Moscou.--Fuite de la population emportant ses images.--Commencement de
l'incendie--Entrée des Français.--Tableau d'une rue incendiée.--Dîner au
milieu des ruines.--L'enceinte de l'église catholique.--L'abbé
Surrugue.--Le général Chartran.--Le général Curial.--On nous fait jouer
la comédie.--Représentation à laquelle assiste Napoléon.--Départ des
Français de Moscou.--Anecdotes.
Je fis un voyage de quelques mois, et à mon retour je trouvai Moscou en
émoi, et les étrangers fort inquiets. La prise de Smolensk ne contribua
pas à calmer les esprits. Toute la noblesse partait, et l'on enlevait le
trésor du Kremlin et les richesses déposées aux Enfants-Trouvés. C'était
une procession continuelle de voitures, de chariots, de meubles, de
tableaux, d'effets de toute espèce; la ville était déjà déserte, et à
mesure que l'armée française avançait, l'émigration devenait plus
considérable. Étant née dans le duché de Wurtemberg, à Stutgard,
j'espérais obtenir par la protection de l'impératrice-mère, qui était
aussi de ce pays, un passe-port pour Saint-Pétersbourg où je voulais
aller. Malgré la recommandation du comte Markoff, ancien ambassadeur de
Russie en France, on me le refusa. Quoique le théâtre impérial de Moscou
ne jouât plus depuis quelque temps, plusieurs artistes ayant fini leur
contrat, mais n'étant pas encore remplacés, aucun ne pouvait s'absenter
sans une permission formelle du chambellan; et sans en être muni, il
était même impossible d'avoir des chevaux à la poste. M. de Maïkoff, le
chambellan de service, objectait qu'il venait déjà de m'accorder un
congé de quelques mois. Si M. de Maïkoff eût présumé que le refus de ce
nouveau congé pût me causer de si grands malheurs, j'aime à croire qu'il
me l'eût accordé. Cela me fit perdre ma fortune et détruisit mon avenir
en me privant de ma pension.
Comme l'on craignait de manquer de vivres, chacun faisait ses
provisions. L'alarme devint bientôt générale, car on parlait de
s'ensevelir sous les ruines de la ville. On se retirait dans les
quartiers éloignés, et comme Moscou est extrêmement grand, on calculait
que le côté par lequel l'armée passerait serait le premier et peut-être
le seul incendié. On ne pouvait penser que cette ville immense pût être
entièrement sacrifiée; mais on fuyait les quartiers où se trouvaient des
maisons en bois. Tous ces palais en pierres recouverts en tôles
semblaient ne devoir jamais brûler, et l'on s'y réfugiait de préférence.
* * * * *
J'avais quitté la maison que j'habitais pour me réunir à une famille
d'artistes, que demeurait dans un palais immense, appartenant au prince
Galitzin, situé à la Bosman, quartier très isolé et tout à fait opposé à
celui par lequel devait entrer l'armée. Le mari de mon amie, M.
Vendramini, avait été chargé par le prince de graver sa superbe galerie
de tableaux. Il habitait avec sa famille une petite aile de son palais,
donnant sur un vaste jardin, également favorable pour nous cacher, si le
peuple se portait à quelque extrémité, et à nous préserver en cas de
feu.
Outre plusieurs serres dans lesquelles on pouvait trouver un abri contre
toutes recherches, nous avions encore le palais qui tenait à lui seul un
coté de la rue, et celui du prince Alexandre Kourakin qui était de
l'autre côté, et dans lequel nous pouvions aussi nous sauver: ces palais
étaient abandonnés par leur propriétaires.
Nous nous crûmes donc dans un fort impénétrable, et ne nous occupâmes
plus qu'à nous y pourvoir des objets nécessaires. J'y fis porter une
partie de mes effets, et j'abandonnai follement une maison qui resta
intacte, pour me réfugier dans une autre qui devint la proie des
flammes; mais je n'ai pas été la seule aussi mal inspirée: Il semblait
qu'un mauvais génie me fît rencontrer le danger dans ce qui devait
assurer ma tranquillité.
