaient l'armée nous
priaient de prendre des enfants qu'ils n'avaient plus la force de
porter: c'était une scène de désolation; on souffrait de ses maux et de
ceux des autres.
Lorsque nous fûmes en vue de Krasnoï, le cocher me dit que les chevaux
ne pouvaient plus aller. Je descendis, espérant trouver le
quartier-général dans la ville. Il commençait à faire petit jour. Je
suivis le chemin que prenaient les soldats, et j'arrivai à une pente
extrêmement rapide; c'était comme une montagne de glace que les soldats
descendaient en glissant sur leurs genoux. N'ayant pas envie d'en faire
autant, je pris un détour et j'arrivai sans accident. Je demandai à un
officier le quartier-général. «Je crois qu'il est encore ici, me dit-il,
mais il n'y sera pas long-temps, car la ville commence à brûler.»
Le feu gagnait d'autant plus rapidement que cette petite ville était en
bois, et les rues extrêmement étroites: je la traversai en courant; les
poutres embrasées menaçaient de me tomber sur la tête. Un gendarme eut
la complaisance de m'accompagner et de me soutenir jusqu'à la sortie de
la ville, car la foule était tellement compacte qu'on était heurté de
tous côtés. Il me demanda pourquoi j'avais traversé la ville. Je lui
répondis que c'était pour y trouver des officiers de la maison de
l'Empereur.»--Il y a long-temps, reprit-il, que l'Empereur est parti, et
vous ne pourrez plus les rejoindre.--Eh bien! lui dis-je, je n'ai plus
qu'à mourir, car je n'ai pas la force d'aller plus loin.»
Je sentais que le froid m'engourdissait le sang. On prétend que cette
asphyxie est une mort très douce, et je le crois. J'entendais bourdonner
à mon oreille: «Ne restez pas là!... Levez-vous!...» On me secouait le
bras; ce dérangement m'était désagréable. J'éprouvais ce doux abandon
d'une personne qui s'endort d'un sommeil paisible. Je finis par ne rien
entendre, et je perdis tout sentiment. Lorsque je sortis de cet
engourdissement, j'étais dans une maison de paysan. On m'avait
enveloppée de fourrures, et quelqu'un me tenait le bras et me tâtait le
pouls: c'était le baron Desgenettes. J'étais entourée de monde, et je
croyais sortir d'un rêve; mais je ne pouvais faire un mouvement, tant ma
faiblesse était grande. J'examinais tous ces uniformes. Le général
Burmann, que je ne connaissais pas alors, me regardait avec intérêt. Le
vieux maréchal Lefebvre s'avança et me dit: «Eh bien! ça va-t-il? Vous
revenez de loin.»
J'appris qu'on m'avait ramassée sur la neige. On avait voulu d'abord me
mettre auprès d'un grand feu, mais le baron Desgenettes s'était écrié:
«Gardez-vous-en bien, vous la tueriez sur-le-champ; enveloppez-la de
toutes les fourrures que vous pourrez trouver, et mettez-la dans une
chambre sans feu.»
Je restai ainsi assez long-temps. Lorsque je commençai à reprendre un
peu de chaleur, le maréchal m'apporta une grande timbale de café très
fort. Cela me ranima et fit circuler mon sang. «Gardez cette timbale, me
dit le maréchal, elle sera historique dans votre famille... si vous la
revoyez,» ajouta-t-il plus bas.
Je repartis quelques heures après dans la voiture du maréchal. Nous nous
arrêtâmes le soir dans un village désert pour y passer la nuit. Nous
étions tout près de la Bérésina. Le lendemain de grand matin l'on donna
l'ordre du départ, mais il fut si prompt qu'il occasionna un assez grand
désordre. Le jour commençait à poindre dans un ciel brumeux. Mes forces
étaient revenues, car j'avais pris de la nourriture. Je montai dans la
calèche, précédée d'un détachement de la garde.