Quand je traversai la ville, pour aller rejoindre mes amis à la Bosman,
les rues étaient désertes, à peine y rencontrait-on quelques personnes
du peuple. Je marchais depuis quelque temps, lorsque tout à coup
j'entendis un chant triste dans l'éloignement, puis peu d'instants après
le spectacle le plus extraordinaire et le plus touchant s'offrit à mes
yeux. Une foule immense, précédée de prêtres en habits pontificaux,
portaient des images; hommes femmes, enfants, tous pleuraient et
chantaient des hymnes saintes. Ce tableau d'une population abandonnant
sa ville et emportant ses pénates, était déchirant. Je me prosternai, et
me mis à pleurer et à prier comme eux. J'arrivai chez mes amis encore
tout attendrie de ce touchant spectacle.
Nous fûmes assez tranquilles pendant huit ou dix jours; c'était vers la
fin d'août (style russe), mais au bout de ce temps, on vint nous dire
que l'armée approchait.
Nous montions à chaque instant au sommet de la maison avec une longue
vue: nous aperçûmes un soir le feu des bivouacs. Nos domestiques
entrèrent tout effrayés dans nos chambres, et nous dirent que la police
avait été frapper à toutes les portes pour engager les habitants à
partir, car on allait brûler la ville; et qu'on avait emmené les pompes:
nous ne voulons plus rester ici, ajoutèrent-ils. En effet, nous apprîmes
que la police était partie; ce qui n'était pas fort rassurant.
À l'exception d'une grosse servante qui faisait le pain, et qui s'était
enivrée pour se guérir de la peur, nous nous trouvâmes sans domestiques:
cette femme nous fut bien utile par la suite. Ma compagne étant fort
peureuse je ne me couchais pas de toute la nuit. Je n'osais lui faire
part de mes réflexions, car je craignais les attaques de nerfs. Notre
quartier était isolé, et j'entendais de temps en temps des gens ivres,
qui juraient. Nous passâmes encore cette journée dans une grande
inquiétude, car nous avions appris qu'on avait pillé les cabarets. La
nuit suivante, il me sembla que le bruit augmentait, et que j'entendais
crier _fransouski_. Je m'attendais à chaque instant qu'on viendrait
enfoncer notre porte.
Nous passâmes ces deux nuits dans une horrible situation, et la
troisième commençait sans apporter aucun changement à notre position;
car nous ignorions ce qui se passait dans l'intérieur de la ville. Comme
j'étais malade et fatiguée, je me jetai de bonne heure sur mon lit, et
mes amis montèrent au sommet de la maison, comme les jours précédents.
Tout à coup madame Vendramini redescend précipitamment, en me disant:
«Venez, je vous prie, voir un météore dans le ciel; c'est une chose
singulière, on dirait une épée flamboyante: cette circonstance nous
annonce quelque malheur.»
Sachant que cette dame était fort superstitieuse, je ne me souciais pas
trop de me déranger; cependant, entraînée par elle, je montai, et vis en
effet quelque chose de fort extraordinaire. Nous raisonnâmes là-dessus
sans y rien comprendre, et finîmes par nous endormir. À six heures du
matin, on vint frapper plusieurs coups à la porte de la rue. Je courus à
la chambre de mes amis: «Pour le coup, leur dis-je, nous sommes perdus,
on enfonce la porte.» J'entendis cependant qu'on appelait le maître de
la maison par son nom. Nous regardâmes à travers le volet, et nous vîmes
une personne de notre connaissance. C'était M. de Tauriac, émigré,
ancien officier du régiment du roi. «Ah! bon Dieu! m'écriai-je, on
massacre dans l'autre quartier, et on se sauve ici.»
Ce monsieur nous dit que le feu s'étant manifesté près de sa maison, il
craignait qu'elle ne devînt aussi la proie des flammes, et qu'il venait
demander un asile pour lui et deux autres personnes. On le lui accorda
aussitôt, et il retourna les chercher. M. Vendramini se hasarda d'aller
jusqu'au bout de la rue, et revint nous dire que le fameux prodige que
sa femme avait vu n'était autre chose qu'un petit ballon rempli de
fusées à la Congrève, qui était tombé sur la maison du prince
Troubertskoï, à la Pakrofka (quartier très près de chez nous), et
qu'elle était en feu, ainsi que les maisons environnantes. Il paraissait
certain que la ville allait être brûlée. Il sortit de nouveau pour
apprendre des nouvelles, et nous nous hasardâmes à mettre la tête à la
fenêtre. Je vis un soldat à cheval, et je l'entendis demander en
français: «Est-ce de ce côté?» Jugez de mon étonnement. Toujours un peu
moins poltronne que ma compagne, je lui criai: «Monsieur le soldat,
est-ce que vous êtes Français?--Oui, madame.--Les Français sont donc
ici?--Ils sont entrés hier à trois heures dans les
faubourgs.--Tous?--Tous.» «Devons-nous, dis-je à ma compagne, nous
réjouir ou nous alarmer? nous sortons d'un danger pour retomber
peut-être dans un autre plus grand.» Nos réflexions étaient fort
tristes, et l'événement nous prouva que ce pressentiment n'était que
trop fondé.
Les trois personnes qui nous avaient demandé asile arrivèrent chargées
de leurs effets, ceux du moins qu'elles avaient pu sauver. Elles nous
apprirent que le feu était déjà dans plusieurs endroits et qu'on
cherchait à l'éteindre, mais comme on n'avait pas de pompes, cela était
très difficile. Il me tardait de sortir pour savoir s'il n'était rien
arrivé à mes amis et à ma maison, où j'avais encore mes meubles et tous
les effets que je n'avais pu faire transporter. On me dit qu'il était
prudent que je sortisse à pied; car on prenait tous les chevaux, attendu
que l'armée en manquait. «Cependant, ajouta l'un deux, comme les
Français sont galants, peut-être ne prendront-ils pas les vôtres. Je ne
veux pas hasarder les miens; car, si nous étions obligés de sauver nos
effets, ils nous seraient d'un grand secours.» Il semblait qu'il
prophétisait.
Dans l'après-midi je pris le droschki (voiture russe) d'un de ces
messieurs, et j'allai dans la ville. Toutes les maisons étaient remplies
de militaires, et dans la mienne, il y avait deux capitaines de
gendarmerie de la garde; tout était sens dessus dessous. Ce désordre, me
dirent-ils, avait eu lieu avant leur arrivée. On n'avait trouvé dans la
maison que des domestiques russes, et comme on ne les comprenait pas, on
avait pensé que cet hôtel était abandonné. Ils m'engagèrent beaucoup à
reprendre mon appartement, m'assurant que je n'avais plus rien à
craindre. J'en étais fort peu tentée, car le feu qui était dans le
voisinage pouvait à chaque instant gagner la maison. Je revins chez mes
amis à la lueur des maisons incendiées. Le vent soufflant avec violence,
le feu gagnait avec une effrayante rapidité: il semblait que tout fût
d'accord pour brûler cette malheureuse ville. L'automne est superbe en
Russie, et nous n'étions qu'au 15 septembre. La soirée était belle; nous
parcourûmes toutes les rues voisines du palais du prince Troubetskoï
pour voir les progrès de l'incendie. Ce spectacle était beau et terrible
à la fois. Nous fûmes quatre nuits sans avoir besoin de lumière, car il
faisait plus clair qu'en plein midi. De temps en temps on entendait une
légère explosion, à peu près semblable à un coup de fusil, et l'on
voyait alors sortir une fumée très noire. Au bout de quelques minutes
elle devenait rougeâtre, ensuite couleur de feu, et bientôt succédait un
gouffre de flammes. Quelques heures après les maisons étaient consumées.
Je trouvai, en rentrant, madame Vendramini causant avec un officier
blessé. «J'ai prié monsieur, me dit-elle, de vouloir bien accepter un
logement chez nous. Notre maison étant dans une rue isolée, il peut nous
arriver mille accidents. Monsieur me conseille même de demander une
sauve-garde.»