L'empereur était debout à l'entrée du pont pour faire presser la marche.
Je pus l'examiner avec attention, car nous allions doucement: il me
parut aussi calme qu'à une revue des Tuileries. Le pont était si étroit
que notre voiture touchait presque l'empereur. «N'ayez pas peur, dit
Napoléon; allez, allez, n'ayez pas peur.» Ces mots qu'il semblait
m'adresser particulièrement, car il n'y avait pas d'autres femmes, me
firent penser qu'il devait y avoir du danger.
Le roi de Naples tenait son cheval en laisse, et sa main était appuyée
sur la portière de ma calèche. Il dit un mot obligeant en me regardant.
Son costume me parut des plus bizarres pour un semblable moment et par
un froid de vingt degrés. Son col ouvert, son manteau de velours jeté
négligemment sur une épaule, ses cheveux bouclés, sa toque de velours
noire ornée d'une plume blanche, lui donnaient l'air d'un héros de
mélodrame. Je ne l'avais jamais vu d'aussi près, et je ne pouvais me
lasser de le regarder: lorsqu'il fut un peu en arrière de la voiture, je
me retournai pour le voir de face. Il s'en aperçut et me fit un gracieux
salut de la main. Il était très coquet, et il aimait que les femmes
prissent garde à lui.
Plusieurs officiers supérieurs tenaient aussi leurs chevaux en laisse,
car on ne pouvait aller à cheval sur ce pont; il était si fragile, qu'il
tremblait sous les roues de ma voiture. Le temps qui s'était adouci,
avait fait un peu fondre les glaces de la rivière, ce qui la rendait
bien plus dangereuse. Lorsqu'on eut atteint le village, on s'y arrêta
comme l'avait ordonné l'empereur, et tous les officiers retournèrent
près de la Bérésina. Je pris le bras du général Lefebvre (fils du
maréchal), pour aller voir ce qui se passait. Lorsque le pont se rompit,
nous entendîmes un cri, un seul cri poussé par la multitude, un cri
indéfinissable! il retentit encore à mon oreille, toutes les fois que
j'y pense. Tous les malheureux restés sur l'autre bord de la rivière,
tombaient écrasés par la mitraille. C'est alors que nous pûmes
comprendre l'étendue de ce désastre. La glace n'étant pas assez forte,
elle se rompait et engloutissait hommes, femmes, chevaux, voitures. Les
militaires, le sabre à la main, abattaient tout ce qui s'opposait à leur
salut, car l'extrême danger ne connaît pas les lois de l'humanité; on
sacrifie tout à sa propre conservation. Nous vîmes une belle femme,
tenant son enfant dans ses bras, prise entre deux glaçons, comme dans un
étau. Pour la sauver, on lui tendit une crosse de fusil et la poignée
d'un sabre, afin qu'elle pût s'en faire un appui; mais elle fut bientôt
engloutie par le mouvement même qu'elle fit pour les saisir. Je
m'éloignai en sanglotant de ce triste spectacle. Le général Lefebvre,
qui n'était pas fort tendre, était pâle, comme la mort et répétait: «Ah!
quel malheur horrible! ces pauvres gens qui sont là sous le feu de
l'ennemi!»
Cependant, quelques-uns de ces malheureux parvinrent, en passant sur la
glace, à franchir la rive; ceux qui nous rejoignirent à Vilna, nous
racontèrent des scènes qui nous firent frémir.
Quelle singulière et inexplicable chose que la destinée! si je n'avais
pas été abandonnée comme asphyxiée sur la neige, je n'aurais pas été
recueillie par le maréchal Lefebvre, et, comme la plupart des réfugiés
de Moscou, j'aurais immanquablement péri dans la Bérésina.
À mon retour en France, lorsqu'on voulait me présenter ou me recommander
à quelques puissants du jour, on employait cette formule: «Elle a passé
la Bérésina!»