Je sortis le lendemain matin dans le dessein de prendre des
informations. Le côté du boulevart que je traversai n'était qu'un vaste
embrasement; plusieurs soldats polonais parcouraient les rues, et tout
alors avait pris l'aspect d'une ville au pillage. Je me rendis chez le
gouverneur; mais il y avait un monde infini à sa porte, et je ne pus lui
parler. Je reprenais le chemin de ma maison, lorsqu'un jeune officier
fort poli m'arrêta pour m'avertir qu'il était dangereux d'aller seule,
et s'offrit de m'accompagner. Le moment était trop critique pour que je
n'acceptasse pas avec empressement. Il voulut mettre pied à terre et
marcher près de moi; mais je m'y opposai. Au détour d'une rue, des
femmes éplorées ayant réclamé sa protection contre des soldats qui
pillaient leur maison, il ne tarda pas à les disperser.
Je me pressai d'arriver, car je craignais de trouver aussi notre demeure
au pillage, mais, jusqu'à ce moment, son éloignement nous en avait
préservés. Notre officier pouvait, pour quelque temps encore, contenir
les soldats; mais la ville continuant à brûler, bientôt il n'allait plus
être possible de les arrêter. Mon jeune conducteur dîna avec nous, fut
très spirituel, parla modes, théâtres, et je ne tardai pas à reconnaître
un aimable de la Chaussée-d'Antin, sous la moustache d'un soldat. Il
partit peu de temps après pour le camp de Petrowski, et je ne l'ai pas
revu depuis. Je serais fâchée qu'il lui fût arrivé quelque malheur, car
il aimait sa mère. Napoléon, craignant que le Kremlin ne fût miné, avait
été habiter Petrowski. Nous résolûmes donc, madame Vendramini, moi et
notre officier blessé, d'aller le lendemain à Petrowski pour demander
une sauve-garde.
Ce fut un jour mémorable pour moi, que celui où nous entreprîmes ce
voyage. À notre départ, notre maison était intacte, et il n'y avait pas
même apparence de feu dans aucune des rues adjacentes. La fille de
madame Vendramini, jeune enfant de treize ans, était avec nous; elle
n'avait encore vu l'incendie que de loin. Le premier qui la frappa fut
celui de la Porte-Rouge, la plus ancienne porte de Moscou. Nous voulûmes
prendre le chemin ordinaire du boulevart, mais il nous fut impossible de
passer; le feu était partout. Nous remontâmes la Twerscoye; là il était
encore plus intense, et le grand théâtre où nous allâmes ensuite,
n'était plus qu'un gouffre de flammes. La provision de bois d'une année
y était adossée, et le théâtre qui était en bois, alimentait ce terrible
incendie. Nous tournâmes à droite, ce côté nous paraissait moins
enflammé. Lorsque nous fûmes à la moitié de la rue, le vent poussa la
flamme avec une telle force, qu'elle rejoignit l'autre côté, et forma un
dôme de feu. Cela peu paraître une exagération, mais c'est pourtant
l'exacte vérité. Nous ne pouvions aller ni en avant, ni de côté, et nous
n'avions d'autre parti à prendre que de revenir par le chemin que nous
avions déjà pris. Mais de minute en minute le feu gagnait et les
flammèches tombaient jusque dans notre calèche, le cocher, posé de côté
sur un siège, tenait les rênes avec un mouvement convulsif et sa figure
tournée vers nous, peignait un grand effroi. Nous lui criâmes:
«_Nazad!_» (retourne). C'était difficile, mais il parvint, par le
sentiment de la peur, à prendre assez de force pour maintenir ses
chevaux. Il les mit au grand galop, et nous parvînmes à regagner le
boulevart. Nous reprîmes le chemin de notre quartier, nous félicitant de
pouvoir reposer enfin nos yeux fatigués de la poussière et de la flamme.
Je n'oublierai jamais l'impression que me fit alors le spectacle qui
s'offrit à nous. Cette maison, dans laquelle nous comptions rentrer
paisiblement, où, une heure auparavant, il n'y avait pas l'apparence
d'une étincelle, était en feu. Il fallait qu'on l'y eût mis depuis peu,
car les personnes qui étaient dans l'intérieur de la petite maison ne
s'en étaient pas encore aperçues. Ce furent les cris de la jeune fille
de madame Vendramini qui les firent accourir. Cette enfant avait tout à
fait perdu la tête; elle criait: «Sauvez maman, sauvez tout; ah! mon
Dieu! nous sommes perdues!» Ces cris et le spectacle que j'avais sous
les yeux me déchirèrent le coeur. Je pensai à ma fille, et je remerciai
le ciel d'être seule, au moins dans ce cruel moment.
Comme j'ai le bonheur de conserver mon sang-froid dans le danger, je
m'occupai de la sûreté des autres, et ensuite je cherchai à sauver ce
que j'avais de plus précieux. La grosse servante, qui seule nous était
restée, m'aida à porter mes effets dans le jardin. Ces messieurs, et
même notre officier blessé, avaient presque perdu la tête; ils allaient
à droite, à gauche, et n'avançaient rien. Ils faisaient briser une porte
à coups de hache, tandis qu'il y en avait une ouverte à côté. Plusieurs
officiers entrèrent dans le jardin, et nous offrirent des soldats pour
nous aider. Il était d'autant moins nécessaire de se presser ainsi, que
le palais était séparé de la petite maison par le jardin et les serres.
À la vérité le feu pouvait gagner par les serres, comme cela est arrivé
en effet, mais ce ne fut que le lendemain. Si l'on eût mieux raisonné,
on eût beaucoup moins perdu. Mais la peur ne raisonne pas, et d'ailleurs
les cris de la mère et de la fille bouleversaient tout le monde.
Lorsque j'eus tout fait transporter dans le jardin, je fus m'assoir à
côté du portrait de ma fille aînée dont je n'avais pas voulu me séparer,
et j'examinai à loisir tout ce qui se passait autour de moi. N'ayant
plus ni droschki, ni calèche, je risquais fort de ne rien sauver. Je
pris aussitôt mon parti; je fis un léger paquet des choses qui m'étaient
le plus nécessaires, et je le plaçai sur le droschki de l'un de nos
compagnons d'infortune; j'en fis un autre plus petit que je mis sur
celui de l'officier, qui était conduit par un soldat, M. Martinot,
excellent garçon, et d'une grande obligeance. Mes petites affaires ainsi
arrangées, je mis dans le sac que j'avais à la main, mes bijoux, mon
argent, et j'attendis tranquillement ce qu'il plairait à Dieu de
décider. «À qui donc sont ces coffres? dit l'officier qui commandait le
quartier.--À moi, monsieur, lui répondis-je.--Eh bien! madame, vous les
abandonnez ainsi?--Où voulez-vous que je les mette? je n'ai ni voiture,
ni chevaux.--Parbleu! monsieur (désignant l'officier) en prendra bien
une partie. Des effets sont plus utiles à une femme que des matelas à un
homme; d'ailleurs il faut bien s'entr'aider.»
Je me vis donc à moitié sauvée, quoique je perdisse un mobilier
considérable et des coffres remplis d'effets. J'abandonnai tout le
reste, et laissai le portrait de ma fille dans le coin d'une serre. Je
m'en séparai en pleurant, car je prévoyais que je ne le reverrais plus.
Combien j'étais fâchée qu'il ne fût pas en miniature!
Nous quittâmes la maison, et bientôt tout devint la proie des soldats.
Rien n'était plus triste à voir que ces femmes, ces enfants, ces
vieillards, fuyant, ainsi que nous, leurs maisons incendiées. Une file
nombreuse de militaires, qui allaient au camp, marchaient en même temps,
et nous proposaient de les suivre. Enfin, après avoir erré long-temps,
nous trouvâmes une rue qui ne brûlait pas encore. Nous entrâmes dans la
première maison (elles étaient toutes désertes) et nous nous jetâmes sur
des canapés, tandis que les hommes gardaient les équipages dans la cour,
examinaient si le feu ne gagnait pas la maison. Telle fut la fin de
cette triste journée, dont le souvenir ne s'effacera jamais de ma
mémoire.
Nous passâmes, comme on peut le penser, une pénible nuit; nous ne
savions plus où trouver un asile, car on m'avait assuré que ma maison
avait été consumée. Les deux maisons adjacentes étant en feu, tout le
monde l'avait abandonnée, cependant elle n'était point atteinte par
l'incendie.
Nous ne pouvions aller à Petrowski sans un officier, et le nôtre ne
voulait point y venir. Nous errions de rue en rue, de maison en maison.
Tout portait les marques de la dévastation; et cette ville que j'avais
vue, peu de temps auparavant, si riche et si brillante, n'était plus
qu'un monceau de cendres et de ruines, où nous errions comme des
fantômes.
Enfin, nous eûmes l'envie de retourner dans notre ancienne maison, car
nous pensions qu'elle n'était pas encore brûlée. En effet, elle était
telle que nous l'avions laissée, avec cette différence, que les soldats
avaient tout brisé. Nous y retrouvâmes encore des vivres que l'on y
avait cachés, et qui n'avaient pas été découverts. Comme depuis la
veille, nous n'avions presque rien pris, notre officier parla de dîner.
On descendit une table, quelques chaises qui étaient restées entières,
et l'on fit une espèce de dîner que l'on servit au milieu de la rue.
Qu'on se figure une table au milieu d'une rue où de tous côtés on voyait
des maisons en flammes ou des ruines fumantes, une poussière de feu que
le vent nous portait dans les yeux, des incendiaires fusillés près de
nous; des soldats ivres emportant le butin qu'ils venaient de piller:
voilà quel était le théâtre de ce triste festin.
Hélas! le temps n'était pas éloigné où nous devions voir un spectacle
plus affreux encore. Après ce dîner, nous avisâmes de nouveau au moyen
de nous procurer un asile. On nous conseilla d'aller parler au colonel
qui commandait ce quartier, et de le prier de nous donner un officier
pour nous conduire au camp. Ma compagne était tout à fait découragée et
ne se souciait pas d'y aller. Mais comme il fallait prendre un parti, je
me décidai à aller trouver ce colonel (le colonel Sicard, tué en 1813),
l'homme le plus honnête et le meilleur que j'aie jamais rencontré, et
qui fut notre sauveur.
Après plusieurs jours d'interruption, je reprends ce triste journal. Je
ne suis point encore assez familiarisée avec ma position pour ne pas
faire quelque retour sur le passé; mais j'éprouve cependant que l'on
peut tirer un avantage quelconque de toutes les circonstances de la vie.
J'ai acquis par mes malheurs une sorte de philosophie qui me fait
envisager les événements sans trouble et sans inquiétude. Avant tout
ceci, j'avais mille besoins d'aisance et d'agrément dont il m'eût coûté
d'être privée; mais je sens qu'avec un peu de courage on peut tout
supporter. Quand on a souffert pendant deux mois, la soif, la faim, le
froid, la fatigue et la privation de tout ce qui contribue à rendre la
vie paisible et agréable, on peut défier le sort et voir l'avenir avec
calme.
On a écrit beaucoup d'ouvrages sur l'incendie de Moscou. Les
particularités qu'on y trouve sur ce qui s'est passé dans l'intérieur de
la ville, depuis le départ des Russes jusqu'à l'entrée des Français sont
généralement inexactes. Les étrangers renfermés dans Moscou ont pu seuls
en parler avec connaissance de cause. Celui qui a donné les détails les
plus intéressants, c'est l'abbé Surrugue, curé de l'église catholique.
Sa modestie lui a fait passer sous silence tout le bien qu'il a fait aux
malheureux. Je me fais un devoir de le rappeler ici:
L'enceinte de l'église formait un terrain assez spacieux, qui était
rempli de petites maisons en bois, où les étrangers peu fortunés
trouvaient un asile en tout temps. Pendant que la ville était en feu,
les soldats la parcouraient pour piller. Tout ce qui restait de femmes,
d'enfants, de vieillards, se réfugièrent dans le temple. Lorsque les
soldats se présentèrent, l'abbé Surrugue fit ouvrir les portes, et,
revêtu de ses habits sacerdotaux, le crucifix dans les mains, entouré de
ces malheureux dont il était le seul appui, il s'avança avec assurance
au-devant de ces furieux, qui reculèrent avec respect. Comment ne
s'est-il pas trouvé un peintre pour retracer ce tableau. Cela eût bien
valu les tableaux que quelques peintres ont faits sur des incendies
qu'ils n'avaient pas vus?
L'abbé Surrugue ayant demandé une sauve-garde pour préserver toutes ces
malheureuses familles, elle lui fut promptement accordée. L'empereur
Napoléon voulut le voir, et lui fit toutes les instances possibles pour
l'engager à rentrer en France. «Non, lut répondit-il, je ne veux pas
quitter mon troupeau, car je peux lui être encore utile.» Quoique les
vivres fussent très rares, on en envoya à l'abbé Surrugue, qui les
distribua comme un bon pasteur.
Quand les Français entrèrent à Moscou, j'étais dans la maison du général
Divoff. Madame Divoff, née comtesse Boutourlin, m'y avait laissée en
partant, espérant que j'y courrais moins de danger, et que je pourrais
rappeler aux officiers Français combien l'impératrice Joséphine avait
témoigné d'amitié à cette famille pendant son séjour à Paris.
Malheureusement, en pareil cas, ce ne sont pas toujours des officiers
que l'on rencontre, et les soldats ont peu d'égards pour les
recommandations, quelque brillantes qu'elles puissent être. Je m'étais
réfugiée, ainsi que je l'ai déjà dit, dans un quartier plus éloigné du
danger; et je ne revins dans cette maison, que j'avais cru la proie des
flammes, que lorsque l'ordre fut un peu rétabli dans la ville. Quand
j'entrai chez moi, je vis un officier assis près de ma toilette. Il
était tellement occupé à lire des papiers, que, tournant le dos à la
porte, il ne me vit pas. «Monsieur, lui dis-je, je suis bien fâchée de
vous déranger; mais vous êtes ici chez moi...
--Ah! parbleu, madame, j'en suis charmé, reprit-il, sans se lever, c'est
mademoiselle Betzi, à qui j'ai l'avantage de parler?
--Non, monsieur, fis-je toute étonnée.--Mademoiselle Henriette?--C'est
ma fille, dis-je, sans trop savoir ce que je répondais.
--Et est-elle ici?
--Mais, monsieur, je ne vois pas trop en quoi cela peut vous intéresser,
pour me faire une semblable question.
--Pardonnez-moi, cela m'intéresse beaucoup, car je viens de trouver là
des lettres charmantes!...
Pour rendre ceci plus clair, il faut que je dise que ma fille était
partie pour la France au mois de mai 1812, et qu'étant en correspondance
avec une de ses amies, mariée depuis peu de temps, ces jeunes femmes
s'écrivaient des plaisanteries auxquelles les maris prenaient part, et
qu'elles ne pensaient pas devoir être lues par un officier de cavalerie.
Elles s'y appelaient Henriette, Betzi, de leurs noms de baptême. Ces
lettres, dont j'ignorais l'existence, étaient restées dans un tiroir de
ma toilette, pour en faire des papillottes. Je vis l'effet qu'elles
avaient produit sur l'esprit du colonel, à l'air léger qu'il prit avec
moi. «Je vous cède la place, monsieur, lui dis-je, vous pouvez continuer
vos investigations, mais j'ai cru jusqu'à ce jour que des militaires
devaient protéger les femmes et non les insulter.
--Restez chez vous, madame, reprit-il d'un air un peu confus, je me
retire: d'ailleurs je dois céder cette maison à un général. Et il
sortit.
La femme du concierge vint pour m'aider à remettre un peu d'ordre chez
moi et me raconta ce qui s'était passé en mon absence. J'avais à peine
eu le temps de réparer le désordre de mon appartement qui consistait en
deux chambres, que je vis entrer un autre officier: c'était ce pauvre
général Chartran, qui a été fusillé dans la citadelle de Lille, et que
j'ai bien pleuré. Son vieux père est mort de douleur en apprenant sa
condamnation. C'était un militaire d'un abord peu agréable pour ceux qui
ne le connaissaient pas; mais il était estimé comme un brave par ses
camarades: il avait fait un chemin très rapide.
--Madame, me dit-il assez brusquement, j'en suis bien fâché, mais nous
avons besoin de toute la maison, et à peine si elle suffira pour loger
notre monde.
--C'est-à-dire, monsieur, que vous me mettez à la porte de chez moi.
--De chez vous, je l'ignore... mais cet hôtel appartient à un général,
et c'est un général qui vient l'occuper: d'ailleurs il y a des salles
d'asile pour les réfugiés.
--Mais, monsieur, les réfugiés sont ceux dont les habitations sont
brûlées, et ce n'est pas ici le cas; je loge dans cet hôtel depuis
long-temps, et par la volonté des maîtres. La ville, il me semble, n'est
point prise d'assaut et d'ailleurs ne sommes-nous pas des Français?
--Oui, des Français russes. Pourquoi ne vous êtes-vous pas en allée?
--Ah! je n'aurais pas demandé mieux, et ce n'est pas pour mon plaisir
que je suis demeurée. Il me paraît que tout est bien changé depuis que
j'ai quitté la France; alors les hommes y étaient polis.
--Oh! madame, on n'est pas poli en campagne, et d'ailleurs nous avons
besoin de la maison; voilà tout.
--Eh bien, monsieur, puisque vous le prenez sur ce ton, je vous préviens
que je ne la quitterai pas, à moins que vous ne m'en fassiez emporter
par vos soldats: ce sera un bel exploit!
Il sortit en murmurant des paroles que je n'entendis pas. J'étais
furieuse. J'envoyai la femme du concierge m'allumer une bougie. Elle
prit un flambeau, et rentra bientôt après en me disant qu'on venait de
le lui arracher des mains. Je montai au premier et rencontrai ce bon
général Curial, que je ne connaissais pas alors, le meilleur des hommes,
mais d'un sang-froid désespérant.
--C'est donc un pillage, lui dis-je, général! Comment, un de vos
officiers vient chez moi pour me mettre à la porte; on enlève un
flambeau dans les mains de ma femme de chambre...
--On va vous le rendre, madame; quant à votre appartement, comme je n'ai
pas de quoi loger tout mon monde, je suis forcé de le garder; mais rien
ne vous oblige à le quitter aujourd'hui: on vous donnera le temps d'en
chercher un autre.
--Ah! je vous assure, général, que ce sera le plus tôt possible, et que
je n'ai pas envie de rester ici.
M. le capitaine L..., le fils du sénateur, qui était aide-de-camp du
général Curial, m'accompagna chez moi avec un flambeau et me laissa en
me saluant avec une extrême politesse. Sa famille m'a comblée de bontés
et m'a témoigné le plus vif intérêt à mon retour en France.
Une demi-heure après, ce même officier revint et me dit que le général
me priait de lui faire l'honneur de dîner avec lui. J'avais bien envie
de refuser, mais je pensai qu'il était prudent de ne pas me mettre trop
en hostilité avec ces officiers, et j'acceptai. M. L..., ayant vu une
guitare chez moi, me dit:
--Ah! madame est musicienne?
--Je chante l'opéra, lui répondis-je.
--On nous a fait espérer que nous aurions le plaisir de vous entendre.
Je ne répondis point. En attendant le dîner, je fis un peu de toilette.
M. L... vint me chercher. Et le général Curial me fit placer à côté de
lui. M. Chartran, qui était en face de moi, cherchait sans cesse
l'occasion de m'adresser la parole. Je lui répondais froidement et
seulement par un léger signe de tête.
--Ah! vous boudez Chartran? me dit le général?
--Moi? pas le moins du monde. Quoique M. le colonel ne soit pas venu
chez moi comme un représentant de la galanterie française et qu'il m'ait
traitée militairement, je n'ai pas le droit de m'en plaindre.
Voyant qu'il avait l'air embarrassé, je ne poussai pas plus loin cette
plaisanterie, et l'on parla d'autre chose. Je montai chez moi après
qu'on eût pris le café, et cette fois ce fut le frère du général Curial
(commissaire des guerres tué à Glogau) qui me conduisit. Il me dit des
choses fort obligeantes et voulut bien me promettre que mon séjour dans
cette maison ne serait pas troublé. Je lui répondis en riant que j'y
tenais peu. Au milieu de tant d'anxiétés, on avait fait chercher les
artistes qui étaient encore à Moscou, et l'on avait donné aux uns
l'ordre de venir chanter au château et aux autres de jouer la comédie.
Cela était assez difficile dans une ville pillée de fond en comble, où
les femmes n'avaient plus de robes ni de souliers, les hommes plus
d'habits ni de bottes, où il n'y avait point de clous pour les
décorations, point d'huile pour les lampes, et ainsi du reste.